sujet dont je viens vous entretenir qu’en recueillant ces termes nobles
et expressifs dont l’Écriture sainte se sert pour louer la vie et pour
déplorer la mort du sage et vaillant Macchabée. Cet homme, qui portait
la gloire de sa nation jusqu’aux extrémités de la terre, qui couvrait
son camp du bouclier et forçait celui des ennemis avec l’épée, qui
donnait à des rois ligués contre lui des déplaisirs mortels, et
réjouissait Jacob par ses vertus et par ses exploits, dont la mémoire
doit être éternelle; cet homme, qui défendait les villes de Juda, qui
domptait l’orgueil des enfants d’Ammon et d’Esaü, qui revenait chargé
des dépouilles de Samarie, après avoir brûlé sur leurs propres autels
les dieux des nations étrangères: cet homme, que Dieu avait mis autour
d’Israël comme un mur d’airain, où se brisèrent tant de fois les forces
de l’Asie, et qui, après avoir défait de nombreuses armées, déconcerté
les plus fiers et les plus habiles généraux des rois de Syrie, venait
tous les ans, comme le moindre des Israélites, réparer avec ses mains
triomphantes les ruines du sanctuaire, et ne voulait d’autre récompense
des services qu’il rendait à sa patrie que l’honneur de l’avoir servie;
ce vaillant homme, poussant enfin avec un courage invincible les ennemis
qu’il avait réduits à une fuite honteuse, reçut le coup mortel et
demeura comme enseveli dans son triomphe. Au premier bruit de ce funeste
accident, toutes les villes de Judée furent émues; des ruisseaux de
larmes coulèrent des yeux de tous leurs habitants. Ils furent quelque
temps saisis, muets, immobiles. Un effort de douleur rompant enfin ce
long et morne silence, d’une voix entrecoupée de sanglots que formaient
dans leurs cœurs la tristesse, la pitié, la crainte, ils s’écrièrent:
«Comment est mort cet homme puissant qui sauvait le peuple d’Israël?» A
ces cris, Jérusalem redoubla ses pleurs, les voûtes du temple
s’ébranlèrent, le Jourdain se troubla, et tous ses rivages retentirent
du son de ces lugubres paroles: «Comment est mort cet homme puissant qui
sauvait le peuple d’Israël?»
Chrétiens, qu’une triste cérémonie assemble en ce lieu, ne rappelez-vous
pas en votre mémoire ce que vous avez senti il y a cinq mois? Ne vous
reconnaissez-vous pas dans l’affliction que j’ai décrite? et ne
mettez-vous pas dans votre esprit, à la place du héros dont parle
l’Écriture celui dont je viens vous parler? La vertu et le malheur de
l’un et l’autre sont semblables; et il ne manque aujourd’hui à ce
dernier qu’un éloge digne de lui. Oh! si l’esprit divin, l’esprit de
force et de vérité, avait enrichi mon discours de ces images vives et
naturelles qui présentent la vertu et qui la persuadent tout ensemble,
de combien de nobles idées remplirais-je vos esprits, et quelle
impression ferait sur vos cœurs le récit de tant d’actions édifiantes et
glorieuses!
Quelle matière fut jamais plus disposée à recevoir tous les ornements
d’une grave et solide éloquence, que la vie et la mort de très haut et
très puissant prince Henri de la Tour-d’Auvergne, vicomte de Turenne,
maréchal général des camps et armées du roi, colonel général de la
cavalerie légère? Où brillent avec plus d’éclat les effets glorieux de
la vertu militaire: conduites d’armées, sièges de places, prises de
villes, passages de rivières, attaques hardies, retraites honorables,
campements bien ordonnés, combats soutenus, batailles gagnées, ennemis
vaincus par la force, dissipés par l’adresse, lassés et consommés par
une sage et noble patience? Où peut-on trouver tant et de si puissants
exemples, que dans les actions d’un homme sage, modeste, libéral,
désintéressé, dévoué au service du prince et de Ia patrie; grand dans
l’adversité par son courage, dans la prospérité par sa modestie, dans
les difficultés par sa prudence, dans les périls par sa valeur, dans la
religion par sa piété? Quel sujet peut inspirer des sentiments plus
justes et plus touchants qu’une mort soudaine et surprenante, qui a
suspendu le cours de nos victoires, et rompu les plus douces espérances
de la paix.
MASSILLON
L’HYPOCRISIE
Le monde est un grand théâtre, où chacun presque joue un personnage
emprunté. Comme nous sommes pleins de passions, et que toutes les
passions ont toujours quelque chose de bas et de méprisable, toute notre
attention est d’en cacher la bassesse, et de nous donner pour ce que
nous ne sommes pas; l’iniquité est toujours trompeuse et dissimulée.
Ainsi toute notre vie n’avait été qu’une suite de déguisements et
d’artifices; vos amis, même les plus sincères et les plus familiers, ne
vous connaissaient qu’à demi; vous échappiez à tout le monde, vous
changiez de caractère, de sentiment, d’inclination, selon les
conjonctures et le caractère de ceux à qui vous vouliez plaire: par là
vous vous étiez fait une réputation d’habileté et de sagesse; et on n’y
verra qu’une âme vile, sans droiture, sans vérité, et dont la plus
grande vertu avait été de cacher son indignité et sa bassesse.
Vous passiez pour ami fidèle, sincère, généreux; on verra que vous étiez
lâche, perfide, intéressé, sans foi, sans honneur, sans probité, sans
conscience, sans caractère. Vous vous étiez donné pour une âme forte et
au-dessus des faiblesses vulgaires; et vous allez exposer les bassesses
les plus humiliantes, et des endroits dont l’âme la plus vile mourrait
de honte. On vous regardait dans le monde comme un homme intègre et
d’une probité à l’épreuve dans l’administration de votre charge; cette
réputation vous avait peut-être attiré de nouveaux honneurs et la
confiance publique; vous abusiez cependant de la crédulité des hommes:
ces dehors pompeux d’équité cachaient une âme inique et rampante. Vous
paraissiez orné de sainteté et de justice; vous vous étiez toujours
revêtu de la ressemblance des justes; on vous croyait l’ami de Dieu et
l’observateur fidèle de sa loi; et cependant votre cœur n’était pas
droit devant le Seigneur; vous couvriez sous le voile de la religion une
conscience souillée et des mystères d’ignominie; vous marchiez sur les
choses saintes pour arriver plus sûrement à vos fins. Ah! vous allez
donc en ce jour de révélation détromper tout l’univers; ceux qui vous
avaient vu sur la terre, surpris de votre nouvelle destinée, chercheront
l’homme de bien dans le réprouvé. L’espérance de l’hypocrite sera alors
confondue; vous aviez joui injustement de l’estime des hommes; vous
serez connu, et Dieu sera vengé.
(_Avent._)
AVERTISSEMENT AUX RICHES
Le Seigneur n’exige pas de vous une partie de vos fonds et de vos
héritages, quoiqu’ils lui appartiennent tout entiers, et qu’il ait le
droit de vous en dépouiller; il vous laisse tranquilles possesseurs de
ces terres, de ces palais, qui vous distinguent dans votre peuple, et
dont la piété de vos ancêtres enrichissait autrefois nos temples; il ne
vous ordonne pas, comme à ce jeune homme de l’Évangile, de renoncer à
tout, de distribuer tout votre bien aux pauvres, et de le suivre: il ne
vous fait pas une loi, comme autrefois aux premiers fidèles, de venir
porter tous vos trésors aux pieds de vos pasteurs; il ne vous frappe pas
d’anathème, comme il frappa Ananie et Saphire, pour avoir osé seulement
retenir une portion d’un bien qu’ils avaient reçu de leurs pères, vous
qui ne devez peut-être qu’aux malheurs publics et à des gains odieux ou
suspects l’accroissement de votre fortune; il consent que vous appeliez
les terres de vos noms, comme dit le prophète, et que vous transmettiez
à vos enfants les possessions qui vous sont venues de vos ancêtres; il
veut seulement que vous en retranchiez une légère portion pour les
infortunés qu’il laisse dans l’indigence; il veut que, tandis que vous
portez sur l’indécence et le faste de vos parures la nourriture d’un
peuple entier de malheureux, vous ayez de quoi couvrir la nudité de ses
serviteurs qui n’ont pas où reposer leur tête; il veut que de ces tables
voluptueuses, où vos grands biens peuvent à peine suffire à votre
sensualité et aux profusions d’une délicatesse insensée, vous laissiez
tomber quelques miettes pour soulager des Lazares pressés de la faim et
de la misère; il veut que, tandis qu’on verra sur les murs de vos palais
des peintures d’un prix bizarre et excessif, votre revenu puisse suffire
pour honorer les images vivantes de notre Dieu; il veut enfin que,
pendant que vous n’épargnerez rien pour satisfaire la fureur d’un jeu
outré et que tout ira fondre dans ce gouffre, vous ne veniez pas
supputer votre dépense, mesurer vos forces, nous alléguer la médiocrité
de votre fortune et l’embarras de vos affaires, quand il s’agira de
consoler l’affliction d’un chrétien. Il le veut, et n’a-t-il pas raison
de le vouloir? Quoi! vous seriez riches pour le mal, et pauvres pour le
bien! Vos revenus suffiraient pour vous perdre, et ils ne suffiraient
pas pour vous sauver et pour acheter le ciel! Et parce que vous outrez
l’amour de vous-mêmes, il vous serait permis d’être barbares envers vos
frères!
Et certes, dites-moi: tandis que les villes et les campagnes sont
frappées de calamités, que des hommes créés à l’image de Dieu et
rachetés de tout son sang broutent l’herbe comme des animaux, et, dans
leur nécessité extrême, vont chercher à travers les champs une
nourriture que la terre n’a pas faite pour l’homme et qui devient pour
eux une nourriture de mort, auriez-vous la force d’y être le seul
heureux? Tandis que la face de tout un royaume est changée, et que tout
retentit de cris et de gémissements autour de votre demeure superbe,
pourriez-vous conserver au dedans le même air de joie, de pompe, de
sérénité, d’opulence? Et où serait l’humanité, la raison, la religion?
Dans une république païenne, on vous regarderait comme un mauvais
citoyen; dans une société de sages et de mondains, comme une âme vile,
sordide, sans noblesse, sans générosité, sans élévation; et dans
l’Église de Jésus-Christ, sur quel pied voulez-vous qu’on vous regarde?
Eh! comme un monstre indigne du nom de chrétien que vous portez, de la
foi dont vous vous glorifiez, des sacrements dont vous vous approchez,
de l’entrée même de nos temples où vous venez, puisque ce sont là les
symboles sacrés de l’union qui doit être parmi les fidèles.
(_Sermon de l’Aumône._)
AUX GRANDS DU MONDE
Mes frères, ce n’est pas le hasard qui vous a fait naître grands et
puissants. Dieu, dès le commencement des siècles, vous avait destinés à
cette gloire temporelle, marqués du sceau de sa grandeur, et séparés de
la foule par l’éclat des titres et des distinctions humaines. Que lui
aviez-vous fait, pour être ainsi préférés au reste des hommes, et à tant
d’infortunés surtout qui ne se nourrissent que d’un pain de larmes et
d’amertume? Ne sont-ils pas, comme vous, l’ouvrage de ses mains et
rachetés du même prix? N’êtes-vous pas sortis de la même boue?
N’êtes-vous pas peut-être chargés de plus de crimes? Le sang dont vous
êtes issus, quoique plus illustre aux yeux des hommes, ne coule-t-il pas
de la même source empoisonnée qui a infecté tout le genre humain? Vous
avez reçu de la nature un nom plus glorieux; mais en avez-vous reçu une
âme d’une autre espèce et destinée à un autre royaume éternel que celle
des hommes les plus vulgaires? Qu’avez-vous au-dessus d’eux devant celui
qui ne connaît de titres et de distinctions dans ses créatures que les
dons de sa grâce? Cependant Dieu, leur père comme le vôtre, les livre au
travail, à la peine, à la misère et à l’affliction; et il ne réserve
pour vous que la joie, le repos, l’éclat et l’opulence: ils naissent
pour souffrir, pour porter le poids du jour et de la chaleur, pour
fournir de leurs peines et de leurs sueurs à vos plaisirs et à vos
profusions; pour traîner, si j’ose parler ainsi, comme de vils animaux,
le char de votre grandeur et de votre indolence. Cette distance énorme
que Dieu laisse entre eux et vous a-t-elle jamais été seulement l’objet
de vos réflexions, loin de l’être de votre reconnaissance? Vous vous
êtes trouvés, en naissant, en possession de tous ces avantages; et, sans
remonter au souverain dispensateur des choses humaines, vous avez cru
qu’ils vous étaient dus parce que vous en aviez toujours joui. Hélas!
vous exigez de vos créatures une reconnaissance si vive, si marquée, si
soutenue, un assujettissement si déclaré de ceux qui vous sont
redevables de quelques faveurs; ils ne sauraient sans crime oublier un
instant ce qu’ils vous doivent; vos bienfaits vous donnent sur eux un
droit qui vous les assujettit pour toujours: mesurez là-dessus ce que
vous devez au Seigneur, le bienfaiteur de vos pères et de toute votre
race. Quoi! vos faveurs vous font des esclaves, et les bienfaits de Dieu
ne lui feraient que des ingrats et des rebelles!
Ainsi, mes frères, plus vous avez reçu de lui, plus il attend de vous.
Mais hélas! cette loi de reconnaissance que tout ce qui vous environne
vous annonce, et qui devrait être, pour ainsi dire, écrite sur les
portes et sur les murs de vos palais, sur vos terres et sur vos titres,
sur l’éclat de vos dignités et de vos vêtements, n’est point même écrite
dans votre cœur! Dieu reprendra ses propres dons, mes frères, puisque,
loin de lui en rendre la gloire qui lui est due, vous les tournez contre
lui-même: ils ne passeront point à votre postérité; il transportera
cette gloire à une race plus fidèle. Vos descendants expieront peut-être
dans la peine et dans la calamité le crime de votre ingratitude; et les
débris de votre élévation seront comme un mouvement éternel où le doigt
de Dieu écrira jusqu’à la fin l’usage injuste que vous en avez fait.
(_Petit Carême._)
DEVOIRS DU ROI
Un prince n’est pas né pour lui seul; il se doit à ses sujets. Les
peuples, en l’élevant, lui ont confié la puissance et l’autorité, et se
sont réservé, en échange, ses soins, son temps, sa vigilance. Ce n’est
pas une idole qu’ils ont voulu se faire pour l’adorer, c’est un
surveillant qu’ils ont mis à leur tête pour les protéger et pour les
défendre; ce ne sont pas de ces divinités inutiles qui ont des yeux et
ne voient point, une langue et ne parlent point, des mains et n’agissent
point; ce sont de ces dieux qui les précèdent, comme parle l’Écriture,
pour les conduire et les défendre. Ce sont les peuples qui, par l’ordre
de Dieu, les ont faits tout ce qu’ils sont: c’est à eux à n’être ce
qu’ils sont que pour les peuples.
Oui, sire, c’est le choix de la nation qui mit d’abord le sceptre entre
les mains de vos ancêtres; c’est elle qui les éleva sur le bouclier
militaire et les proclama souverains. Le royaume devint ensuite
l’héritage de leurs successeurs; mais ils le durent originairement au
consentement libre des sujets. Leur naissance seule les mit ensuite en
possession du trône; mais ce furent les suffrages publics qui
attachèrent d’abord ce droit et cette prérogative à leur naissance. En
un mot, comme la première source de leur autorité vient de nous, les
rois n’en doivent faire usage que pour nous. Les flatteurs, sire, vous
rediront sans cesse que vous êtes le maître, et que vous n’êtes
comptable à personne de vos actions. Il est vrai que personne n’est en
droit de vous en demander compte; mais vous le devez à vous-même, et, si
j’ose le dire, vous le devez à la France qui vous attend et à toute
l’Europe qui vous regarde. Vous êtes le maître de vos sujets; mais vous
n’en aurez que le titre, si vous n’en avez pas les vertus: tout vous est
permis; mais cette licence est l’écueil de l’autorité, loin d’en être le
privilège: vous pouvez négliger les soins de la royauté; mais, comme ces
rois fainéants si déshonorés dans nos histoires, vous n’aurez plus qu’un
vain nom de roi, dès que vous n’en remplissez pas les fonctions
augustes.
Ce n’est donc pas le souverain, c’est la loi, sire, qui doit régner sur
les peuples: vous n’en êtes que le ministre et le premier dépositaire:
c’est elle qui doit régler l’usage de l’autorité, et c’est par elle que
l’autorité n’est plus un joug pour les sujets, mais une règle qui les
conduit, un secours qui les protège, une vigilance paternelle qui ne
s’assure leur soumission que parce qu’elle s’assure leur tendresse. Les
hommes croient être libres quand ils ne sont gouvernés que par les lois;
leur soumission fait alors tout leur bonheur, parce qu’elle fait toute
leur tranquillité et toute leur confiance. Les passions, les volontés
injustes, les désirs excessifs et ambitieux que les princes mêlent à
l’autorité, loin de l’étendre, l’affaiblissent; ils deviennent moins
puissants dès qu’ils veulent l’être plus que les lois; ils perdent en
croyant gagner: tout ce qui rend l’autorité injuste et odieuse l’énerve
et la diminue.
(_Petit Carême._)
LES MISÈRES DE L’AMBITION
L’ambitieux ne jouit de rien: ni de sa gloire, il la trouve obscure: ni
de ses places, il veut monter plus haut; ni de sa prospérité, il sèche
et dépérit au milieu de son abondance; ni des hommages qu’on lui rend,
ils sont empoisonnés par ceux qu’il est obligé de rendre lui-même; ni de
sa faveur, elle devient amère dès qu’il faut la partager avec ses
concurrents; ni de son repos, il est malheureux à mesure qu’il est
obligé d’être plus tranquille: c’est un Aman[227], l’objet souvent des
désirs et de l’envie publique, et qu’un seul honneur refusé à son
excessive autorité rend insupportable à lui-même.
[227] _Aman_: favori d’Assuérus, roi de Perse.
L’ambition le rend donc malheureux; mais de plus elle l’avilit et le
dégrade. Que de bassesses pour parvenir! Il faut paraître non pas tel
qu’on est, mais tel qu’on nous souhaite. Bassesse d’adulation, on
encense et on adore l’idole qu’on méprise; bassesse de lâcheté, il faut
savoir essuyer des dégoûts, dévorer des rebuts et les recevoir presque
comme des grâces; bassesse de dissimulation, point de sentiments à soi
et ne penser que d’après les autres; bassesse de dérèglement, devenir
les complices et peut-être les ministres des passions de ceux de qui
nous dépendons et entrer en part de leurs désordres pour participer plus
sûrement à leurs grâces; enfin, bassesse même d’hypocrisie, emprunter
quelquefois les apparences de la piété, jouer l’homme de bien pour
parvenir, et faire servir à l’ambition la religion même qui la condamne.
Ce n’est point là une peinture imaginée; ce sont les mœurs des cours, et
l’histoire de la plupart de ceux qui y vivent.
LACORDAIRE
NOUS N’AIMONS PAS DIEU
Vous tous, Messieurs, qui n’avez d’autre règle que les principes et les
sentiments de la nature, parce que vous avez rejeté ceux du
christianisme, vous tous sans exception, aimez-vous Dieu? Est-il présent
à votre esprit? Vous élevez-vous vers lui par des actes positifs de
bienveillance, d’actions de grâces, et même de simple souvenir? Non,
évidemment non, et moi tout comme vous, lorsque je n’avais en moi que la
nature humaine, je vous le confesse, je n’aimais pas Dieu, je n’y
pensais même pas. J’allais à mes joies et à mes affaires de jeune homme,
laissant Dieu à ses affaires et à ses joies. Tel était mon état, tel est
le vôtre, et cependant l’amour nous est si naturel, il est notre si
proche parent, que rien ne nous est plus facile et plus nécessaire que
d’aimer. Demain, vous vous lèverez; il y aura dans l’air une douceur, un
parfum de printemps; les arbres seront mollement émus par le
pressentiment d’une belle journée; vous ouvrirez votre fenêtre, et un
amour jaillira de tous vos sens pour aller au-devant de la nature et s’y
enivrer d’air, de lumière et de chaleur. Près de vous, sur la pierre
extérieure, une fleur vous regardera, une fleur que vous aurez vue
naître dans le froid de l’hiver et que vous aurez exposée aux premiers
rayons d’un plus doux soleil; vous lui rendrez son regard, vous la
rapprocherez de vous, et, tout inanimée qu’elle est et impropre à
l’amour, vous lui ferez de vous à elle et d’elle à vous je ne sais quel
commerce où le cœur ne sera pas étranger. Mais Dieu... Ah! Dieu, moins
que le vent, moins que l’air, moins que la lumière, moins que la petite
fleur, vous n’y pensez pas. Qu’est-ce que Dieu? Vous vieillirez; votre
jeunesse, en s’éloignant de vous, ne vous renverra plus que des
souvenirs, tristes et fragiles images de vous-mêmes, et, les
obscurcissements de l’âge vous gagnant toujours, il ne vous restera
bientôt que des ruines sans amitiés. En ce temps-là, par quelque jour
d’automne, quand la solitude devient plus dure au vieillard à cause des
mélancolies du ciel, vous descendrez pesamment dans la rue, et,
regardant çà et là, vous chercherez s’il n’y a point quelque pauvre
animal abandonné comme vous et qui ait besoin d’un bon maître. Si la
Providence vous l’envoie, vous le recueillerez doucement dans les pans
de votre habit, et, le portant à votre foyer, vous lui ferez sa place
comme à votre dernier ami, le dernier qui boira dans votre tasse et à
qui vous donnerez de votre pain. Et si vous êtes pauvre, souffrant à la
fois de l’âge et du besoin, il se formera entre la bête et vous une
amitié d’autant plus forte et plus sacrée; vous vous retrancherez de
votre vie pour entretenir la sienne, et lui, vous réchauffant de sa
jeunesse et de sa reconnaissance, tiendra votre cœur vivant jusqu’à son
dernier soupir, jusqu’au jour où, tout étant achevé, vos restes s’en
iront accompagnés de deux seules créatures, le prêtre et le chien, le
prêtre pour vous bénir encore une fois au nom de Dieu, le chien pour
vous pleurer au nom de la nature. Conclusion, Messieurs, il nous est
plus aisé d’aimer un chien que d’aimer Dieu, c’est-à-dire que, par une
incompréhensible ingratitude, Dieu nous est plus étranger que quoi que
ce soit au monde.
[Illustration: R.-P. F. DOMINIQUE LACORDAIRE dessiné d’après nature par
H. Flandrin (Bibliothèque Nationale)]
L’ENFANCE DU GÉNÉRAL DROUOT
Le jeune Drouot s’était senti poussé à l’étude des lettres par un très
précoce instinct. Agé de trois ans, il allait frapper à la porte des
Frères des écoles chrétiennes, et, comme on lui en refusait l’entrée
parce qu’il était encore trop jeune, il pleurait beaucoup. On le reçut
enfin. Ses parents, témoins de son application toute volontaire, lui
permirent, avec l’âge, de fréquenter des leçons plus élevées, mais sans
lui rien épargner des devoirs et des gênes de leur maison. Rentré de
l’école ou du collège, il lui fallait porter le pain chez les clients,
se tenir dans la chambre publique avec tous les siens, et subir dans ses
oreilles et son esprit les inconvénients d’une perpétuelle distraction.
Le soir, on éteignait la lumière de bonne heure par économie; et le
pauvre écolier devenait ce qu’il pouvait, heureux lorsque la lune
favorisait par un éclat plus vif la prolongation de sa veillée. On le
voyait profiter ardemment de ces rares occasions. Dès les deux heures du
matin, quelquefois plus tôt, il était debout; c’était le temps où le
travail domestique recommençait à la lueur d’une seule et mauvaise
lampe. Il reprenait aussi le sien; mais la lampe infidèle, éteinte avant
le jour, ne tardait pas à lui manquer de nouveau; alors il s’approchait
du four ouvert et enflammé, et continuait à ce rude soleil la lecture de
Tite-Live ou de César.
Telle était cette enfance dont la mémoire poursuivait le général Drouot
jusque dans les splendeurs des Tuileries.
... La France avait besoin de soldats pour défendre son indépendance
contre les conjurations de l’étranger. Sans alliés au dehors,
bouleversée au dedans par la ruine subite de toutes ses traditions
sociales, privée de la plus grande partie de son ancienne noblesse
militaire, elle avait besoin de trouver dans les générations plébéiennes
le talent, le courage, la confiance et l’héroïque fortune qui pouvaient
seuls la sauver. Elle les trouva; elle les trouva, non pas une fois et
dans une heure d’exaltation, mais pendant vingt-cinq ans. Soit qu’elle
prévînt ou qu’elle attendît les desseins de l’Europe, jamais, durant un
quart de siècle, elle ne fut au-dessous de la tâche d’un peuple qui se
défend contre tous. Il fallut que la nature s’armât contre elle en
moissonnant d’un seul coup toutes ses vieilles bandes, et encore
n’eût-elle pas succombé, si les circonstances intérieures de sa vie lui
eussent laissé la même foi et la même ardeur qu’au commencement de cette
gigantesque lutte. Drouot fut un des hommes que la Providence lui donna
pour en soutenir l’effort; il parut au premier coup de canon, il tira le
dernier.
C’était durant l’été de 1793. Une nombreuse et florissante jeunesse se
pressait à Châlons-sur-Marne dans une des salles de l’école
d’artillerie. Le célèbre La Place y faisait, au nom du gouvernement,
l’examen de cent quatre-vingts candidats au grade d’élève
sous-lieutenant. La porte s’ouvre. On voit entrer une sorte de paysan,
petit de taille, l’air ingénu, de gros souliers aux pieds et un bâton à
la main. Un rire universel accueille le nouveau venu. L’examinateur lui
fait remarquer ce qu’il croit être une méprise, et, sur sa réponse qu’il
vient pour subir l’examen, il lui permet de s’asseoir. On attendait avec
impatience le tour du petit paysan. Il vient enfin. Dès les premières
questions, La Place reconnaît une fermeté d’esprit qui le surprend. Il
pousse l’examen au delà de ses limites naturelles; il va jusqu’à
l’entrée du calcul infinitésimal: les réponses sont toujours claires,
précises, marquées au coin d’une intelligence qui sait et qui sent. La
Place est touché; il embrasse le jeune homme et lui annonce qu’il est le
premier de la promotion. L’école se lève tout entière, et accompagne en
triomphe dans la ville le fils du boulanger de Nancy. Vingt ans après,
La Place disait à l’Empereur: «Un des plus beaux examens que j’aie vu
passer dans ma vie est celui de votre aide de camp, le général
Drouot»...
LA CHARITÉ DU GÉNÉRAL DROUOT