Content de son sort, Drouat n’estimait pas qu’il y en eût de plus

heureux, et il a dit quelquefois, dans les ouvertures qu’il faisait de

son âme, qu’il devait à Dieu la grâce de n’avoir jamais rien envié. Mais

si la pauvreté ne lui avait point appris la haine des riches et des

grands, elle lui avait profondément inculqué l’amour des petits. Il

redescendait vers eux comme vers sa source, et dès que la fortune

commença à lui sourire, il prit la résolution de partager avec les

pauvres les bénéfices de sa vie. C’est là le véritable signe de l’amour:

quiconque ne partage pas, n’aime pas.

Le général Drouot fit son calcul. Il jugea qu’avec une petite maison, un

petit jardin, et deux fois douze cents francs de rente, il serait, quoi

qu’il advînt, au-dessus de tous ses besoins et de tous ses désirs. Il

régla d’après ce point de vue sa dépense et ses économies; il consacra

le surplus à des actes ou à des fondations de charité. Toutes les

dotations et gratifications qu’il reçut sous l’Empire passèrent à de

bonnes œuvres, et il leur affecta constamment son traitement de la

Légion d’honneur. Rentré dans la vie privée, son revenu annuel, composé

de ses économies, de sa pension de retraite, de son indemnité comme

donataire de l’Empire et de son traitement de la Légion d’honneur, finit

par s’élever à environ douze mille francs. Il ne s’en réservait pour

lui, infirme et aveugle, que deux mille quatre cents: c’était la somme

qui lui avait paru, dès sa jeunesse, pouvoir suffire à toutes les

nécessités de son existence et de sa position. Napoléon lui avait laissé

deux cent mille francs par son testament; il n’en reçut que soixante

mille, par suite de la réduction des legs, et il les employa au

soulagement d’anciens militaires dénués de secours. «Je suis heureux,

écrivait-il, mille fois heureux d’avoir pu reconnaître les bienfaits de

l’empereur en les répandant sur les soldats qui ont supporté les

fatigues de nos longues guerres sans en recevoir la récompense, et

surtout sur les braves vétérans de la garde qui ont suivi mon

bienfaiteur à l’île d’Elbe, et qui lui ont donné tant de preuves de leur

amour et de leur dévouement.»

La bonté de son cœur s’exerçait à l’égard des siens et des infortunes

d’autrui. Il aimait tendrement ses frères et ses neveux, et leur en

donna des preuves touchantes jusqu’à la fin de sa vie. Mais cet

attachement naturel ne diminuait point ses entrailles pour les

malheureux. Il les assistait bien souvent au delà de ses forces, et il

écrivait un jour: «Lorsque mes ressources seront entièrement épuisées,

ou bien qu’elles viendront à me manquer, je me présenterai à l’hospice

Saint-Julien pour occuper moi-même un des lits que j’y ai fondés en

faveur des vieux soldats. Si ce moment arrive, il ne sera certainement

pas le moins doux de ma vie.»

Quelques mois avant sa mort, n’ayant plus rien à donner, il se souvint

d’un grand uniforme qu’il conservait comme une sorte de relique de ses

anciens jours. Il en fit découper et vendre les galons. Un de ses neveux

lui en témoigna du regret, disant qu’il aurait eu du plaisir à le

transmettre à ses enfants. «Mon neveu, répondit le général, je vous

l’aurais donné volontiers: mais j’aurais craint que vos enfants, en

voyant l’uniforme de leur oncle, ne fussent tentés d’oublier une chose

qu’ils doivent se rappeler toujours, c’est qu’ils sont les petits-fils

d’un boulanger»...

PERORAISON DE L’ÉLOGE FUNÈBRE DU GÉNÉRAL DROUOT

Sans doute, Messieurs, la nature du général Drouot était une nature

admirablement douée. Mais si droite, si bonne, si grande qu’elle fût de

son fonds, elle n’aurait point atteint le degré de perfection où elle

est parvenue sans un principe supérieur aux pensées et aux affections de

la terre. Lui-même a confessé hautement qu’il devait tout à Dieu, non

pas au Dieu abstrait de la raison, mais au Dieu des chrétiens manifesté

dans toute l’histoire par un commerce positif avec le genre humain. La

vie entière de l’homme est une révélation de ce Dieu bon et puissant qui

n’a pas voulu nous donner d’autre fin que lui-même, et qui nous attire

incessamment au propre centre de sa lumière et de sa félicité. Nous

n’entendons pas tous du premier coup cette voix supérieure qui parle à

notre conscience et l’appelle par tous les événements dont nous sommes

les témoins et les acteurs. Longtemps nous lui résistons; longtemps nous

prenons l’ombre des choses pour leur corps, et l’éternelle réalité pour

une chimère. Quelquefois la mort seule déchire le bandeau qui couvre nos

yeux, et nous fait apparaître, au dernier moment de notre liberté, les

rivages que nous avons fuis. Le général Drouot avait été plus heureux.

Quoique enfant d’un siècle léger, et avant d’avoir vu la grande

révolution qui en illumina la fin, il avait sucé avec le lait de sa mère

une foi qui avait été confirmée par la forte éducation du travail et de

la pauvreté. Cette foi ne chancela pas un seul jour, et ne se cacha pas

une seule fois. Sous la tente du soldat comme dans l’orgueil des palais,

Drouot fut publiquement chrétien. Il lisait la Bible appuyé sur un

canon; il la relisait aux Tuileries dans l’embrasure d’une fenêtre.

Cette lecture fortifiait son âme contre les dangers de la guerre et

contre les faiblesses des cours. Quand Napoléon, sans détourner la tête,

prononçait cette brève parole: «Drouot!» l’aide de camp recommandait son

âme à Dieu, partait à toute bride, et quelques minutes après, on le

voyait précipiter au galop cinquante ou cent bouches à feu, qui, sans

paraître s’arrêter, vomissaient la mort dans les rangs ennemis. Ou bien,

descendant de cheval à côté des artilleurs inexpérimentés de 1813 et de

1814, il leur enseignait froidement la manœuvre à travers une grêle de

boulets qui pleuvaient tout autour de l’héroïque leçon. Mais aussi,

quand l’heure des hasards était passée, Drouot se retrouvait dans la

parole ce qu’il avait été dans l’action, plein de mépris pour le

mensonge comme il l’avait été pour la mort; après s’être montré l’enfant

du dieu des batailles, il se montrait l’enfant du dieu de la vérité. Il

prenait hardiment l’intérêt du soldat, trop souvent sacrifié; il

méritait que l’Empereur l’appelât le Tribun du soldat aussi justement

qu’il l’avait appelé le Sage de la Grande Armée...

Et maintenant, Messieurs, que nous avons achevé l’éloge du général

Drouot en rendant grâces à Dieu qui nous l’avait donné, que reste-t-il,

sinon de lui dire cette parole suprême, par où doivent se clore ici-bas

toute vie, toute amitié, toute admiration? Recevez-la, général; recevez

ce second adieu que nous avons voulu vous faire en présence des autels

du Dieu véritable, devant les images et les réalités d’une foi qui vous

fut commune avec nous. Il nous eût été facile d’appeler autour de votre

tombeau les mânes chrétiens de vos anciens frères d’armes, et de mêler

votre gloire avec la leur dans un spectacle solennel. Même nous eussions

appelé le héros dont vous fûtes l’ami; il n’eût pas dédaigné de venir à

vos funérailles comme vous étiez venu à ses malheurs. Mais tant de pompe

eût alarmé la chaste modestie de votre âme; vous nous eussiez reproché

de troubler pour vous la paix des morts et des grands souvenirs. Nous ne

le ferons pas; nous voulons obéir à vos vertus jusque dans la tombe qui

les recouvre, et nous ne laisserons approcher de vous, dans cette heure

sacrée, que les pauvres qui survivent à vos bienfaits, et que nous-mêmes

qui survivons aux leçons de votre vie. Puissent ces leçons nous servir!

Puisse notre génération, incertaine encore dans ses voies, apprendre de

vous la simplicité, la pauvreté, le désintéressement! Puisse-t-elle, sur

vos traces, demander très peu au monde pour son bonheur, et beaucoup à

Dieu! Et vous qui avez nourri ce grand homme, vieille terre de France et

de Lorraine, conservez-en avec respect tout ce que l’éternité n’a pu

vous ravir encore, jusqu’au jour où votre poudre, sanctifiée par la

sienne, entendra la voix de Dieu, et où le général Drouot nous

apparaîtra tel que nous le connûmes, soldat sans tache, capitaine habile

et intrépide, ami fidèle de son prince, serviteur ardent et désintéressé

de la patrie, solitaire stoïque, chrétien sincère, humble, chaste,

aimant les pauvres jusqu’à se faire pauvre lui-même; l’homme enfin le

plus rare, sinon le plus accompli, que le dix-neuvième siècle ait

présenté au monde dans la première moitié de son âge et de sa vocation.

TABLE DES MATIÈRES

PAGES

Préface v

Oraison Funèbre de Henriette-Marie de France 1

Oraison Funèbre de Henriette-Anne d’Angleterre 45

Oraison Funèbre de Marie-Thérèse d’Autriche 87

Oraison Funèbre d’Anne de Gonzague de Clèves 135

Oraison Funèbre de Michel le Tellier 183

Oraison Funèbre de Louis de Bourbon 233

APPENDICE

Bourdaloue 285

Fléchier 301

Massillon 307

Lacordaire 319

Imprimé et relié

pour la

Librairie Aristide Quillet

par

L’Imprimerie des Dernières Nouvelles

de Strasbourg

Oraisons funèbres · 第 18 / 18 段