donne le dernier coup à l’hérésie, il avait déjà ressenti l’atteinte de
la maladie dont il est mort. Mais un ministre si zélé pour la justice ne
devait pas mourir avec le regret de ne l’avoir pas rendue à tous ceux
dont les affaires étaient préparées. Malgré cette fatale faiblesse qu’il
commençait de sentir, il écouta, il jugea, et il goûta le repos d’un
homme heureusement dégagé, à qui ni l’Église, ni le monde, ni son
prince, ni sa patrie, ni les particuliers, ni le public, n’avaient plus
rien à demander. Seulement Dieu lui réservait l’accomplissement du grand
ouvrage de la religion; et il dit, en scellant la révocation du fameux
édit de Nantes, qu’après ce triomphe de la foi et un si beau monument de
la piété du roi, il ne se souciait plus de finir ses jours. C’est la
dernière parole qu’il ait prononcée dans la fonction de sa charge;
parole digne de couronner un si glorieux ministère. En effet, la mort se
déclare; on ne tente plus de remède contre ses funestes attaques: dix
jours entiers il la considère avec un visage assuré, tranquille,
toujours assis, comme son mal le demandait: on croit assister jusqu’à la
fin ou à la paisible audience d’un ministre, ou à la douce conversation
d’un ami commode. Souvent il s’entretient seul avec la mort: la mémoire,
le raisonnement, la parole ferme, et aussi vivant par l’esprit qu’il
était mourant par le corps, il semble lui demander d’où vient qu’on la
nomme cruelle. Elle lui fut nuit et jour toujours présente; car il ne
connaissait plus le sommeil, et la froide main de la mort pouvait seule
lui clore les yeux. Jamais il ne fut si attentif: Je suis, disait-il, en
faction: car il me semble que je lui vois prononcer encore cette
courageuse parole. Il n’est pas temps de se reposer: à chaque attaque il
se tient prêt, et il attend le moment de sa délivrance. Ne croyez pas
que cette constance ait pu naître tout à coup entre les bras de la mort:
c’est le fruit des méditations que vous avez vues, et de la préparation
de toute la vie. La mort révèle les secrets des cœurs. Vous, riches,
vous qui vivez dans les joies du monde, si vous saviez avec quelle
facilité vous vous laissez prendre aux richesses que vous croyez
posséder; si vous saviez par combien d’imperceptibles liens elles
s’attachent, et pour ainsi dire s’incorporent à votre cœur et combien
sont forts et pernicieux ces liens que vous ne sentez pas, vous
entendriez la vérité de cette parole du Sauveur: _Malheur à vous,
riches![195]_ et _vous pousseriez_, comme dit saint Jacques, _des cris
lamentables et des hurlements à la vue de vos misères[196]_. Mais vous
ne sentez pas un attachement si déréglé. Le désir se fait mieux sentir,
parce qu’il a de l’agitation et du mouvement. Mais dans la possession on
trouve, comme dans un lit, un repos funeste, et on s’endort dans l’amour
des biens de la terre, sans s’apercevoir de ce malheureux engagement.
C’est, mes frères, où tombe celui qui met sa confiance dans les
richesses, je dis même dans les richesses bien acquises. Mais l’excès de
l’attachement, que nous ne sentons pas dans la possession, se fait, dit
saint Augustin[197], sentir dans la perte. C’est là qu’on entend ce cri
d’un roi malheureux, d’un Agag outré contre la mort, qui lui vient ravir
tout à coup avec la vie sa grandeur et ses plaisirs. _Est-ce[198] ainsi
que la mort amère vient rompre_ tout à coup de si doux liens? Le cœur
saigne: dans la douleur de la plaie, on sent combien ces richesses y
tenaient; et le péché que l’on commettait par un attachement si
excessif, se découvre tout entier: _Quantum amando deliquerint, perdendo
senserunt._ Par une raison contraire, un homme dont la fortune protégée
du ciel ne connaît pas les disgrâces; qui, élevé sans envie aux plus
grands honneurs, heureux dans sa personne et dans sa famille, pendant
qu’il voit disparaître une vie si fortunée, bénit la mort, et aspire aux
biens éternels, ne fait-il pas voir qu’il n’avait pas mis _son cœur dans
le trésor que les voleurs peuvent enlever[199]_, et que, comme un autre
Abraham, il ne connaît de repos que _dans la cité permanente[200]_? Un
fils consacré à Dieu s’acquitte courageusement de son devoir comme de
toutes les autres parties de son ministère, et il va porter la triste
parole à un père si tendre et si chéri: il trouve ce qu’il espérait, un
chrétien préparé à tout, qui attendait ce dernier office de sa piété.
L’Extrême-Onction, annoncée par la même bouche à ce philosophe chrétien,
excite autant sa piété qu’avait fait le saint Viatique. Les saintes
prières des agonisants réveillent sa foi: son âme s’épanche dans les
célestes cantiques; et vous diriez qu’il soit devenu un autre David, par
l’application qu’il se fait à lui-même de ses divins psaumes. Jamais
juste n’attendit la grâce de Dieu avec une plus ferme confiance; jamais
pécheur ne demanda un pardon plus humble, ni ne s’en crut plus indigne.
Qui me donnera le burin que Job désirait, pour graver sur l’airain et
sur le marbre cette parole sortie de sa bouche en ses derniers jours,
que, depuis quarante-deux ans qu’il servait le roi, il avait la
consolation de ne lui avoir jamais donné de conseil que selon sa
conscience, et dans un si long ministère, de n’avoir jamais souffert une
injustice qu’il pût empêcher? La justice demeurer constante, et, pour
ainsi dire, toujours vierge et incorruptible parmi des occasions si
délicates, quelle merveille de la grâce! Après ce témoignage de sa
conscience, qu’avait-il besoin de nos éloges? Vous étonnez-vous de sa
tranquillité? Quelle maladie ou quelle mort peut troubler celui qui
porte au fond de son cœur un si grand calme? Que vois-je durant ce
temps? des enfants percés de douleur; car ils veulent bien que je rende
ce témoignage à leur piété, et c’est la seule louange qu’ils peuvent
écouter sans peine. Que vois-je encore? une femme forte, pleine
d’aumônes et de bonnes œuvres, précédée, malgré ses désirs, par celui
que tant de fois elle avait cru devancer. Tantôt elle va offrir devant
les autels cette plus chère et plus précieuse partie d’elle-même; tantôt
elle rentre auprès du malade, non par faiblesse, mais, dit-elle, pour
apprendre à mourir, et profiter de cet exemple. L’heureux vieillard
jouit jusqu’à la fin des tendresses de sa famille, où il ne voit rien de
faible; mais, pendant qu’il en goûte la reconnaissance, comme un autre
Abraham, il la sacrifie, et en l’invitant à s’éloigner: _Je veux_,
dit-il, _m’arracher jusqu’aux moindres vestiges de l’humanité_.
Reconnaissez-vous un chrétien qui achève son sacrifice, qui fait le
dernier effort, afin de rompre tous les liens de la chair et du sang, et
ne tient plus à la terre? Ainsi, parmi les souffrances et dans les
approches de la mort, s’épure, comme dans un feu, l’âme chrétienne.
Ainsi elle se dépouille de ce qu’il y a de terrestre et de trop
sensible, même dans les affections les plus innocentes. Telles sont les
grâces qu’on trouve à la mort. Mais qu’on ne s’y trompe pas, c’est quand
on l’a souvent méditée, quand on s’y est longtemps préparé par de bonnes
œuvres: autrement la mort porte en elle-même ou l’insensibilité, ou un
secret désespoir, ou dans ses justes frayeurs l’image d’une pénitence
trompeuse, et enfin un trouble fatal à la piété. Mais voici, dans la
perfection de la charité, la consommation de l’œuvre de Dieu. Un peu
après, parmi ses langueurs et percé de douleurs aiguës, le courageux
vieillard se lève, et les bras en haut, après avoir demandé la
persévérance: _Je ne désire point_, dit-il, _la fin de mes peines, mais
je désire de voir Dieu_. Que vois-je ici, chrétiens? la foi véritable,
qui d’un côté ne se lasse pas de souffrir, vrai caractère d’un chrétien;
et, de l’autre, ne cherche plus qu’à se développer de ses ténèbres, et,
en dissipant le nuage, se changer en pure lumière et en claire vision. O
moment heureux où nous sortirons des ombres et des _énigmes[201]_, pour
voir la vérité manifeste! Courons-y, mes frères, avec ardeur;
hâtons-nous de _purifier notre cœur, afin de voir Dieu_, selon la
promesse de l’Évangile[202]. Là est le terme du voyage; là se finissent
les gémissements; là s’achève le travail de la foi, quand elle va, pour
ainsi dire, enfanter la vue. Heureux moment, encore une fois! qui ne te
désire pas n’est pas chrétien. Après que ce pieux désir est formé par le
Saint-Esprit dans le cœur de ce vieillard plein de foi, que reste-t-il,
chrétiens, sinon qu’il aille jouir de l’objet qu’il aime? Enfin, prêt à
rendre l’âme: _Je rends grâces à Dieu_, dit-il, _de voir défaillir mon
corps devant mon esprit_. Touché d’un si grand bienfait, et ravi de
pouvoir pousser ses reconnaissances jusqu’au dernier soupir, il commença
l’hymne des divines miséricordes: _Je chanterai[203]_, dit-il,
_éternellement les miséricordes du Seigneur_. Il expire en disant ces
mots, et il continue avec les anges le sacré cantique. Reconnaissez
maintenant que sa perpétuelle modération venait d’un cœur détaché de
l’amour du monde; et réjouissez-vous en notre Seigneur de ce que, riche,
il a mérité les grâces et la récompense de la pauvreté. Quand je
considère attentivement dans l’Évangile la parabole ou plutôt l’histoire
du mauvais riche, et que je vois de quelle sorte Jésus-Christ y parle
des fortunés de la terre, il me semble d’abord qu’il ne leur laisse
aucune espérance au siècle futur. Lazare, pauvre et couvert
d’ulcères[204], _est porté par les anges au sein d’Abraham_, pendant que
le riche, toujours heureux dans cette vie, _est enseveli dans les
enfers_. Voilà un traitement bien différent que Dieu fait à l’un et à
l’autre. Mais comment est-ce que le Fils de Dieu nous en explique la
cause? _Le riche_, dit-il[205], _a reçu ses biens, et le pauvre ses
maux, dans cette vie_: et de là quelle conséquence? Écoutez, riches, et
tremblez: _Et maintenant_, poursuit-il, _l’un reçoit sa consolation, et
l’autre son juste supplice_. Terrible distinction! Funeste partage pour
les grands du monde! Et toutefois ouvrez les yeux: c’est le riche
Abraham qui reçoit le pauvre Lazare dans son sein; et il vous montre, ô
riches du siècle, à quelle gloire vous pouvez aspirer, si, _pauvres en
esprit[206]_, et détachés de vos biens, vous vous tenez aussi prêts à
les quitter qu’un voyageur empressé à déloger de la tente où il passe
une courte nuit. Cette grâce, je le confesse, est rare dans le Nouveau
Testament, où les afflictions et la pauvreté des enfants de Dieu doivent
sans cesse représenter à toute l’Église un Jésus-Christ sur la croix; et
cependant, chrétiens, Dieu nous donne quelquefois de pareils exemples,
afin que nous entendions qu’on peut mépriser les charmes de la grandeur,
même présente, et que les pauvres apprennent à ne désirer pas avec tant
d’ardeur ce qu’on peut quitter avec joie. Ce ministre, si fortuné et si
détaché tout ensemble, leur doit inspirer ce sentiment. La mort a
découvert le secret de ses affaires; et le public, rigide censeur des
hommes de cette fortune et de ce rang, n’y a rien vu que de modéré. On a
vu ses biens accrus naturellement par un si long ministère et par une
prévoyante économie; et on ne fait qu’ajouter à la louange de grand
magistrat et de sage ministre celle de sage et vigilant père de famille,
qui n’a pas été jugée indigne des saints patriarches. Il a donc, à leur
exemple, quitté sans peine ce qu’il avait acquis sans empressement: ses
vrais biens ne lui sont pas ôtés, et sa justice demeure aux siècles des
siècles. C’est d’elle que sont découlées tant de grâces et tant de
vertus que sa dernière maladie a fait éclater. Ses _aumônes_[207], si
bien _cachées dans le sein du pauvre_, ont _prié_ pour lui, sa _main
droite les cachait à sa main gauche[208]_; et à la réserve de quelque
ami, qui en a été le ministre ou le témoin nécessaire, ses plus intimes
confidents les ont ignorées: mais le _Père, qui les a vues dans le
secret, lui en a rendu la récompense_. Peuples, ne pleurez plus; et vous
qui, éblouis de l’éclat du monde, admirez le tranquille cours d’une si
longue et si belle vie, portez plus haut vos pensées. Quoi donc!
quatre-vingt-trois ans passés au milieu des prospérités, quand il n’en
faudrait retrancher ni l’enfance où l’homme ne se connaît pas, ni les
maladies, où l’on ne vit point, ni tout le temps dont on a toujours tant
de sujet de se repentir, paraîtront-ils quelque chose à la vue de
l’Éternité, où nous avançons à si grands pas? Après cent trente ans de
vie, Jacob[209] amené au roi d’Égypte, lui raconte la _courte durée_ de
son _laborieux pèlerinage, qui n’égale pas les jours de son père Isaac,
ni de son aïeul Abraham_. Mais les ans d’Abraham et d’Isaac, qui ont
fait paraître si courts ceux de Jacob, s’évanouissent auprès de la vie
de Sem, que celle d’Adam et de Noé efface. Que si le temps comparé au
temps, la mesure à la mesure, et le terme au terme, se réduit à rien,
que sera-ce si l’on compare le temps à l’éternité, où il n’y a ni mesure
ni terme? Comptons donc comme très court, chrétiens, ou plutôt comptons
comme un pur néant, tout ce qui finit, puisque enfin, quand on aurait
multiplié les années au delà de tous les nombres connus, visiblement ce
ne sera rien, quand nous serons arrivés au terme fatal. Mais peut-être
que, prêt à mourir, on comptera pour quelque chose cette vie de
réputation, ou cette imagination de revivre dans sa famille, qu’on
croira laisser solidement établie. Qui ne voit, mes frères, combien
vaines, mais combien courtes et combien fragiles, sont encore ces
secondes vies, que notre faiblesse nous fait inventer, pour couvrir en
quelque sorte l’horreur de la mort? Dormez votre sommeil, riches de la
terre, et demeurez dans votre poussière. Ah! si quelques générations,
que dis-je? si quelques années après votre mort, vous reveniez, hommes
oubliés, au milieu du monde, vous vous hâteriez de rentrer dans vos
tombeaux, pour ne voir pas votre nom terni, votre mémoire abolie, et
votre prévoyance trompée dans vos amis, dans vos créatures, et plus
encore dans vos héritiers et dans vos enfants. Est-ce là le fruit du
travail dont vous vous êtes consumés sous le soleil, vous amassant un
trésor de haine et de colère éternelle au juste jugement de Dieu?
Surtout, mortels, désabusez-vous de la pensée dont vous vous flattez,
qu’après une longue vie la mort vous sera plus douce et plus facile. Ce
ne sont pas les années, c’est une longue préparation qui vous donnera de
l’assurance. Autrement un philosophe vous dira en vain que vous devez
être rassasiés d’années et de jours, et que vous avez assez vu les
saisons se renouveler, et le monde rouler autour de vous, ou plutôt que
vous vous êtes assez vu rouler vous-même et passer avec le monde. La
dernière heure n’en sera pas moins insupportable, et l’habitude de vivre
ne fera qu’en accroître le désir. C’est de saintes méditations, c’est de
bonnes œuvres, c’est ces véritables richesses, que vous enverrez devant
vous au siècle futur, qui vous inspireront de la force; et c’est par ce
moyen que vous affermirez votre courage. Le vertueux Michel le Tellier
vous en a donné l’exemple: la sagesse, la fidélité, la justice, la
modestie, la prévoyance, la piété, toute la troupe sacrée des vertus,
qui veillaient pour ainsi dire, autour de lui, en ont banni les
frayeurs, et ont fait du jour de sa mort, le plus beau, le plus
triomphant, le plus heureux jour de sa vie.
[195] Luc. VI, 24.
[196] Jac. V, 1.
[197] August., de Civit. Dei, lib. I, c. 10, n. 2.
[198] 1 Reg. XV, 32.
[199] Matt. VI, 19, 20, 21.
[200] Heb. XI, 10.
[201] 1 Cor. XIII, 12.
[202] Matt. V, 8.
[203] Ps. LXXXVIII.
[204] Luc. XVI, 22.
[205] Ibid. 25.
[206] Matt. V, 3.
[207] Eccles. XXIX, 15.
[208] Matt. VI, 3, 4.
[209] Gen. XLVII, 91.
ORAISON FUNÈBRE
DE
TRÈS HAUT
ET
TRÈS PUISSANT PRINCE
LOUIS DE BOURBON, PRINCE DE CONDÉ
PREMIER PRINCE DU SANG
Prononcée dans l’église Notre-Dame de Paris le dixième jour de mars
1687.
Dominus tecum, virorum fortissime... Vade in hac fortitudine
tua... Ego ero tecum.
_Le Seigneur est avec vous, ô le plus courageux de tous les
hommes. Allez avec ce courage dont vous êtes rempli. Je serai
avec vous._
Juges, VI, 12, 14, 16.
MONSEIGNEUR[210], Au moment que j’ouvre la bouche pour célébrer la
gloire immortelle de Louis de Bourbon, prince de Condé, je me sens
également confondu et par la grandeur du sujet, et, s’il m’est permis de
l’avouer, par l’inutilité du travail. Quelle partie du monde habitable
n’a pas ouï les victoires du prince de Condé, et les merveilles de sa
vie? On les raconte partout: le Français qui les vante n’apprend rien à
l’étranger; et quoi que je puisse aujourd’hui vous en rapporter,
toujours prévenu pas vos pensées, j’aurai encore à répondre au secret
reproche que vous me ferez d’être demeuré beaucoup au-dessous. Nous ne
pouvons rien, faibles orateurs, pour la gloire des âmes extraordinaires.
Le Sage a raison de dire que _leurs seules actions[211] les_ peuvent
_louer_: toute autre louange languit auprès des grands noms; et la seule
simplicité d’un récit fidèle pourrait soutenir la gloire du prince de
Condé. Mais en attendant que l’histoire, qui doit ce récit aux siècles
futurs, le fasse paraître, il faut satisfaire, comme nous pourrons à la
reconnaissance publique, et aux ordres du plus grand de tous les rois.
Que ne doit point le royaume à un prince qui a honoré la maison de
France, tout le nom français, son siècle, et, pour ainsi dire,
l’humanité tout entière! Louis le Grand est entré lui-même dans ces
sentiments. Après avoir pleuré ce grand homme, et lui avoir donné, par
ses larmes, au milieu de sa cour, le plus glorieux éloge qu’il pût
recevoir, il assemble dans un temple si célèbre, ce que son royaume a de
plus auguste, pour y rendre des devoirs publics à la mémoire de ce
prince; et il veut que ma faible voix anime toutes ces tristes
représentations et tout cet appareil funèbre. Faisons donc cet effort
sur notre douleur. Ici un plus grand objet, et plus digne de cette
chaire, se présente à ma pensée. C’est Dieu qui fait les guerriers et
les conquérants. _C’est vous_, lui disait David[212], _qui avez instruit
mes mains à combattre, et mes doigts à tenir l’épée_. S’il inspire le
courage, il ne donne pas moins les autres grandes qualités naturelles et
surnaturelles et du cœur et de l’esprit. Tout part de sa puissante main:
c’est lui qui envoie du ciel les généreux sentiments, les sages
conseils, et toutes les bonnes pensées. Mais il veut que nous sachions
distinguer entre les dons qu’il abandonne à ses ennemis, et ceux qu’il
réserve à ses serviteurs. Ce qui distingue ses amis d’avec tous les
autres, c’est la piété; jusqu’à ce qu’on ait reçu ce don du ciel, tous
les autres non seulement ne sont rien, mais encore tournent en ruine à
ceux qui en sont ornés. Sans ce don inestimable de la piété, que
serait-ce que le prince de Condé avec ce grand cœur et ce grand génie?
Non, mes frères, si la piété n’avait comme consacré ses autres vertus,
ni ces princes ne trouveraient aucun adoucissement à leur douleur, ni ce
religieux pontife aucune confiance dans ses prières, ni moi-même aucun
soutien aux louanges que je dois à un si grand homme. Poussons donc à
bout la gloire humaine par cet exemple: détruisons l’idole des
ambitieux; qu’elle tombe anéantie devant ces autels. Mettons ensemble
aujourd’hui, car nous le pouvons dans un si noble sujet, toutes les plus
belles qualités d’une excellente nature; et, à la gloire de la vérité,
montrons dans un prince admiré de tout l’univers, que ce qui fait les
héros, ce qui porte la gloire du monde jusqu’au comble, valeur,
magnanimité, bonté naturelle; voilà pour le cœur: vivacité, pénétration,
grandeur et sublimité de génie; voilà pour l’esprit: ne serait qu’une
illusion, si la piété ne s’y était jointe: et enfin, que la piété est le
tout de l’homme. C’est, messieurs, ce que vous verrez dans la vie
éternellement mémorable de très haut et très puissant prince Louis de
Bourbon, Prince de Condé, Premier Prince du Sang.
[210] A. M. le Prince.
[211] Prov. XXXI, 31.
[212] Ps. CXLIII, 2.
Dieu nous a révélé que lui seul il fait les conquérants, et que seul il
les fait servir à ses desseins. Quel autre a fait un Cyrus, si ce n’est
Dieu, qui l’avait nommé deux cents avant sa naissance dans les oracles
d’Isaïe? Tu n’es pas encore, lui disait-il[213], _mais je te vois, et je
t’ai nommé par ton nom: tu t’appelleras Cyrus. Je marcherai devant toi
dans les combats; à ton approche je mettrai les rois en fuite; je
briserai les portes d’airain. C’est moi qui étends les cieux, qui
soutiens la terre, qui nomme ce qui n’est pas, comme ce qui est_:
c’est-à-dire, c’est moi qui fais tout, et moi qui vois dès l’éternité
tout ce que je fais. Quel autre a pu former un Alexandre, si ce n’est ce
même Dieu, qui en a fait voir de si loin, et par des figures si vives,
l’ardeur indomptable à son prophète Daniel? Le voyez-vous, dit-il, ce
conquérant? Avec quelle rapidité[214] _il s’élève de l’occident_ comme
par bonds, _et ne touche pas à la terre_! Semblable dans ses sauts
hardis et dans sa légère démarche à ces animaux vigoureux et
bondissants, il ne s’avance que par vives et impétueuses saillies, et
n’est arrêté ni par montagnes ni par précipices. Déjà le roi de Perse
est entre ses mains; _à sa vue il s’est animé[215]_: efferatus est in
eum, dit le prophète; _il l’abat, il le foule aux pieds: nul ne le peut
défendre des coups qu’il lui porte, ni lui arracher sa proie_. A
n’entendre que ces paroles de Daniel, qui croiriez-vous voir, messieurs,
sous cette figure? Alexandre, ou le prince de Condé? Dieu donc lui avait
donné cette indomptable valeur pour le salut de la France, durant la
minorité d’un roi de quatre ans. Laissez-le croître ce roi chéri du
ciel; tout cédera à ses exploits; supérieur aux siens comme aux ennemis,
il saura tantôt se servir, tantôt se passer de ses plus fameux
capitaines; et seul sous la main de Dieu, qui sera continuellement à son
secours, on le verra l’assuré rempart de ses États. Mais Dieu avait
choisi le Duc d’Enghien pour le défendre dans son enfance. Aussi vers
les premiers jours de son règne, à l’âge de vingt-deux ans, le duc
conçut un dessein, où les vieillards expérimentés ne purent atteindre;
mais la victoire le justifia devant Rocroi. L’armée ennemie est plus
forte, il est vrai; elle est composée de ces vieilles bandes valones,
italiennes et espagnoles, qu’on n’avait pu rompre jusqu’alors. Mais pour
combien fallait-il compter le courage qu’inspirait à nos troupes le
besoin pressant de l’État, les avantages passés, et un jeune prince du
sang, qui portait la victoire dans ses yeux? Don Francisco de Mellos
l’attend de pied ferme; et sans pouvoir reculer, les deux généraux et
les deux armées semblent avoir voulu se renfermer dans les bois et dans
des marais, pour décider leur querelle, comme deux braves en champ clos.
Alors que ne vit-on pas? Le jeune prince parut un autre homme. Touchée
d’un si digne objet, sa grande âme se déclara tout entière: son courage
croissait avec les périls, et ses lumières avec son ardeur. A la nuit
qu’il fallut passer en présence des ennemis, comme un vigilant
capitaine, il reposa le dernier; mais jamais il ne reposa plus
paisiblement. A la veille d’un si grand jour, et dès la première
bataille, il est tranquille; tant il se trouve dans son naturel: et on
sait que le lendemain à l’heure marquée il fallut réveiller d’un profond
sommeil cet autre Alexandre. Le voyez-vous comme il vole, ou à la
victoire, ou à la mort? Aussitôt qu’il eut porté de rang en rang
l’ardeur dont il était animé, on le vit presque en même temps pousser
l’aile droite des ennemis, soutenir la nôtre ébranlée, rallier les
Français à demi vaincus, mettre en fuite l’Espagnol victorieux, porter
partout la terreur, et étonner de ses regards étincelants ceux qui
échappaient à ses coups. Restait cette redoutable infanterie de l’armée
d’Espagne, dont les gros bataillons serrés, semblables à autant de tours
qui sauraient réparer leurs brèches, demeuraient inébranlables au milieu
de tout le reste en déroute, et lançaient des feux de toutes parts.
Trois fois le jeune vainqueur s’efforça de rompre ces intrépides
combattants; trois fois il fut repoussé par le valeureux comte de
Fontaines, qu’on voyait porté dans sa chaise, et malgré ses infirmités,
montrer qu’une âme guerrière est maîtresse du corps qu’elle anime. Mais
enfin il faut céder. C’est en vain qu’à travers des bois, avec sa
cavalerie toute fraîche, Bek précipite sa marche pour tomber sur nos
soldats épuisés; le prince l’a prévenu; les bataillons enfoncés
demandent quartier; mais la victoire va devenir plus terrible pour le
Duc d’Enghien que le combat. Pendant qu’avec un air assuré il s’avance
pour recevoir la parole de ces braves gens, ceux-ci toujours en garde
craignent la surprise de quelque nouvelle attaque: leur effroyable
décharge met les nôtres en furie: on ne voit plus que carnage; le sang
enivre le soldat, jusqu’à ce que le grand prince, qui ne put voir
égorger ces lions comme de timides brebis, calma les courages émus, et
joignit au plaisir de vaincre celui de pardonner. Quel fut alors
l’étonnement de ces vieilles troupes et de leurs braves officiers
lorsqu’ils virent qu’il n’y avait plus de salut pour eux qu’entre les
bras du vainqueur! De quel yeux regardèrent-ils le jeune prince, dont la
victoire avait relevé la haute contenance, à qui la clémence ajoutait de
nouvelles grâces? Qu’il eût encore volontiers sauvé la vie au brave
comte de Fontaines! Mais il se trouva par terre, parmi ces milliers de
morts dont l’Espagne sent encore la perte. Elle ne savait pas que le
prince qui lui fit perdre tant de ses vieux régiments à la journée de
Rocroi, en devait achever les restes dans les plaines de Lens. Ainsi la
première victoire fut le gage de beaucoup d’autres. Le prince fléchit le
genou, et dans le champ de bataille il rend au Dieu des armées la gloire
qu’il lui envoyait. Là on célébra Rocroi délivré, les menaces d’un
redoutable ennemi tournées à sa honte, la régence affermie, la France en
repos, et un règne, qui devait être si beau, commencé par un si heureux
présage. L’armée commença l’action de grâces; toute la France suivit; on
y élevait jusqu’au ciel le coup d’essai du duc d’Enghien: c’en serait
assez pour illustrer une autre vie que la sienne; mais pour lui c’est le
premier pas de sa course.
[213] Isa. XLV, 1, 2, 3, 4, 7.
[214] Dan. VIII, 5, 21.
[215] Ibid. 6, 7, 20.
Dès cette première campagne, après la prise de Thionville, digne prix de
la victoire de Rocroi, il passa pour un capitaine également redoutable
dans les sièges et dans les batailles. Mais voici, dans un jeune prince
victorieux, quelque chose qui n’est pas moins beau que la victoire. La
cour, qui lui préparait à son arrivée les applaudissements qu’il
méritait, fut surprise de la manière dont il les reçut. La reine régente
lui a témoigné que le roi était content de ses services. C’est dans la
bouche du souverain la digne récompense de ses travaux. Si les autres
osaient le louer, il repoussait leurs louanges comme des offenses; et
indocile à la flatterie, il en craignait jusqu’à l’apparence. Telle
était la délicatesse, ou plutôt telle était la solidité de ce prince.
Aussi avait-il pour maxime--écoutez, c’est la maxime qui fait les grands
hommes--que dans les grandes actions il faut uniquement songer à bien
faire, et laisser venir la gloire après la vertu. C’est ce qu’il
inspirait aux autres; c’est ce qu’il suivait lui-même. Ainsi la fausse
gloire ne le tentait pas; tout tendait au vrai et au grand. De là vient
qu’il mettait sa gloire dans le service du roi, et dans le bonheur de
l’État, c’était là le fond de son cœur, c’étaient ses premières et ses
plus chères inclinations. La cour ne le retint guère, quoiqu’il en fût
la merveille. Il fallait montrer partout, et à l’Allemagne comme à la
Flandre, le défenseur intrépide que Dieu nous donnait. Arrêtez ici vos
regards. Il se prépare contre le prince quelque chose de plus formidable
qu’à Rocroi; et pour éprouver sa vertu, la guerre va épuiser toutes ses
inventions et tous ses efforts. Quel objet se présente à mes yeux? Ce
n’est pas seulement des hommes à combattre, c’est des montagnes
inaccessibles; c’est des ravines et des précipices d’un côté; c’est de
l’autre un bois impénétrable, dont le fond est un marais; et derrière
des ruisseaux, de prodigieux retranchements: c’est partout des forts
élevés, et des forêts abattues, que traversent des chemins affreux: et
au dedans, c’est Merci avec ses braves Bavarois, enflés de tant de
succès et de la prise de Fribourg; Merci, qu’on ne vit jamais reculer
dans les combats, Merci que le prince de Condé et le vigilant Turenne
n’ont jamais surpris dans un mouvement irrégulier, et à qui ils ont
rendu ce grand témoignage, que jamais il n’avait perdu un seul moment
favorable, ni manqué de prévenir leurs desseins, comme s’il eût assisté
à leurs conseils. Ici donc, durant huit jours, et à quatre attaques
différentes, on vit tout ce qu’on peut soutenir et entreprendre à la
guerre. Nos troupes semblent rebutées, autant par la résistance des
ennemis que par l’effroyable disposition des lieux; et le prince se vit
quelque temps comme abandonné. Mais, comme un autre Machabée[216], _son
bras ne l’abandonna pas, et son courage, irrité_ par tant de périls,
_vint à son secours_. On ne l’eut pas plutôt vu pied à terre forcer le
premier ces inaccessibles hauteurs, que son ardeur entraîna tout après
elle. Merci voit sa perte assurée; ses meilleurs régiments sont défaits;
la nuit sauve les restes de son armée. Mais que des pluies excessives
s’y joignent encore, afin que nous ayons à la fois, avec tout le courage
et tout l’art, toute la nature à combattre: quelque avantage que prenne
un ennemi, habile autant que hardi, et dans quelque affreuse montagne
qu’il se retranche de nouveau, poussé de tous côtés, il faut qu’il
laisse en proie au duc d’Enghien, non seulement son canon et son bagage,
mais encore tous les environs du Rhin. Voyez comme tout s’ébranle.
Philisbourg est aux abois en dix jours, malgré l’hiver qui approche;
Philisbourg qui tint si longtemps le Rhin captif sous nos lois, et dont
le plus grand des rois a si glorieusement réparé la perte. Worms, Spire,
Mayence, Landau, vingt autres places de nom, ouvrent leurs portes. Merci
ne les peut défendre, et ne paraît plus devant son vainqueur: ce n’est
pas assez; il faut qu’il tombe à ses pieds, digne victime de sa valeur.
Nordlingue en verra la chute: il y sera décidé qu’on ne tient non plus
devant les Français en Allemagne qu’en Flandre; et on devra tous ces
avantages au même prince. Dieu, protecteur de la France, et d’un roi
qu’il a destiné à ses grands ouvrages, l’ordonne ainsi.
[216] Isa. LXIII, 5.
Par ces ordres, tout paraissait sûr sous la conduite du duc d’Enghien;
et sans vouloir ici achever le jour à vous marquer seulement ses autres
exploits, vous savez, parmi tant de fortes places attaquées, qu’il n’y
en eut qu’une seule qui put échapper de ses mains; encore releva-t-elle
la gloire du prince. L’Europe, qui admirait la divine ardeur dont il
était animé dans les combats, s’étonna qu’il en fût le maître, et dès
l’âge de vingt-six ans, aussi capable de ménager ses troupes que de les
pousser dans les hasards, et de céder à la fortune que de la faire
servir à ses desseins. Nous le vîmes partout ailleurs comme un de ces
hommes extraordinaires qui force tous les obstacles. La promptitude de
son action ne donnait pas le loisir de la traverser. C’est là le
caractère des conquérants. Lorsque David, un si grand guerrier, déplora
la mort de deux fameux capitaines qu’on venait de perdre, il leur donna
cet éloge: _Plus vites que les aigles, plus courageux que les
lions[217]._ C’est l’image du prince que nous regrettons. Il paraît en
un moment comme un éclair dans les pays les plus éloignés. On le voit en
même temps à toutes les attaques, à tous les quartiers. Lorsque, occupé
d’un côté, il envoie reconnaître l’autre, le diligent officier qui porte
ses ordres s’étonne d’être prévenu, et trouve déjà tout ranimé par la
présence du prince; il semble qu’il se multiplie dans une action; ni le
fer ni le feu ne l’arrêtent. Il n’a pas besoin d’armer cette tête qu’il
expose à tant de périls: Dieu lui est une armure plus assurée; les coups
semblent perdre leur force en l’approchant, et laisser seulement sur lui
les marques de son courage et de la protection du ciel. Ne lui dites pas
que la vie d’un premier prince du sang, si nécessaire à l’État, doit
être épargnée: il répond qu’un prince du sang, plus intéressé par sa
naissance à la gloire du roi et de la couronne, doit dans le besoin de
l’État être dévoué plus que tous les autres pour en relever l’éclat.
[217] 2 Reg. I, 23.
Après avoir fait sentir aux ennemis, durant tant d’années, l’invincible
puissance du roi, s’il fallut agir au dedans pour la soutenir, je dirai
tout en un mot, il fit respecter la régente: et, puisqu’il faut une fois
parler de ces choses dont je voudrais pouvoir me taire éternellement,
jusqu’à cette fatale prison, il n’avait pas seulement songé qu’on pût
rien attenter contre l’État; et dans son plus grand crédit, s’il
souhaitait d’obtenir des grâces, il souhaitait encore plus de les
mériter. C’est ce qui lui faisait dire: je puis bien ici répéter devant
ces autels les paroles que j’ai recueillies de sa bouche, puisqu’elles
marquent si bien le fond de son cœur; il disait donc, en parlant de
cette prison malheureuse, qu’il y était entré le plus innocent de tous
les hommes, et qu’il en était sorti le plus coupable. _Hélas!_
poursuivait-il, _je ne respirais que le service du roi, et la grandeur
de l’État!_ On ressentait dans ses paroles un regret sincère d’avoir été
poussé si loin par ses malheurs. Mais, sans vouloir excuser ce qu’il a
si hautement condamné lui-même, disons, pour n’en parler jamais, que
comme dans la gloire éternelle, les fautes des saints pénitents,
couvertes de ce qu’ils ont fait pour les réparer, et de l’éclat infini
de la divine miséricorde, ne paraissent plus; ainsi dans des fautes si
sincèrement reconnues, et dans la suite si glorieusement réparées par de
fidèles services, il ne faut plus regarder que l’humble reconnaissance
du prince qui s’en repentit, et la clémence du grand roi qui les oublia.