Voilà, messieurs, les spectacles que Dieu donne à l’univers, et les

hommes qu’il y envoie quand il y veut faire éclater, tantôt dans une

nation, tantôt dans une autre, selon ses conseils éternels, sa puissance

ou sa sagesse. Car ces divins attributs paraissent-ils mieux dans les

cieux qu’il a formés de ses doigts, que dans ces rares talents qu’il

distribue comme il lui plaît aux hommes extraordinaires? Quel astre

brille davantage dans le firmament, que le prince de Condé n’a fait dans

l’Europe? Ce n’était pas seulement la guerre qui lui donnait de l’éclat:

son grand génie embrassait tout, l’antique comme le moderne, l’histoire,

la philosophie, la théologie la plus sublime, et les arts avec les

sciences. Il n’y avait livre qu’il ne lût; il n’y avait homme excellent,

ou dans quelque spéculation, ou dans quelque ouvrage, qu’il n’entretînt;

tous sortaient plus éclairés d’avec lui, et rectifiaient leurs pensées,

ou par ses pénétrantes questions, ou par ses réflexions judicieuses.

Aussi sa conversation était un charme, parce qu’il savait parler à

chacun selon ses talents; et non seulement aux gens de guerre de leurs

entreprises, aux courtisans de leurs intérêts, aux politiques de leurs

négociations, mais encore aux voyageurs curieux, de ce qu’ils avaient

découvert, ou dans la nature, ou dans le gouvernement, ou dans le

commerce; à l’artisan, de ses inventions; et enfin aux savants de toutes

les sortes, de ce qu’ils avaient trouvé de plus merveilleux. C’est de

Dieu que viennent ces dons: qui en doute? Ces dons sont admirables: qui

ne le voit pas? Mais pour confondre l’esprit humain, qui s’enorgueillit

de tels dons, Dieu ne craint point d’en faire part à ses ennemis. Saint

Augustin considère parmi les païens tant de sages, tant de conquérants,

tant de graves législateurs, tant d’excellents citoyens, un Socrate, un

Marc-Aurèle, un Scipion, un César, un Alexandre, tous privés de la

connaissance de Dieu, et exclus de son royaume éternel. N’est-ce donc

pas Dieu qui les a faits? Mais quel autre les pouvait faire, si ce n’est

celui qui fait tout dans le ciel et dans la terre? Mais pourquoi les

a-t-il faits? et quels étaient les desseins particuliers de cette

sagesse profonde, qui jamais ne fit rien en vain? Écoutez la réponse de

saint Augustin[221]. _Il les a faits_, nous dit-il, _pour orner le

siècle présent_. Il a fait dans les grands hommes ces rares qualités,

comme il a fait le soleil. Qui n’admire ce bel astre? qui n’est ravi de

l’éclat de son midi, et de la superbe parure de son lever et de son

coucher? Mais puisque Dieu le fait luire sur les bons et sur les

mauvais, ce n’est pas un si bel objet qui nous rend heureux: Dieu l’a

fait pour embellir et pour éclairer ce grand théâtre du monde. De même,

quand il a fait dans ses ennemis aussi bien que dans ses serviteurs ces

belles lumières d’esprit, ces rayons de son intelligence, ces images de

sa bonté, ce n’est pas pour les rendre heureux qu’il leur a fait ces

riches présents; c’est une décoration de l’univers, c’est un ornement du

siècle présent. Et voyez la malheureuse destinée de ces hommes qu’il a

choisis pour être les ornements de leur siècle. Qu’ont-ils voulu, ces

hommes rares, sinon des louanges et la gloire que les hommes donnent?

Peut-être que, pour les confondre, Dieu refusera cette gloire à leurs

vains désirs? Non, il les confond mieux en la leur donnant, et même au

delà de leur attente. Cet Alexandre, qui ne voulait que faire du bruit

dans le monde, y en a fait plus qu’il n’aurait osé espérer. Il faut

encore qu’il se trouve dans tous nos panégyriques; et il semble, par une

espèce de fatalité glorieuse à ce conquérant, qu’aucun prince ne puisse

recevoir de louanges qu’il ne les partage. S’il a fallu quelque

récompense à ces grandes actions des Romains, Dieu leur en a su trouver

une convenable à leurs mérites comme à leurs désirs. Il leur donne pour

récompense l’empire du monde, comme un présent de nul prix. O rois,

confondez-vous dans votre grandeur: conquérants, ne vantez pas vos

victoires. Il leur donne pour récompense la gloire des hommes;

récompense qui ne vient pas jusqu’à eux; qui s’efforce de s’attacher,

quoi? peut-être à leurs médailles, ou à leurs statues déterrées, restes

des ans et des barbares; aux ruines de leurs monuments et de leurs

ouvrages qui disputent avec le temps; ou plutôt à leur idée, à leur

ombre, à ce qu’on appelle leur nom. Voilà le digne fruit de tant de

travaux, et dans le comble de leurs vœux la conviction de leur erreur.

Venez, rassasiez-vous, grands de la terre; saisissez-vous, si vous

pouvez, de ce fantôme de gloire, à l’exemple de ces grands hommes que

vous admirez. Dieu, qui punit leur orgueil dans les enfers, ne leur a

pas envié, dit saint Augustin, cette gloire tant désirée; et _vains ils

ont reçu une récompense aussi vaine que leurs désirs[222]_.

[221] Cont. Julian. L. V, n. 14.

[222] In Psalm CXVIII, Serm. XII, n. 2.

Il n’en sera pas ainsi de notre grand prince: l’heure de Dieu est venue,

heure attendue, heure désirée, heure de miséricorde et de grâce. Sans

être averti par la maladie, sans être pressé par le temps, il exécute ce

qu’il méditait. Un sage religieux, qu’il appelle exprès, règle les

affaires de sa conscience: il obéit, humble chrétien, à sa décision; et

nul n’a jamais douté de sa bonne foi. Dès lors aussi on le vit toujours

sérieusement occupé du soin de se vaincre soi-même, de rendre vaines

toutes les attaques de ses insupportables douleurs, d’en faire par sa

soumission un continuel sacrifice. Dieu, qu’il invoquait avec foi, lui

donna le goût de son Écriture et, dans ce livre divin, la solide

nourriture de la piété. Ses conseils se réglaient plus que jamais par la

justice: on y soulageait la veuve et l’orphelin; et le pauvre en

approchait avec confiance. Sérieux autant qu’agréable père de famille,

dans les douceurs qu’il goûtait avec ses enfants, il ne cessait de leur

inspirer les sentiments de la véritable vertu; et ce jeune prince son

petit-fils se sentira éternellement d’avoir été cultivé par de telles

mains. Toute sa maison profitait de son exemple. Plusieurs de ses

domestiques avaient été malheureusement nourris dans l’erreur, que la

France tolérait alors; combien de fois l’a-t-on vu inquiété de leur

salut, affligé de leur résistance, consolé par leur conversion? Avec

quelle incomparable netteté d’esprit leur faisait-il voir l’antiquité et

la vérité de la religion catholique? Ce n’était plus cet ardent

vainqueur, qui semblait vouloir tout emporter: c’était une douceur, une

patience, une charité qui songeait à gagner les cœurs, et à guérir des

esprits malades. Ce sont, messieurs, ces choses simples, gouverner sa

famille, édifier ses domestiques, faire justice et miséricorde,

accomplir le bien que Dieu veut, et souffrir les maux qu’il envoie; ce

sont ces communes pratiques de la vie chrétienne, que Jésus-Christ

louera au dernier jour devant ses saints anges, et devant son Père

céleste. Les histoires seront abolies avec les empires, et il ne se

parlera plus de tous ces faits éclatants dont elles sont pleines.

Pendant qu’il passait sa vie dans ces occupations, et qu’il portait

au-dessus de ses actions les plus renommées la gloire d’une si belle et

si pieuse retraite, la nouvelle de la maladie de la duchesse de Bourbon

vient à Chantilly comme un coup de foudre. Qui ne fut frappé de la

crainte de voir éteindre cette lumière naissante? On appréhenda qu’elle

n’eût le sort des choses avancées. Quels furent les sentiments du prince

de Condé, lorsqu’il se vit menacé de perdre ce nouveau lien de sa

famille avec la personne du roi? C’est donc dans cette occasion que

devait mourir ce héros. Celui que tant de sièges et tant de batailles

n’ont pu emporter, va périr par la tendresse! Pénétré de toutes les

inquiétudes que donne un mal affreux, son cœur, qui le soutient seul

depuis si longtemps, achève à ce coup de l’accabler; les forces qu’il

lui fait trouver, l’épuisent. S’il oublie toute sa faiblesse à la vue du

roi qui approche de la princesse malade, si, transporté de son zèle, et

sans avoir besoin de secours à cette fois, il accourt pour l’avertir de

tous les périls que ce grand roi ne craignait pas et qu’il l’empêche

enfin d’avancer, il va tomber évanoui à quatre pas; et on admire cette

nouvelle manière de s’exposer pour son roi. Quoique la duchesse

d’Enghien, princesse dont la vertu ne craignit jamais que de manquer à

sa famille et à ses devoirs, eût obtenu de demeurer auprès de lui pour

le soulager, la vigilance de cette princesse ne calme pas les soins qui

le travaillent; et, après que la jeune princesse est hors de péril, la

maladie du roi va bien causer d’autres troubles à notre prince. Puis-je

ne m’arrêter pas en cet endroit? A voir la sérénité qui reluisait sur ce

front auguste, eût-on soupçonné que ce grand roi, en retournant à

Versailles, allât s’exposer à ces cruelles douleurs, où l’univers a

connu sa piété, sa constance, et tout l’amour de ses peuples? De quels

yeux le regardions-nous, lorsque, aux dépens d’une santé qui nous est si

chère, il voulait bien adoucir nos cruelles inquiétudes par la

consolation de le voir, et que, maître de sa douleur comme de tout le

reste des choses, nous le voyions tous les jours non seulement régler

ses affaires selon sa coutume, mais encore entretenir sa cour attendrie,

avec la même tranquillité qu’il lui fait paraître dans ses jardins

enchantés! Béni soit-il de Dieu et des hommes, d’unir ainsi toujours la

bonté à toutes les autres qualités que nous admirons! Parmi toutes ses

douleurs, il s’informait avec soin de l’état du prince de Condé; et il

marquait pour la santé de ce prince une inquiétude qu’il n’avait pas

pour la sienne. Il s’affaiblissait, ce grand prince, mais la mort

cachait ses approches. Lorsqu’on le crut en meilleur état, et que le duc

d’Enghien, toujours partagé entre les devoirs de fils et de sujet, était

retourné par son ordre auprès du roi, tout change en un moment, et on

déclare au prince sa mort prochaine. Chrétiens, soyez attentifs, et

venez apprendre à mourir; ou plutôt venez apprendre à n’attendre pas la

dernière heure pour commencer à bien vivre. Quoi! attendre à commencer

une vie nouvelle, lorsque, entre les mains de la mort, glacés sous ses

froides mains, vous ne saurez si vous êtes avec les morts ou encore avec

les vivants! Ah! prévenez par la pénitence cette heure de troubles et de

ténèbres. Par là, sans être étonné de cette dernière sentence qu’on lui

prononça, le prince demeure un moment dans le silence; et tout à coup:

_O mon Dieu_, dit-il, _vous le voulez; votre volonté soit faite: je me

jette entre vos bras; donnez-moi la grâce de bien mourir_. Que

désirez-vous davantage? Dans cette courte prière vous voyez la

soumission aux ordres de Dieu, l’abandon à sa providence, la confiance

en sa grâce, et toute la piété. Dès lors aussi, tel qu’on l’avait vu

dans tous ses combats, résolu, paisible, occupé sans inquiétude de ce

qu’il fallait faire pour les soutenir, tel fut-il à ce dernier choc; et

la mort ne lui parut pas plus affreuse, pâle et languissante, que

lorsqu’elle se présente au milieu du feu sous l’éclat de la victoire,

qu’elle montre seule. Pendant que les sanglots éclataient de toutes

parts, comme si un autre que lui en eût été le sujet, il continuait à

donner ses ordres; et s’il défendait les pleurs, ce n’était pas comme un

objet dont il fût troublé, mais comme un empêchement qui le retardait. A

ce moment, il étend ses soins jusqu’aux moindres de ses domestiques.

Avec une libéralité digne de sa naissance et de leurs services, il les

laisse comblés de ses dons, mais encore plus honorés des marques de son

souvenir. Comme il donnait des ordres particuliers et de la plus haute

importance, puisqu’il y allait de sa conscience et de son salut éternel,

averti qu’il fallait écrire et ordonner dans les formes: quand je

devrais, monseigneur, renouveler vos douleurs et rouvrir toutes les

plaies de votre cœur, je ne tairai pas ces paroles qu’il répéta si

souvent: qu’il vous connaissait; qu’il n’y avait sans formalités qu’à

vous dire ses intentions; et que vous iriez encore au delà, et

suppléeriez de vous-même à tout ce qu’il pourrait avoir oublié. Qu’un

père vous ait aimé, je ne m’en étonne pas; c’est un sentiment que la

nature inspire: mais qu’un père si éclairé vous ait témoigné cette

confiance jusqu’au dernier soupir; qu’il se soit reposé sur vous de

choses si importantes, et qu’il meure tranquillement sur cette

assurance, c’est le plus beau témoignage que votre vertu pouvait

remporter; et malgré tout votre mérite, votre altesse n’aura de moi

aujourd’hui que cette louange.

Ce que le prince commença ensuite pour s’acquitter des devoirs de la

religion mériterait d’être raconté à toute la terre, non à cause qu’il

est remarquable, mais à cause, pour ainsi dire, qu’il ne l’est pas, et

qu’un prince si exposé à tout l’univers ne donne rien aux spectateurs.

N’attendez donc pas, messieurs, de ces magnifiques paroles qui ne

servent qu’à faire connaître, sinon un orgueil caché, du moins les

efforts d’une âme agitée, qui combat ou qui dissimule son trouble

secret. Le prince de Condé ne sait ce que c’est que de prononcer de ces

pompeuses sentences; et dans la mort, comme dans la vie, la vérité fit

toujours toute sa grandeur. Sa confession fut humble, pleine de

componction et de confiance. Il ne lui fallut pas longtemps pour la

préparer: la meilleure préparation pour celle des derniers temps, c’est

de ne les attendre pas. Mais messieurs, prêtez l’oreille à ce qui va

suivre. A la vue du saint viatique qu’il avait tant désiré, voyez comme

il s’arrête sur ce doux objet. Alors il se souvint des irrévérences,

dont, hélas on déshonore ce divin mystère. Les chrétiens ne connaissent

plus la sainte frayeur dont on était saisi autrefois à la vue du

sacrifice. On dirait qu’il eût cessé d’être terrible, comme l’appelaient

les saints pères; et que le sang de notre victime n’y coule pas encore

aussi véritablement que sur le Calvaire. Loin de trembler devant les

autels, on y méprise Jésus-Christ présent; et dans un temps où tout un

royaume se remue pour la conversion des hérétiques, on ne craint point

d’en autoriser les blasphèmes. Gens du monde, vous ne pensez pas à ces

horribles profanations: à la mort vous y penserez avec confusion et

saisissement. Le prince se ressouvint de toutes les fautes qu’il avait

commises; et trop faible pour expliquer avec force ce qu’il en sentait,

il emprunta la voix de son confesseur pour en demander pardon au monde,

à ses domestiques, et à ses amis. On lui répondit par des sanglots: ah!

répondez-lui maintenant en profitant de cet exemple. Les autres devoirs

de la religion furent accomplis avec la même piété et la même présence

d’esprit. Avec quelle foi, et combien de fois pria-t-il le Sauveur des

âmes, en baisant la croix, que son sang répandu pour lui ne le fût pas

inutilement! C’est ce qui justifie le pécheur; c’est ce qui soutient le

juste; c’est ce qui rassure le chrétien. Que dirai-je des saintes

prières des agonisants, où, dans les efforts que fait l’Église, on

entend ses vœux les plus empressés, et comme les derniers cris, par où

cette sainte mère achève de nous enfanter à la vie céleste? Il se les

fit répéter trois fois, et il y trouva toujours de nouvelles

consolations. En remerciant ses médecins: _Voilà_, dit-il, _maintenant

mes vrais médecins_: il montrait les ecclésiastiques dont il écoutait

les avis, dont il continuait les prières, les psaumes toujours à la

bouche, la confiance toujours dans le cœur. S’il se plaignit, c’était

seulement d’avoir si peu à souffrir pour expier ses péchés: sensible

jusqu’à la fin à la tendresse des siens, il ne s’y laissa jamais

vaincre; et au contraire il craignait toujours de trop donner à la

nature. Que dirai-je de ses derniers entretiens avec le duc d’Enghien?

Quelles couleurs assez vives pourraient vous représenter et la constance

du père et les extrêmes douleurs du fils? D’abord, le visage en pleurs,

avec plus de sanglots que de paroles, tantôt la bouche collée sur ces

mains victorieuses et maintenant défaillantes, tantôt se jetant entre

ces bras et dans ce sein paternel, il semble, par tant d’efforts,

vouloir retenir ce cher objet de ses respects et de ses tendresses. Les

forces lui manquent; il tombe à ses pieds. Le prince, sans s’émouvoir,

lui laisse reprendre ses esprits; puis, appelant la duchesse sa

belle-fille, qu’il voyait aussi sans parole et presque sans vie, avec

une tendresse qui n’eut rien de faible, il leur donne ses derniers

ordres, où tout respirait la piété. Il les finit en les bénissant avec

cette foi et avec ces vœux que Dieu exauce, et en bénissant avec eux,

ainsi qu’un autre Jacob, chacun de leurs enfants en particulier; et on

vit de part et d’autre tout ce qu’on affaiblit en le répétant. Je ne

vous oublierai pas, ô prince, son cher neveu, et comme son second fils,

ni le glorieux témoignage qu’il a rendu constamment à votre mérite, ni

ses tendres empressements, et la lettre qu’il écrivit en mourant, pour

vous rétablir dans les bonnes grâces du roi, le plus cher objet de vos

vœux, ni tant de belles qualités qui vous ont fait juger digne d’avoir

si belle vie. Je n’oublierai pas non plus les bontés du roi, qui

prévinrent les désirs du prince mourant, ni les généreux soins du duc

d’Enghien, qui ménagea cette grâce, ni le gré que lui sut le prince

d’avoir été si soigneux, en lui donnant cette joie, d’obliger un si cher

parent. Pendant que son cœur s’épanche, et que sa voix se ranime en

louant le roi, le prince de Conti arrive pénétré de reconnaissance et de

douleur. Les tendresses se renouvellent: les deux princes ouïrent

ensemble ce qui ne sortira jamais de leur cœur; et le prince conclut, en

leur confirmant qu’ils ne seraient jamais ni grands hommes, ni grands

princes, ni honnêtes gens, qu’autant qu’ils seraient gens de bien,

fidèles à Dieu et au roi. C’est la dernière parole qu’il laissa gravée

dans leur mémoire; c’est, avec la dernière marque de sa tendresse,

l’abrégé de leurs devoirs. Tout retentissait de cris, tout fondait en

larmes; le prince seul n’était pas ému, et le trouble n’arrivait pas

dans l’asile où il s’était mis. O Dieu! vous étiez sa force, son

inébranlable refuge, et, comme disait David, ce ferme rocher où

s’appuyait sa constance. Puis-je taire durant ce temps ce qui se faisait

à la cour, et en la présence du roi? Lorsqu’il y fit lire la dernière

lettre que lui écrivait ce grand homme, et qu’on y vit, dans les trois

temps que marquait le prince, ses services qu’il y passait si légèrement

au commencement et à la fin de sa vie, et dans le milieu ses fautes dont

il faisait une si sincère reconnaissance, il n’y eut cœur qui ne

s’attendrît à l’entendre parler de lui-même avec tant de modestie; et

cette lecture, suivie des larmes du roi, fit voir ce que les héros

sentent les uns pour les autres. Mais lorsqu’on vint à l’endroit du

remerciment, où le prince marquait qu’il mourait content, et trop

heureux d’avoir encore assez de vie pour témoigner au roi sa

reconnaissance, son dévouement, et, s’il l’osait dire, sa tendresse,

tout le monde rendit témoignage à la vérité de ses sentiments; et ceux

qui l’avaient ouï parler si souvent de ce grand roi dans ses entretiens

familiers pouvaient assurer que jamais ils n’avaient rien entendu ni de

plus respectueux et de plus tendre pour sa personne sacrée, ni de plus

fort pour célébrer ses vertus royales, sa piété, son courage, son grand

génie, principalement à la guerre, que ce qu’en disait ce grand prince

avec aussi peu d’exagération que de flatterie. Pendant qu’on lui rendait

ce beau témoignage, ce grand homme n’était plus. Tranquille entre les

bras de son Dieu, où il s’était une fois jeté, il attendait sa

miséricorde et implorait son secours, jusqu’à ce qu’il cessa enfin de

respirer et de vivre. C’est ici qu’il faudrait laisser éclater ses

justes douleurs à la perte d’un si grand homme: mais, pour l’amour de la

vérité et à la honte de ceux qui la méconnaissent, écoutez encore ce

beau témoignage qu’il lui rendit en mourant. Averti par son confesseur

que, si notre cœur n’était pas encore entièrement selon Dieu, il

fallait, en s’adressant à Dieu même, obtenir qu’il nous fît un cœur

comme il le voulait, et lui dire avec David ces tendres paroles: _O

Dieu, créez en moi un cœur pur[223]_: à ces mots le prince s’arrête,

comme occupé de quelque grande pensée; puis, appelant le saint religieux

qui lui avait inspiré ce beau sentiment: _Je n’ai jamais douté_, dit-il,

_des mystères de la religion, quoi qu’on ait dit_. Chrétiens, vous l’en

devez croire; et dans l’état où il est, il ne doit plus rien au monde

que la vérité. _Mais_, poursuivit-il, _j’en doute moins que jamais. Que

ces vérités_, continuait-il avec une douceur ravissante, _se démêlent et

s’éclaircissent dans mon esprit! Oui_, dit-il, _nous verrons Dieu comme

il est, face à face_. Il répétait en latin avec un goût merveilleux ces

grands mots[224]: _Sicuti est, facie ad faciem_, et on ne se lassait

point de le voir dans ce doux transport. Que se faisait-il dans cette

âme? quelle nouvelle lumière lui apparaissait? quel soudain rayon

perçait la nue, et faisait comme évanouir en ce moment, avec toutes les

ignorances des sens, les ténèbres mêmes, si je l’ose dire, et les

saintes obscurités de la foi? Que devinrent alors ces beaux titres dont

notre orgueil est flatté? Dans l’approche d’un si beau jour, et dès la

première atteinte d’une si vive lumière, combien promptement

disparaissent tous les fantômes du monde! que l’éclat de la plus belle

victoire paraît sombre! qu’on en méprise la gloire, et qu’on veut de mal

à ces faibles yeux qui s’y sont laissés éblouir!

[223] Ps. L, 12.

[224] 1 Joan. III, 2; 1 Cor. XIII, 12.

Venez, peuples, venez maintenant; mais venez plutôt, princes et

seigneurs; et vous qui jugez la terre, et vous qui ouvrez aux hommes les

portes du ciel; et vous, plus que tous les autres, princes et

princesses, nobles rejetons de tant de rois, lumières de la France, mais

aujourd’hui obscurcies et couvertes de votre douleur comme d’un nuage;

venez voir le peu qui nous reste d’une si auguste naissance, de tant de

grandeur, de tant de gloire. Jetez les yeux de toutes parts: voilà tout

ce qu’a pu faire la magnificence et la piété pour honorer un héros: des

titres, des inscriptions, vaines marques de ce qui n’est plus; des

figures qui semblent pleurer autour d’un tombeau, et des fragiles images

d’une douleur que le temps emporte avec tout le reste; des colonnes qui

semblent vouloir porter jusqu’au ciel le magnifique témoignage de notre

néant: et rien enfin ne manque dans tous ces honneurs que celui à qui on

les rend. Pleurez donc sur ces faibles restes de la vie humaine, pleurez

sur cette triste immortalité que nous donnons aux héros. Mais approchez

en particulier, ô vous qui courez avec tant d’ardeur dans la carrière de

la gloire, âmes guerrières et intrépides. Quel autre fut plus digne de

vous commander? Mais dans quel autre avez-vous trouvé le commandement

plus honnête? Pleurez donc ce grand capitaine, et dites en gémissant:

Voilà celui qui nous menait dans les hasards; sous lui se sont formés

tant de renommés capitaines, que ses exemples ont élevés aux premiers

honneurs de la guerre: son ombre eût pu encore gagner des batailles; et

voilà que dans son silence son nom même nous anime; et ensemble il nous

avertit que, pour trouver à la mort quelque reste de nos travaux, et

n’arriver pas sans ressource à notre éternelle demeure, avec le roi de

la terre il faut encore servir le roi du ciel. Servez donc ce roi

immortel et si plein de miséricorde, qui vous comptera un soupir et un

verre d’eau donné en son nom plus que tous les autres ne feront jamais

tout votre sang répandu, et commencez à compter le temps de vos utiles

services du jour que vous vous serez donnés à un maître si bienfaisant.

Et vous, ne viendrez-vous pas à ce triste monument, vous, dis-je, qu’il

a bien voulu mettre au rang de ses amis? Tous ensemble, en quelque degré

de sa confiance qu’il vous ait reçus, environnez ce tombeau; versez des

larmes avec des prières; et admirant dans un si grand prince une amitié

si commode et un commerce si doux, conservez le souvenir d’un héros dont

la bonté avait égalé le courage. Ainsi puisse-t-il toujours vous être un

cher entretien! ainsi puissiez-vous profiter de ses vertus! et que sa

mort, que vous déplorez, vous serve à la fois de consolation et

d’exemple! Pour moi, s’il m’est permis après tous les autres de venir

rendre les derniers devoirs à ce tombeau, ô prince, le digne sujet de

nos louanges et de nos regrets, vous vivrez éternellement dans ma

mémoire: votre image y sera tracée, non point avec cette audace qui

promettait la victoire; non, je ne veux rien voir en vous de ce que la

mort y efface. Vous aurez dans cette image des traits immortels: je vous

y verrai tel que vous étiez à ce dernier jour sous la main de Dieu,

lorsque sa gloire sembla commencer à vous apparaître. C’est là que je

vous verrai plus triomphant qu’à Fribourg et à Rocroi; et ravi d’un si

beau triomphe, je dirai en action de grâces ces belles paroles du

bien-aimé disciple: _La véritable victoire, celle qui met sous nos pieds

le monde entier, c’est notre foi[225]._ Jouissez, prince, de cette

victoire, jouissez-en éternellement par l’immortelle vertu de ce

sacrifice. Agréez ces derniers efforts d’une voix qui vous fut connue.

Vous mettrez fin à tous ces discours. Au lieu de déplorer la mort des

autres, grand prince, dorénavant je veux apprendre de vous à rendre la

mienne sainte: heureux si, averti par ces cheveux blancs du compte que

je dois rendre de mon administration, je réserve au troupeau que je dois

nourrir de la parole de vie les restes d’une voix qui tombe, et d’une

ardeur qui s’éteint!

[225] Joan. V, 4.

APPENDICE

Nous donnons ci-après quelques extraits des sermonnaires, qui, après

Bossuet, ont mérité d’être mis au nombre de nos meilleurs prédicateurs.

BOURDALOUE.--Louis Bourdaloue, de la Société de Jésus, né à Bourges, en

1632, mort en 1704, débuta dans les chaires de Paris en 1669 et succéda

à Bossuet, comme prédicateur de la cour en 1670. Le succès de sa

puissante dialectique, si nous en croyons les témoignages contemporains,

éclipsa un instant la gloire de Bossuet. «La Bourdaloue, écrivait Madame

de Sévigné, frappe comme un sourd, disant des vérités à bride abattue.

Sauve qui peut, il va toujours droit son chemin.» Outre ses

quatre-vingt-cinq _Sermons_, il composa plusieurs _Panégyriques_ et deux

_Oraisons funèbres_ dont celle du prince de Condé. Bourdaloue est,

incontestablement, notre deuxième orateur sacré.

FLÉCHIER.--Esprit Fléchier, né à Pernes (Comtat d’Avignon) en 1632,

évêque de Nîmes, mort en 1710, passa, de son vivant, pour un maître de

l’oraison funèbre. Les plus célèbres, celles de Madame de Montausier

(1672) et de Turenne (1676), sont de bons morceaux de rhétorique.

MASSILLON.--Jean-Baptiste Massillon, de l’Oratoire, né à Hyères en 1663,

mort en 1742, prêcha à la cour avec le plus grand succès. Il prononça

l’Oraison funèbre de Louis XIV. Son _Petit Carême_ (dix _sermons_)

demeure célèbre.

LACORDAIRE, Henri-Dominique (1802-1861).

BOURDALOUE

LE VRAI REPENTIR

Oraisons funèbres · 第 15 / 18 段