Que s’il est enfin entraîné dans ces guerres infortunées, il y aura du

moins cette gloire de n’avoir pas laissé avilir la grandeur de sa maison

chez les étrangers. Malgré la majesté de l’Empire, malgré la fierté de

l’Autriche, et les couronnes héréditaires attachées à cette maison, même

dans la branche qui domine en Allemagne, réfugié à Namur, soutenu de son

seul courage et de sa seule réputation, il porta si loin les avantages

d’un prince de France et de la première maison de l’univers, que tout ce

qu’on put obtenir de lui fut qu’il consentît à traiter d’égal avec

l’archiduc, quoique frère de l’empereur, et fils de tant d’empereurs, à

condition qu’en lieu tiers ce prince ferait les honneurs des Pays-Bas.

Le même traitement fut assuré au duc d’Enghien, et la maison de France

garda son rang sur celle d’Autriche jusque dans Bruxelles. Mais voyez ce

que fait faire un vrai courage. Pendant que le prince se soutenait si

hautement avec l’archiduc qui dominait, il rendait au roi d’Angleterre

et au duc d’York, maintenant un roi si fameux, malheureux alors, tous

les honneurs qui leur étaient dus; et il apprit enfin à l’Espagne trop

dédaigneuse, quelle était cette majesté que la mauvaise fortune ne

pouvait ravir à de si grands princes. Le reste de sa conduite ne fut pas

moins grand. Parmi les difficultés que ses intérêts apportaient au

traité des Pyrénées, écoutez quels furent ses ordres; et voyez si jamais

un particulier traita si noblement ses intérêts. Il mande à ses agents

dans la conférence, qu’il n’est pas juste que la paix de la chrétienté

soit retardée davantage à sa considération; qu’on ait soin de ses amis;

et pour lui, qu’on lui laisse suivre sa fortune. Ah! quelle grande

victime se sacrifie au bien public! Mais quand les choses changèrent, et

que l’Espagne lui voulut donner ou Cambrai et ses environs, ou le

Luxembourg en pleine souveraineté, il déclara qu’il préférait à ces

avantages, et à tout ce qu’on pouvait jamais lui accorder de plus grand,

quoi? son devoir et les bonnes grâces du roi. C’est ce qu’il avait

toujours dans le cœur; c’est ce qu’il répétait sans cesse au duc

d’Enghien. Le voilà dans son naturel: la France le vit alors accompli

par ces derniers traits, et avec ce je ne sais quoi d’achevé, que les

malheurs ajoutent aux grandes vertus; elle le revit dévoué plus que

jamais à l’État et à son roi. Mais dans ses premières guerres, il

n’avait qu’une seule vie à lui offrir; maintenant il en a une autre, qui

lui est plus chère que la sienne. Après avoir à son exemple

glorieusement achevé le cours de ses études, le duc d’Enghien est prêt à

le suivre dans les combats. Non content de lui enseigner la guerre,

comme il a fait jusqu’à la fin par ses discours, le prince le mène aux

leçons vivantes et à la pratique. Laissons le passage du Rhin, le

prodige de notre siècle, et la vie de Louis le Grand. A la journée de

Senef, le jeune duc, quoiqu’il commandât, comme il avait déjà fait en

d’autres campagnes, vient dans les plus rudes épreuves apprendre la

guerre aux côtés du prince son père. Au milieu de tant de périls, il

voit ce grand prince renversé dans un fossé sous un cheval tout en sang.

Pendant qu’il lui offre le sien, et s’occupe à relever le prince abattu,

il est blessé entre les bras d’un père si tendre, sans interrompre ses

soins, ravi de satisfaire à la fois à la piété et à la gloire. Que

pouvait penser le prince, si ce n’est que, pour accomplir les plus

grandes choses, rien ne manquerait à ce digne fils que les occasions? Et

ses tendresses se redoublaient avec son estime.

Ce n’était pas seulement pour un fils ni pour sa famille qu’il avait des

sentiments si tendres. Je l’ai vu, et ne croyez pas que j’use ici

d’exagération, je l’ai vu vivement ému des périls de ses amis; je l’ai

vu, simple et naturel, changer de visage au récit de leurs infortunes,

entrer avec eux dans les moindres choses comme dans les plus

importantes, dans les accommodements calmer les esprits aigris, avec une

patience et une douceur qu’on n’aurait jamais attendue d’une humeur si

vive, ni d’une si haute élévation. Loin de nous les héros sans humanité!

Ils pourront bien forcer les respects, et ravir l’admiration, comme font

tous les objets extraordinaires; mais ils n’auront pas les cœurs.

Lorsque Dieu forma le cœur et les entrailles de l’homme, il y mit

premièrement la bonté comme le propre caractère de la nature divine, et

pour être comme la marque de cette main bienfaisante dont nous sortons.

La bonté devait donc faire comme le fond de notre cœur, et devait être

en même temps le premier attrait que nous aurions en nous-mêmes pour

gagner les autres hommes. La grandeur qui vient par-dessus, loin

d’affaiblir la bonté, n’est faite que pour l’aider à se communiquer

davantage, comme une fontaine publique qu’on élève pour la répandre. Les

cœurs sont à ce prix; et les grands dont la bonté n’est pas le partage,

par une juste punition de leur dédaigneuse insensibilité, demeureront

privés éternellement du plus grand bien de la vie humaine, c’est-à-dire

des douceurs de la société. Jamais homme ne les goûta mieux que le

prince dont nous parlons; jamais homme ne craignit moins que la

familiarité blessât le respect. Est-ce là celui qui forçait les villes,

et qui gagnait les batailles? Quoi! il semble avoir oublié ce haut rang

qu’on lui a vu si bien défendre! Reconnaissez le héros qui, toujours

égal à lui-même, sans se hausser pour paraître grand, sans s’abaisser

pour être civil et obligeant, se trouve naturellement tout ce qu’il doit

être envers tous les hommes: comme un fleuve majestueux et bienfaisant,

qui porte paisiblement dans les villes l’abondance qu’il a répandue dans

les campagnes en les arrosant, qui se donne à tout le monde, et ne

s’élève et ne s’enfle que lorsque avec violence on s’oppose à la douce

pente qui le porte à continuer son tranquille cours. Telle a été la

douceur, et telle a été la force du prince de Condé. Avez-vous un secret

important? Versez-le hardiment dans ce noble cœur: votre affaire devient

la sienne par la confiance. Il n’y a rien de plus inviolable pour ce

prince que les droits sacrés de l’amitié. Lorsqu’on lui demande une

grâce, c’est lui qui paraît l’obligé; et jamais on ne vit de joie ni si

vive ni si naturelle que celle qu’il ressentait à faire plaisir. Le

premier argent qu’il reçut d’Espagne avec la permission du roi, malgré

les nécessités de sa maison épuisée, fut donné à ses amis, encore

qu’après la paix il n’eût rien à espérer de leurs secours; et quatre

cent mille écus distribués par ses ordres firent voir, chose rare dans

la vie humaine, la reconnaissance aussi vive dans le prince de Condé,

que l’espérance d’engager les hommes l’est dans les autres. Avec lui la

vertu eut toujours son prix. Il la louait jusque dans ses ennemis.

Toutes les fois qu’il avait à parler de ses actions, et même dans les

relations qu’il en envoyait à la cour, il vantait les conseils de l’un,

la hardiesse de l’autre: chacun avait son rang dans ses discours; et

parmi ce qu’il donnait à tout le monde, on ne savait où placer ce qu’il

avait fait lui-même. Sans envie, sans faste, sans ostentation, toujours

grand dans l’action et dans le repos, il parut à Chantilly comme à la

tête des troupes. Qu’il embellît cette magnifique et délicieuse maison,

ou bien qu’il munît un camp au milieu d’un pays ennemi, et qu’il

fortifiât une place; qu’il marchât avec une armée parmi les périls, ou

qu’il conduisît ses amis dans ces superbes allées, au bruit de tant de

jets d’eau, qui ne se taisaient ni jour ni nuit: c’était toujours le

même homme, et sa gloire le suivait partout. Qu’il est beau, après les

combats et le tumulte des armes, de savoir encore goûter ces vertus

paisibles, et cette gloire tranquille, qu’on n’a point à partager avec

le soldat non plus qu’avec la fortune; où tout charme, et rien

n’éblouit; qu’on regarde sans être étourdi ni par le son des trompettes,

ni par le bruit des canons, ni par les cris des blessés; où l’homme

paraît tout seul aussi grand, aussi respecté, que lorsqu’il donne des

ordres, et que tout marche à sa parole!

Venons maintenant aux qualités de l’esprit; et puisque, pour notre

malheur, ce qu’il y a de plus fatal à la vie humaine, c’est-à-dire l’art

militaire, est en même temps ce qu’elle a de plus ingénieux et de plus

habile, considérons d’abord par cet endroit le grand génie de notre

prince. Et premièrement, quel général porta jamais plus loin sa

prévoyance? C’était une de ses maximes, qu’il fallait craindre les

ennemis de loin, pour ne les plus craindre de près, et se réjouir de

leur approche. Le voyez-vous, comme il considère tous les avantages

qu’il peut ou donner ou prendre? avec quelle vivacité il se met dans

l’esprit, en un moment, les temps, les lieux, les personnes, et non

seulement leurs intérêts et leurs talents, mais encore leurs humeurs et

leurs caprices! Le voyez-vous, comme il compte la cavalerie et

l’infanterie des ennemis par le naturel des pays, ou des princes

confédérés? Rien n’échappe à sa prévoyance. Avec cette prodigieuse

compréhension de tout le détail et du plan universel de la guerre, on le

voit toujours attentif à ce qui survient: il tire d’un déserteur, d’un

transfuge, d’un prisonnier, d’un passant, ce qu’il veut dire, ce qu’il

veut taire, ce qu’il sait, et pour ainsi dire ce qu’il ne sait pas: tant

il est sûr dans ses conséquences. Ses partis lui rapportent jusqu’aux

moindres choses: on l’éveille à chaque moment; car il tenait encore pour

maxime qu’un habile capitaine peut bien être vaincu, mais qu’il ne lui

est pas permis d’être surpris. Aussi lui devons-nous cette louange,

qu’il ne l’a jamais été. A quelque heure et de quelque côté que viennent

les ennemis, ils le trouvent toujours sur ses gardes, toujours prêt à

fondre sur eux, et à prendre ses avantages; comme une aigle qu’on voit

toujours, soit qu’elle vole au milieu des airs, soit qu’elle se pose sur

le haut de quelque rocher, porter de tous côtés des regards perçants, et

tomber si sûrement sur sa proie, qu’on ne peut éviter ses ongles non

plus que ses yeux. Aussi vifs étaient les regards, aussi vite et

impétueuse était l’attaque, aussi fortes et inévitables étaient les

mains du prince de Condé. En son camp on ne connaît point les vaines

terreurs, qui fatiguent et rebutent plus que les véritables. Toutes les

forces demeurent entières pour les vrais périls; tout est prêt au

premier signal; et comme dit le prophète, _toutes les flèches sont

aiguisées, et tous les arcs sont tendus[218]_. En attendant, on repose

d’un sommeil tranquille, comme on ferait sous son toit et dans son

enclos. Que dis-je, qu’on repose? A Piéton, près de ce corps redoutable

que trois puissances réunies avaient assemblé, c’était dans nos troupes

de continuels divertissements: toute l’armée était en joie, et jamais

elle ne sentit qu’elle fût plus faible que celle des ennemis. Le prince

par son campement avait mis en sûreté non seulement toute notre

frontière et toutes nos places, mais encore tous nos soldats: il veille,

c’est assez. Enfin l’ennemi décampe; c’est ce que le prince attendait.

Il part à ce premier mouvement. Déjà l’armée hollandaise, avec ses

superbes étendards, ne lui échappera pas; tout nage dans le sang, tout

est en proie: mais Dieu sait donner des bornes aux plus beaux desseins.

Cependant les ennemis sont poussés partout. Oudenarde est délivrée de

leurs mains: pour les tirer eux-mêmes de celles du prince, le ciel les

couvre d’un brouillard épais: la terreur et la désertion se mettent dans

leurs troupes; on ne sait plus ce qu’est devenue cette formidable armée.

Ce fut alors que Louis, qui, après avoir achevé le rude siège de

Besançon, et avoir encore une fois réduit la Franche-Comté avec une

rapidité inouïe, était revenu tout brillant de gloire, pour profiter de

l’action de ses armées de Flandre et d’Allemagne, commanda ce

détachement, qui fit en Alsace les merveilles que vous savez, et parut

le plus grand de tous les hommes, tant par les prodiges qu’il avait

faits en personne que par ceux qu’il fit faire à ses généraux.

[218] Isa. V, 28.

Quoique une heureuse naissance eût apporté de si grands dons à notre

prince, il ne cessait de l’enrichir par ses réflexions. Les campements

de César firent son étude. Je me souviens qu’il nous ravissait, en nous

racontant comme en Catalogne, dans les lieux où ce fameux

capitaine[219], par l’avantage des postes, contraignit cinq légions

romaines et deux chefs expérimentés à poser les armes sans combat,

lui-même il avait été reconnaître les rivières et les montagnes qui

servirent à ce grand dessein; et jamais un si digne maître n’avait

expliqué par de si doctes leçons les commentaires de César. Les

capitaines des siècles futurs lui rendront un honneur semblable. On

viendra étudier sur les lieux ce que l’histoire racontera du campement

de Piéton, et des merveilles dont il fut suivi. On remarquera dans celui

de Chatenoy l’éminence qu’occupa ce grand capitaine, et le ruisseau dont

il se couvrit sous le canon du retranchement de Schlestadt. Là on lui

verra mépriser l’Allemagne conjurée, suivre à son tour les ennemis,

quoique plus forts, rendre leurs projets inutiles, et leur faire lever

le siège de Saverne, comme il avait fait un peu auparavant celui de

Haguenau. C’est par de semblables coups, dont sa vie est pleine, qu’il a

porté si haut sa réputation, que ce sera dans nos jours s’être fait un

nom parmi les hommes, et s’être acquis un mérite dans les troupes,

d’avoir servi sous le prince de Condé; et comme un titre pour commander,

de l’avoir vu faire.

[219] De Bello civili, lib. I.

Mais si jamais il parut un homme extraordinaire, s’il parut être

éclairé, et voir tranquillement toutes choses, c’est dans ces rapides

moments d’où dépendent les victoires, et dans l’ardeur du combat.

Partout ailleurs il délibère; docile, il prête l’oreille à tous les

conseils: ici tout se présente à la fois; la multitude des objets ne le

confond pas; à l’instant le parti est pris; il commande et il agit tout

ensemble, et tout marche en concours et en sûreté. Le dirai-je? mais

pourquoi craindre que la gloire d’un si grand homme puisse être diminuée

par cet aveu? Ce n’est plus ces promptes saillies qu’il savait si vite

et si agréablement réparer, mais enfin qu’on lui voyait quelquefois dans

les occasions ordinaires: vous diriez qu’il y a en lui un autre homme, à

qui sa grande âme abandonne de moindres ouvrages, où elle ne daigne se

mêler. Dans le feu, dans le choc, dans l’ébranlement, on voit naître

tout à coup je ne sais quoi de si net, de si posé, de si vif, de si

ardent, de si doux, de si agréable pour les siens, de si hautain et de

si menaçant pour les ennemis, qu’on ne sait d’où lui peut venir ce

mélange de qualités si contraires. Dans cette terrible journée où, aux

portes de la ville et à la vue de ses citoyens, le ciel sembla vouloir

décider du sort de ce prince; où avec l’élite des troupes il avait en

tête un général si pressant; où il se vit plus que jamais exposé aux

caprices de la fortune, pendant que les coups venaient de tous côtés,

ceux qui combattaient auprès de lui nous ont dit souvent que, si l’on

avait à traiter quelque grande affaire avec ce prince, on eût pu choisir

de ces moments où tout était en feu autour de lui: tant son esprit

s’élevait alors, tant son âme leur paraissait éclairée comme d’en haut

en ces terribles rencontres: semblable à ces hautes montagnes, dont la

cime au-dessus des nues et des tempêtes trouve la sérénité dans sa

hauteur, et ne perd aucun rayon de la lumière qui l’environne. Ainsi,

dans les plaines de Lens, nom agréable à la France, l’archiduc, contre

son dessein, tiré d’un poste invincible par l’appât d’un succès

trompeur, par un soudain mouvement du prince, qui lui oppose des troupes

fraîches à la place des troupes fatiguées, est contraint à prendre la

fuite. Ses vieilles troupes périssent; son canon, où il avait mis sa

confiance, est entre nos mains; et Bek, qui l’avait flatté d’une

victoire assurée, pris et blessé dans le combat, vient rendre en mourant

un triste hommage à son vainqueur par son désespoir. S’agit-il ou de

secourir ou de forcer une ville? Le prince saura profiter de tous les

moments. Ainsi, au premier avis que le hasard lui porta d’un siège

important il traverse trop promptement tout un grand pays, et d’une

première vue, il découvre un passage assuré pour le secours aux endroits

qu’un ennemi vigilant n’a pu encore assez munir. Assiège-t-il quelque

place? il invente tous les jours de nouveaux moyens d’en avancer la

conquête. On croit qu’il expose les troupes: il les ménage, en abrégeant

le temps des périls par la vigueur des attaques. Parmi tant de coups

surprenants, les gouverneurs les plus courageux ne tiennent pas les

promesses qu’ils ont faites à leurs généraux. Dunkerque est pris en

treize jours au milieu des pluies de l’automne, et ces barques, si

redoutées de nos alliés, paraissent tout à coup dans tout l’Océan avec

nos étendards.

Mais ce qu’un sage général doit le mieux connaître, c’est ses soldats et

ses chefs. Car de là vient ce parfait concert qui fait agir les armées

comme un seul corps, ou, pour parler avec l’Écriture, _comme un seul

homme[220]_. Pourquoi comme un seul homme? Parce que sous un même chef,

qui connaît et les soldats et les chefs comme ses bras et ses mains,

tout est également vif et mesuré. C’est ce qui donne la victoire; et

j’ai ouï dire à notre grand prince qu’à la journée de Nordlingue, ce qui

l’assurait du succès, c’est qu’il connaissait M. de Turenne, dont

l’habileté consommée n’avait besoin d’aucun ordre pour faire tout ce

qu’il fallait. Celui-ci publiait de son côté qu’il agissait sans

inquiétude, parce qu’il connaissait le prince, et ses ordres toujours

sûrs. C’est ainsi qu’ils se donnaient mutuellement un repos qui les

appliquait chacun tout entier à son action: ainsi finit heureusement la

bataille la plus hasardeuse et la plus disputée qui fut jamais.

[220] 1 Reg. XI, 7.

Ç’a été dans notre siècle un grand spectacle de voir, dans le même temps

et dans les mêmes campagnes, ces deux hommes, que la voix commune de

toute l’Europe égalait aux plus grands capitaines des siècles passés;

tantôt à la tête de corps séparés; tantôt unis, plus encore par le

concours des mêmes pensées que par les ordres que l’inférieur recevait

de l’autre; tantôt opposés front à front, et redoublant l’un dans

l’autre l’activité et la vigilance: comme si Dieu, dont souvent, selon

l’Écriture, la sagesse se joue dans l’univers, eût voulu nous les

montrer en toutes les formes, et nous montrer ensemble tout ce qu’il

peut faire des hommes. Que de campements, que de belles marches, que de

hardiesse, que de précautions, que de périls, que de ressources! Vit-on

jamais en deux hommes les mêmes vertus, avec des caractères si divers,

pour ne pas dire si contraires? L’un paraît agir par des réflexions

profondes, et l’autre par de soudaines illuminations: celui-ci par

conséquent plus vif, mais sans que son feu eût rien de précipité;

celui-là d’un air plus froid, sans jamais rien avoir de lent, plus hardi

à faire qu’à parler, résolu et déterminé au dedans, lors même qu’il

paraissait embarrassé au dehors. L’un, dès qu’il parut dans les armées,

donne une haute idée de sa valeur, et fait attendre quelque chose

d’extraordinaire; mais toutefois s’avance par ordre, et vient comme par

degrés aux prodiges qui ont fini le cours de sa vie: l’autre, comme un

homme inspiré, dès sa première bataille s’égale aux maîtres les plus

consommés. L’un, par de vifs et continuels efforts, emporte l’admiration

du genre humain, et fait taire l’envie: l’autre jette d’abord une si

vive lumière, qu’elle n’osait l’attaquer. L’un, enfin, par la profondeur

de son génie et les incroyables ressources de son courage, s’élève

au-dessus des plus grands périls et sait même profiter de toutes les

infidélités de la fortune: l’autre, et par l’avantage d’une si haute

naissance, et par ces grandes pensées que le ciel envoie, et par une

espèce d’instinct admirable dont les hommes ne connaissent pas le

secret, semble né pour entraîner la fortune dans ses desseins, et forcer

les destinées. Et afin que l’on vît toujours dans ces deux hommes de

grands caractères, mais divers, l’un emporté d’un coup soudain, meurt

pour son pays, comme un Judas le Machabée; l’armée le pleure comme son

père, et la cour et tout le peuple gémit; sa piété est louée comme son

courage, et sa mémoire ne se flétrit point par le temps: l’autre élevé

par les armes au comble de la gloire comme un David, comme lui, meurt

dans son lit en publiant les louanges de Dieu, et instruisant sa

famille, et laisse tous les cœurs remplis tant de l’éclat de sa vie que

de la douceur de sa mort. Quel spectacle de voir et d’étudier ces deux

hommes, et d’apprendre de chacun d’eux toute l’estime que méritait

l’autre! C’est ce qu’a vu notre siècle: et ce qui est encore plus grand,

il a vu un roi se servir de ces deux grands chefs, et profiter du

secours du ciel; et après qu’il en est privé par la mort de l’un et les

maladies de l’autre, concevoir de plus grands desseins, exécuter de plus

grandes choses, s’élever au-dessus de lui-même, surpasser et l’espérance

des siens, et l’attente de l’univers: tant est haut son courage, tant

est vaste son intelligence, tant ses destinées sont glorieuses.

Oraisons funèbres · 第 14 / 18 段