«Supprimez toutes les paroles inutiles et convertissez-vous solidement.»

Ainsi parlaient les prophètes, exhortant à la pénitence le peuple de

Dieu; et c’est, pécheur à qui je parle, le ministère dont je m’acquitte

aujourd’hui... Entrons dans le détail: il n’y aura rien qui ne convienne

à la chaire.

Vous êtes un homme du monde, un homme distingué par votre naissance,

mais dont les affaires (ce qui n’est aujourd’hui que trop commun) sont

dans la confusion et dans le désordre. Que ce soit par un malheur ou par

votre faute, ce n’est pas là maintenant de quoi il s’agit. Or, dans cet

état, ce qui vous porte à mille péchés, c’est une dépense qui excède vos

forces et que vous ne soutenez que parce que vous ne voulez pas vous

régler, et par une fausse gloire que vous vous faites de ne pas déchoir.

Car de là les injustices, de là les duretés criantes envers de pauvres

créanciers que vous désolez; envers de pauvres marchands aux dépens de

qui vous vivez; envers de pauvres artisans que vous faites languir;

envers de pauvres domestiques dont vous retenez le salaire. De là ces

frivoles et trompeuses promesses de vous acquitter; ces abus de votre

crédit, et ces chicanes infinies pour éloigner un payement ou pour

l’éluder. De là ces dettes éternelles qui, en ruinant les autres, vous

damnent vous-même. Retranchez cette dépense; et, si vous voulez que je

sois bien persuadé de la vérité de votre contrition, ayant peu,

passez-vous de peu. Ne vous mesurez pas par ce que vous êtes, mais par

ce que vous pouvez. Otez-moi ce luxe d’habits, cette superfluité de

train, cette vanité d’équipage, cette curiosité de meubles. Réduit à la

disette et à une triste indigence, supportez-la, mais supportez-la en

chrétien; et, puisqu’il le faut, faites-vous-en un mérite et une vertu.

Sans cela, en vain pleurez-vous votre péché; en vain formez-vous mille

repentirs, ou plutôt en vain les témoignez-vous: ces repentirs ce sont

des paroles, et Dieu vous demande des effets.

Vous aimez le jeu, et ce qui perd votre conscience, c’est ce jeu-là

même, un jeu sans mesure et sans règle; un jeu qui n’est plus pour vous

un divertissement, mais une occupation, mais une profession, mais un

trafic, mais une attache et une passion, mais, si j’ose ainsi parler,

une rage et une fureur; un jeu dont on peut bien dire, à la lettre, que

c’est un abîme qui attire un autre abîme ou même cent autres abîmes. Car

de là viennent ces innombrables péchés qui en sont les suites; de là

l’oubli de vos devoirs; de là le dérèglement de votre maison; de là le

pernicieux exemple que vous donnez à vos enfants, de là la dissipation

de vos revenus; de là ces tricheries indignes et, s’il m’est permis

d’user d’un terme plus fort, ces friponneries que cause l’avidité du

gain; de là ces emportements, ces jurements, ces désespoirs dans la

perte; de là cette disposition à tout, et peut-être au crime pour

trouver de quoi fournir au jeu. Retranchez ce jeu; et, parce qu’il est

bien plus aisé de le quitter absolument que de le modérer, quittez-le:

faites-en une déclaration publique; donnez à Dieu une preuve de la

sincérité de votre contrition, en coupant la racine du mal; et, pour

vous assurer vous-même que vous ne voulez plus pécher, imposez-vous la

loi de ne plus jouer. Sans cela, vous aurez beau dire comme le publicain

de l’Évangile: «Seigneur, soyez-moi propice; je reconnais mon péché»;

votre voix est la voix de Jacob, mais vos mains sont les mains d’Esaü.

Enfin examinez-vous devant Dieu, et, juge équitable de vous-même, défait

de toute prévention, voyez ce qui sert de sujet au péché; mais voyez-le

préparé et résolu à n’en excepter rien, à n’en retenir rien dans le

sacrifice que vous en devez faire. Voilà par où vous connaîtrez si vous

êtes pénitent.

(_Sermon sur la pénitence._)

[Illustration: BOURDALOUE. Portrait d’après Jouvenet.]

L’HYPOCRISIE

Comme la fausse piété et la vraie ont je ne sais combien d’actions qui

leur sont communes; comme les dehors de l’une et de l’autre sont presque

tout semblables, il est non seulement aisé, mais d’une suite presque

nécessaire, que la même raillerie qui attaque l’une intéresse l’autre,

et que les traits dont on peint celle-ci défigurent celle-là, à moins

qu’on n’y apporte toutes les précautions d’une charité prudente, exacte

et bien intentionnée, ce que le libertinage n’est en position de faire.

Et voilà, chrétiens, ce qui est arrivé, lorsque des esprits profanes, et

bien éloignés de vouloir entrer dans les intérêts de Dieu, ont entrepris

de censurer l’hypocrisie, non point pour en réformer l’abus, ce qui

n’est point de leur ressort, mais pour faire une espèce de diversion

dont le libertinage pût profiter, en concevant et faisant concevoir

d’injustes soupçons de la vraie piété par de malignes représentations de

la fausse. Voilà ce qu’ils ont prétendu, exposant sur le théâtre et à la

risée publique un hypocrite imaginaire, ou même, si vous voulez, un

hypocrite réel, et tournant dans sa personne les choses les plus saintes

en ridicule, la crainte des jugements de Dieu, l’horreur du péché, les

pratiques les plus louables en elles-mêmes et les plus chrétiennes.

Voilà ce qu’ils ont affecté, mettant dans la bouche de cet hypocrite des

maximes de religion faiblement soutenues, au même temps qu’ils les

supposaient fortement attaquées; lui faisant blâmer les scandales du

siècle d’une manière extravagante; le représentant consciencieux jusqu’à

la délicatesse et au scrupule sur des points moins importants, où

toutefois il le faut être, pendant qu’il se portait d’ailleurs aux

crimes les plus énormes; le montrant sous un visage de pénitent qui ne

servait qu’à couvrir ses infamies; lui donnant, selon leur caprice, un

caractère de piété la plus austère, ce semble, et la plus exemplaire,

mais dans le fond, la plus mercenaire et la plus lâche.

Damnables inventions pour humilier les gens de bien, pour les rendre

tous suspects, pour leur ôter la liberté de se déclarer en faveur de la

vertu!...

(_Sermon sur l’Hypocrisie._)

LA PAIX CHRÉTIENNE

C’est un abus, Chrétiens, dont il est important que nous nous

détrompions, de se figurer que notre foi soit une foi ignorante, qu’elle

soit une foi imprudente, qu’elle soit même une foi aveugle en toutes

matières, comme les Manichéens voulaient le persuader à saint Augustin,

pour le détourner du parti catholique. Non, cette foi surnaturelle dans

son objet, dans son motif et dans son principe, n’est point une foi

ignorante, puisque, avant de croire, il nous est permis de nous éclairer

si la chose est révélée de Dieu ou si elle ne l’est pas. Et en cela je

puis dire, sans parler témérairement, que la foi qui me fait chrétien,

tout obéissante qu’elle est, ne laisse pas d’être raisonnable, et qu’en

sacrifiant même ma raison elle se réserve toujours le pouvoir de

raisonner. J’avoue qu’elle ne peut plus raisonner quand elle connaît une

fois que c’est Dieu qui parle, parce que Dieu ne prétend pas nous rendre

compte de ce qu’il a fait, ni de ce qu’il a dit; mais il ne veut pas

aussi que nous lui donnions créance sans raison et sans discernement,

puisqu’il nous défend au contraire de croire à tout esprit, et qu’un des

écueils qu’il veut que nous évitions le plus, est de nous exposer

indiscrètement à prendre la parole d’un homme pour la sienne. Voilà

pourquoi il nous permet, ou, pour mieux dire, il nous commande de

raisonner, n’estimant pas, dit saint Jérôme, qu’il soit indigne de sa

grandeur d’en passer par une telle épreuve, _Probate spiritus si ex Deo

sint_; et de se soumettre en un sens à notre raison, avant que d’obliger

notre raison à se soumettre à lui. Et c’est ce que le prince des apôtres

a si bien exprimé dans ces deux mystérieuses paroles, lorsqu’il nous

exhorte à devenir par la foi comme des enfants, mais comme des enfants

raisonnables. Il semble, dit saint Augustin, qu’il y ait en cela de la

contradiction; car si nous sommes des enfants, comment pouvons-nous être

raisonnables, et si nous sommes raisonnables, comment pouvons-nous être

des enfants? Mais ce qui est impossible dans l’ordre de la nature, est

le devoir le plus naturel et le plus intelligible dans l’ordre de la

grâce. Car c’est-à-dire que par la foi nous devons être comme des

enfants, pour ne plus raisonner avec Dieu, quand il lui a plu de

s’expliquer et de se déclarer à nous; mais que nous devons être

raisonnables pour discerner si ce que l’on nous propose est de Dieu ou

de quelqu’un autorisé de Dieu: en un mot que nous devons être

raisonnables avant la foi, et non pas dans l’exercice actuel de la foi;

raisonnables pour les préliminaires de la religion et non pas pour

l’acte essentiel de la religion; raisonnables pour apprendre à croire,

et non pas pour croire en effet. Or ce tempérament et ce mélange de

raison et de foi, de raison et de religion, de raison et d’obéissance,

c’est en quoi consiste le repos d’un esprit judicieux et bien sensé.

Ce n’est pas assez: notre foi n’est pas imprudente, puisqu’elle est

fondée sur des motifs qui ont convaincu les premiers hommes du monde,

qui ont persuadé les esprits les plus délicats, qui ont converti les

plus libertins et les plus impies, et qui ont fait dire à saint Augustin

qu’il n’y avait qu’une folie extrême qui pût résister à l’Évangile. Ne

serait-il pas bien étonnant que ce qui a paru folie à ce docteur de

l’Église nous parût sagesse, et qu’on appelât imprudence ce qu’il a

regardé comme la souveraine raison. Enfin notre foi n’est point une foi

aveugle en toute matière, puisque à l’obscurité des mystères qu’elle

nous révèle, elle joint une espèce d’évidence, et c’est l’évidence de la

révélation de Dieu. Concevez, s’il vous plaît, ma pensée. Je dis une

espèce d’évidence, parce qu’après les motifs qui m’engagent à croire,

par exemple, l’incarnation ou la résurrection de Jésus-Christ, quoique

le mystère d’un Dieu fait homme, le mystère d’un Homme-Dieu ressuscité,

me soit obscur en lui-même, la révélation de ce mystère ne me l’est pas.

En effet, si, pour confirmer la vérité de ce mystère, Dieu, au moment

que je parle, faisait un miracle à mes yeux, il me serait évident que ce

mystère m’est révélé de Dieu et cette évidence ne répugnerait ni à sa

qualité ni au mérite de ma foi.

Or j’ai des motifs plus forts et plus pressants pour m’en convaincre que

si j’avais vu ce miracle, et je puis dire, aussi bien que le plus saint

de nos rois, qu’il ne me faut point de miracle, parce que la voix de

l’Église, celle des prophètes, et tant d’autres témoignages ont quelque

chose de plus authentique pour moi. Pourquoi donc ne conclurais-je pas

que j’ai comme une évidence de la révélation divine au milieu des

ténèbres de la foi? Or, cela, joint à tout le reste, achève de calmer

mon esprit.

Au contraire, si je sors des voies de la foi, de ces voies simples et

droites, je tombe dans un labyrinthe où je ne fais que tourner, que me

fatiguer, sans trouver jamais d’issue. Il faut pour y renoncer, à cette

foi, que je me porte aux plus dures extrémités: à ne plus reconnaître de

sauveur Homme-Dieu, à démentir tous les prophètes qui l’ont promis, à

m’inscrire en faux contre toutes les Écritures, à traiter tous les

évangélistes d’imposteurs, à combattre tous les miracles de

Jésus-Christ, à contredire tous les historiens sacrés et profanes. Or,

pour en venir là et pour y demeurer, quels combats n’y a-t-il pas à

soutenir, et de quels flots de pensées un esprit ne doit-il pas être

agité?

(_Sermon sur la paix chrétienne._)

DE LA MÉDISANCE

D’où vient qu’aujourd’hui la médisance s’est rendue si agréable dans les

entretiens et dans les conversations du monde? Pourquoi emploie-t-elle

tant d’artifices et cherche-t-elle tant de tours? Ces manières de

s’insinuer, cet air enjoué qu’elle prend, ces bons mots qu’elle étudie,

ces termes dont elle s’enveloppe, ces équivoques dont elle s’applaudit,

ces louanges suivies de certaines restrictions et de certaines réserves,

ces réflexions pleines d’une compassion cruelle, ces œillades qui

parlent sans parler, et qui disent bien plus que les paroles mêmes:

pourquoi tout cela? le Prophète nous l’apprend: _Os tuum abundavit

malitia, et lingua tua concinnabat dolos._ Votre bouche était remplie de

malice, mais votre langue savait parfaitement l’art de déguiser cette

malice et de l’embellir; car quand vous aviez des médisances à faire,

c’était avec tant d’agrément, que l’on se sentait même charmé de les

entendre: _Et lingua tua concinnabat dolos._ Quoique ce fussent

communément des mensonges, ces mensonges, à force d’être parés et ornés,

ne laissaient pas de plaire et, par une funeste conséquence, de produire

leurs pernicieux effets: _Et lingua tua concinnabat dolos._ Or, en

quelle vue le médisant agit-il ainsi? Ah! mes frères, répond saint

Chrysostome, parce qu’autrement la médisance n’aurait pas le front de se

montrer ni de paraître. Étant d’elle-même aussi lâche qu’elle est, on

n’aurait pour elle que du mépris, si elle se faisait voir dans son

naturel; et voilà pourquoi elle se farde aux yeux des hommes, mais d’une

manière qui la rend encore plus méprisable et plus criminelle aux yeux

de Dieu.

Allons encore plus loin: ce qui met le comble à la lâcheté de ce vice,

c’est que, non content de vouloir plaire et de s’ériger en censeur

agréable, il veut même passer pour honnête, pour charitable, pour bien

intentionné; car voilà l’un des abus les plus ordinaires. Permettez-moi

de vous le faire observer, et d’entrer avec vous dans le détail de vos

mœurs, puisqu’il est vrai de ce péché ce que saint Augustin disait des

hérésies, qu’on ne les combat jamais mieux qu’en les faisant connaître.

Voilà, dis-je, l’un des abus de notre siècle. On a trouvé moyen de

consacrer la médisance, de la changer en vertu, et même dans une des

plus saintes vertus, qui est le zèle de la gloire de Dieu: c’est-à-dire

qu’on a trouvé le moyen de déchirer et de noircir le prochain non plus

par haine ni par emportement de colère, mais par maxime de piété et pour

l’intérêt de Dieu. Il faut humilier ces gens-là, dit-on, et il est du

bien de l’Église de flétrir leur réputation et de diminuer leur crédit.

Cela s’établit comme un principe: là-dessus on se fait une conscience,

et il n’y a rien qu’on ne se croie permis par un si haut motif. On

invente, on exagère, on empoisonne les choses, on ne les rapporte qu’à

demi; on fait valoir ses préjugés comme des vérités incontestables, on

débite cent faussetés, on confond le général avec le particulier; ce

qu’un a mal dit, on le fait dire à tous; et ce que plusieurs ont bien

dit, on ne le fait dire à personne[226]: et tout cela encore une fois,

pour la gloire de Dieu. Car cette direction d’intention rectifie tout

cela. Elle ne suffirait pas pour rectifier une équivoque; mais elle est

plus que suffisante pour rectifier une calomnie, quand on est persuadé

qu’il y va du service de Dieu.

[226] Allusion aux _Provinciales_ de Pascal.

(_Sermon sur la médisance._)

LA PASSION DU JEU

Quel spectacle de voir un cercle de gens occupés d’un jeu qui les

possède et qui seul est le sujet de toutes les réflexions de leur esprit

et de tous les désirs de leur cœur! Quels regards fixes et immobiles!

quelle attention! Il ne faut pas un moment les troubler, pas une fois

les interrompre, surtout si l’envie du gain s’y mêle. Or, elle y entre

presque toujours. De quels mouvements divers l’âme est-elle agitée,

selon les caprices du hasard! De là, les dépits secrets et les

mélancolies; de là, les aigreurs et les chagrins, les désolations et les

désespoirs, les colères et les transports, les blasphèmes et les

imprécations. Je n’ignore pas ce que la politesse du siècle nous a

là-dessus appris: que, sous un froid affecté et sous un air de

dégagement et de liberté prétendue, elle nous enseigne à cacher tous les

sentiments et à les déguiser; qu’en cela consiste un des premiers

mérites du jeu, et que c’est ce qui en fait la plus belle réputation.

Mais, si ce visage est serein, l’orage est-il moins violent dans le

cœur? et n’est-ce pas alors une double peine que de la ressentir tout

entière au dedans, et d’être obligé, par je ne sais quel honneur, de la

dissimuler au dehors? Voilà ce que le monde appelle divertissement, mais

ce que j’appelle, moi, passion, et une des plus tyranniques et des plus

criminelles passions. Et de bonne foi, mes chers auditeurs, pouvez-vous

vous persuader que Dieu l’ait ainsi entendu, quand il vous a permis

certaines distractions et certains délassements? Lui qui est la raison

même, peut-il approuver un jeu qui blesse toute la raison? et lui, qui

est la règle par essence, peut-il vous permettre un jeu où tout est

déréglé? Il vaut mieux jouer, dites-vous, que de parler du prochain, que

de former des intrigues, que d’abandonner son esprit à des idées

dangereuses. Beau prétexte, à quoi je réponds qu’il ne faut ni parler du

prochain, ni former des intrigues, ni donner entrée dans votre esprit à

des idées dangereuses, ni jouer sans mesure et à l’excès, comme vous

faites. Quand votre vie serait exempte de tous les autres désordres, ce

serait toujours assez de celui-ci pour vous condamner.

(_Sermon sur les Divertissements du monde._)

RICHES ET PAUVRES

Combien de pauvres sont oubliés! combien demeurent sans secours et sans

assistance! Oubli d’autant plus déplorable que, de la part des riches,

il est volontaire, et par conséquent criminel. Je m’explique: combien de

malheureux réduits aux dernières rigueurs de la pauvreté et que l’on ne

soulage pas, parce qu’on ne les connaît pas, et qu’on ne veut pas les

connaître! Si l’on savait l’extrémité de leurs besoins, on aurait pour

eux, malgré soi, sinon de la charité, au moins de l’humanité. A la vue

de leur misère, on rougirait de ses excès, on aurait honte de ses

délicatesses, on se reprocherait ses folles dépenses, et l’on s’en

ferait avec raison des crimes. Mais parce qu’on ignore ce qu’ils

souffrent, parce qu’on ne veut pas s’en instruire, parce qu’on craint

d’en entendre parler, parce qu’on les éloigne de sa présence, on croit

en être quitte en les oubliant; et, quelque extrêmes que soient leurs

maux, on y devient insensible.

Combien de véritables pauvres, que l’on rebute comme s’ils ne l’étaient

pas, sans qu’on se donne et qu’on veuille se donner la peine de

discerner s’ils le sont en effet! Combien de pauvres dont les

gémissements sont trop faibles pour venir jusqu’à nous, et dont on ne

veut pas s’approcher pour se mettre en devoir de les écouter! Combien de

pauvres abandonnés! Combien de désolés dans les prisons! Combien de

languissants dans les hôpitaux! Combien de honteux dans les familles

particulières! Parmi ceux qu’on connaît pour pauvres, et dont on ne peut

ni ignorer ni même oublier le douloureux état, combien sont négligés!

combien sont durement traités, combien manquent de tout, pendant que le

riche est dans l’abondance, dans le luxe, dans les délices! S’il n’y

avait point de jugement dernier, voilà ce que l’on pourrait appeler le

scandale de la Providence, la patience des pauvres outragée par la

dureté et par l’insensibilité des riches.

(_Sermon pour le Jugement dernier._)

FLÉCHIER

JULIE D’ANGENNES

Il y a une noblesse d’esprit plus glorieuse que celle du sang, qui

inspire des sentiments généreux et une louable émulation, et qui fait

descendre, par une heureuse suite d’exemples, les vertus des pères dans

les enfants. La sage Julie d’Angennes semblait avoir recueilli cette

succession spirituelle; et cette gloire qui donne ordinairement de

l’orgueil et de la fierté, ne lui donna que des sentiments modestes et

des désirs ardents d’assister ceux qui pouvaient avoir besoin de son

secours.

Que si elle sut régler les mouvements de son cœur, elle ne régla pas

moins les mouvements de son esprit. Qui ne sait qu’elle fut admirée dans

un âge où les autres ne sont pas encore connues; qu’elle eut de la

sagesse en un temps où l’on n’a presque pas encore de la raison; qu’on

lui confia les secrets les plus importants dès qu’elle fut en âge de les

entendre; que son naturel heureux lui tint lieu d’expérience dès ses

plus tendres années, et qu’elle fut capable de donner des conseils en un

temps où les autres sont à peine capables d’en recevoir?...

Vous dirai-je qu’elle pénétrait dès son enfance les défauts les plus

cachés des ouvrages d’esprit et qu’elle en discernait les traits les

plus délicats; que personne ne savait mieux estimer les choses louables,

ni mieux louer ce qu’elle estimait; qu’on gardait ses lettres comme le

vrai modèle des pensées raisonnables et de la pureté de notre langue?

Souvenez-vous de ces cabinets que l’on regarde encore avec tant de

vénération, où l’esprit se purifiait, où la vertu était révérée sous le

nom de l’incomparable Artenice, où se rendaient tant de personnes de

qualité et de mérite qui composaient une cour choisie, nombreuse sans

confusion, modeste sans contrainte, savante sans orgueil, polie sans

affectation. Ce fut là que, tout enfant qu’elle était, elle se fit

admirer de ceux qui étaient eux-mêmes l’ornement et l’admiration de leur

siècle.

Il est assez ordinaire aux personnes à qui le ciel a donné de l’esprit

et de la vivacité d’abuser des grâces qu’elles ont reçues. Elles se

piquent de briller dans les conversations, de réduire tout à leur sens

et d’exercer un empire tyrannique sur les opinions. L’affectation, la

hauteur, la présomption corrompent leurs plus beaux sentiments; et

l’esprit qui les retiendrait dans les bornes de la modestie, s’il était

solide, les porte ou à des singularités bizarres, ou à une vanité

ridicule, ou à des indiscrétions dangereuses. A-t-on jamais remarqué la

moindre apparence de ces défauts en celle dont nous faisons aujourd’hui

l’éloge? Y eut-il jamais un esprit plus doux, plus facile, plus

accommodant? Se fit-elle jamais craindre dans les compagnies? Était-elle

éloignée de la cour, on eût dit qu’elle était née pour les provinces.

Sortait-elle des provinces, on voyait bien qu’elle était faite pour la

cour. Elle se servait toujours de ses lumières pour connaître la vérité

des choses et pour entretenir la charité, et croyait que c’était n’avoir

point d’esprit que de ne pas l’employer ou à s’instruire de ses devoirs,

ou à vivre en paix avec le prochain.

(_Oraison funèbre de Mme de Montausier._)

ORAISON FUNÈBRE DE TURENNE

_Fleverunt eum omnis populus Israel planctu magno, et lugebant dies

multos, et dixerunt: Quomodo cecidit potens qui salvum faciebat populum

Israel?_ Tout le peuple le pleura amèrement; et, après avoir pleuré

durant plusieurs jours, ils s’écrièrent: «Comment est mort cet homme

puissant qui sauvait le peuple d’Israël?»

Oraisons funèbres · 第 16 / 18 段