Parmi ces glorieux emplois, notre ministre a fait voir à toute la

France, que sa modération, durant quarante ans, était le fruit d’une

sagesse consommée. Dans les fortunes médiocres, l’ambition encore

tremblante se tient si cachée, qu’à peine se connaît-elle elle-même.

Lorsqu’on se voit tout à coup élevé aux places les plus importantes, et

que je ne sais quoi nous dit dans le cœur, qu’on mérite d’autant plus de

si grands honneurs, qu’ils sont venus à nous comme d’eux-mêmes, on ne se

possède plus; et si vous me permettez de vous dire une pensée de saint

Chrysostome, c’est aux hommes vulgaires un trop grand effort que celui

de se refuser à cette éclatante beauté qui se donne à eux. Mais notre

sage ministre ne s’y laissa pas emporter. Quel autre parut d’abord plus

capable des grandes affaires? Qui connaissait mieux les hommes et les

temps? Qui prévoyait de plus loin, et qui donnait des moyens plus sûrs,

pour éviter les inconvénients dont les grandes entreprises sont

environnées? Mais dans une si haute capacité et dans une si belle

réputation, qui jamais a remarqué ou sur son visage un air dédaigneux,

ou la moindre vanité dans ses paroles? Toujours libre dans la

conversation, toujours grave dans les affaires, et toujours aussi modéré

que fort et insinuant dans ses discours, il prenait sur les esprits un

ascendant, que la seule raison lui donnait. On voyait et dans sa maison

et dans sa conduite, avec des mœurs sans reproche, tout également

éloigné des extrémités, tout enfin mesuré par la sagesse. S’il sut

soutenir le poids des affaires, il sut aussi les quitter, et reprendre

son premier repos. Poussé par la cabale, Châville le vit tranquille

durant plusieurs mois au milieu de l’agitation de toute la France. La

cour le rappelle en vain: il persiste dans sa paisible retraite, tant

que l’état des affaires le put souffrir, encore qu’il n’ignorât pas ce

qu’on machinait contre lui durant son absence; et il ne parut pas moins

grand en demeurant sans action, qu’il l’avait paru en se soutenant au

milieu des mouvements les plus hasardeux. Mais dans le plus grand calme

de l’État, aussitôt qu’il lui fut permis de se reposer des occupations

de sa charge sur un fils qu’il n’eût jamais donné au roi, s’il ne l’eût

senti capable de le bien servir; après qu’il eut reconnu que le nouveau

secrétaire d’État savait, avec une ferme et continuelle action, suivre

les desseins et exécuter les ordres d’un maître si entendu dans l’art de

la guerre: ni la hauteur des entreprises ne surpassait sa capacité, ni

les soins infinis de l’exécution n’étaient au-dessus de sa vigilance;

tout était prêt aux lieux destinés; l’ennemi également menacé dans

toutes ses places; les troupes, aussi vigoureuses que disciplinées,

n’attendaient que les derniers ordres du grand capitaine, et l’ardeur

que ses yeux inspirent; tout tombe sous ses coups et il se voit

l’arbitre du monde; alors le zélé ministre, dans une entière vigueur

d’esprit et de corps, crut qu’il pouvait se permettre une vie plus

douce. L’épreuve en est hasardeuse pour un homme d’État; et la retraite

presque toujours a trompé ceux qu’elle flattait de l’espérance du repos.

Celui-ci fut d’un caractère plus ferme. Les conseils où il assistait lui

laissaient presque tout son temps; et après cette grande foule d’hommes

et d’affaires qui l’environnait, il s’était lui-même réduit à une espèce

d’oisiveté et de solitude: mais il la sut soutenir. Les heures qu’il

avait libres furent remplies de bonnes lectures, et ce qui passe toutes

les lectures, de sérieuses réflexions sur les erreurs de la vie humaine,

et sur les vains travaux des politiques, dont il avait tant

d’expérience. L’éternité se présentait à ses yeux, comme le digne objet

du cœur de l’homme. Parmi ces sages pensées, et renfermé dans un doux

commerce avec ses amis, aussi modestes que lui, car il savait les

choisir de ce caractère, et il leur apprenait à le conserver dans les

emplois les plus importants et de la plus haute confiance; il goûtait un

véritable repos dans la maison de ses pères, qu’il avait accommodée peu

à peu à sa fortune présente, sans lui faire perdre les traces de

l’ancienne simplicité, jouissant en fidèle sujet des prospérités de

l’État, et de la gloire de son maître. La charge de chancelier vaqua, et

toute la France la destinait à un ministre si zélé pour la justice.

Mais, comme dit le Sage[168], _autant que le ciel s’élève, et que la

terre s’incline au-dessous de lui, autant le cœur des rois est

impénétrable_. Enfin le moment du prince n’était pas encore arrivé; et

le tranquille ministre, qui connaissait les dangereuses jalousies des

cours, et les sages tempéraments des conseils des rois, sut encore lever

les yeux vers la divine Providence, dont les décrets éternels règlent

tous ces mouvements. Lorsqu’après de longues années il se vit élevé à

cette grande charge, encore qu’elle reçût un nouvel éclat en sa

personne, où elle était jointe à la confiance du prince; sans s’en

laisser éblouir, le modeste ministre disait seulement que le roi, pour

couronner plutôt la longueur que l’utilité de ses services, voulait

donner un titre à son tombeau, et un ornement à sa famille. Tout le

reste de sa conduite répondit à de si beaux commencements. Notre siècle,

qui n’avait point vu de chancelier si autorisé, vit en celui-ci autant

de modération et de douceur, que de dignité et de force; pendant qu’il

ne cessait de se regarder comme devant bientôt rendre compte à Dieu

d’une si grande administration. Ses fréquentes maladies le mirent

souvent aux prises avec la mort: exercé par tant de combats, il en

sortait toujours plus fort, et plus résigné à la volonté divine. La

pensée de la mort ne rendit pas sa vieillesse moins tranquille ni moins

agréable. Dans la même vivacité on lui vit faire seulement de plus

graves réflexions sur la caducité de son âge, et sur le désordre extrême

que causerait dans l’État une si grande autorité dans des mains trop

faibles. Ce qu’il avait vu arriver à tant de sages vieillards, qui

semblaient n’être plus rien que leur ombre propre, le rendait

continuellement attentif à lui-même. Souvent il se disait en son cœur,

que le plus malheureux effet de cette faiblesse de l’âge était de se

cacher à ses propres yeux; de sorte que tout à coup on se trouve plongé

dans l’abîme, sans avoir pu remarquer le fatal moment d’un insensible

déclin: et il conjurait ses enfants par toute la tendresse qu’il avait

pour eux, et par toute leur reconnaissance, qui faisait sa consolation

dans ce court reste de cette vie, de l’avertir de bonne heure, quand ils

verraient sa mémoire vaciller, ou son jugement s’affaiblir, afin que par

un reste de force il pût garantir le public et sa propre conscience des

maux dont les menaçait l’infirmité de son âge. Et lors même qu’il

sentait son esprit entier, il prononçait la même sentence, si le corps

abattu n’y répondait pas; car c’était la résolution qu’il avait prise

dans sa dernière maladie: et plutôt que de voir languir les affaires

avec lui, si ses forces ne lui revenaient, il se condamnait, en rendant

les sceaux, à rentrer dans la vie privée, dont aussi jamais il n’avait

perdu le goût; au hasard de s’ensevelir tout vivant, et de vivre

peut-être assez pour se voir longtemps traversé par la dignité qu’il

aurait quittée: tant il était au-dessus de sa propre élévation et de

toutes les grandeurs humaines!

[168] Prov. XXV, 3.

* * * * *

Mais ce qui rend sa modération plus digne de nos louanges, c’est la

force de son génie né pour l’action, et la vigueur qui durant cinq ans

lui fit dévouer sa tête aux fureurs civiles. Si aujourd’hui je me vois

contraint de retracer l’image de nos malheurs, je n’en ferai point

d’excuse à mon auditoire, où, de quelque côté que je me tourne, tout ce

qui frappe mes yeux me montre une fidélité irréprochable, ou peut-être

une courte erreur réparée par de longs services. Dans ces fatales

conjonctures, il fallait à un ministre étranger un homme d’un ferme

génie et d’une égale sûreté, qui, nourri dans les compagnies, connût les

ordres du royaume et l’esprit de la nation. Pendant que la magnanime et

intrépide régente était obligée à montrer le roi enfant aux provinces,

pour dissiper les troubles qu’on y excitait de toutes parts, Paris et le

cœur du royaume demandaient un homme capable de profiter des moments,

sans attendre de nouveaux ordres, et sans troubler le concert de l’État.

Mais le ministre lui-même, souvent éloigné de la cour, au milieu de tant

de conseils, que l’obscurité des affaires, l’incertitude des événements,

et les différents intérêts faisaient hasarder, n’avait-il pas besoin

d’un homme que la régente pût croire? Enfin il fallait un homme qui,

pour ne pas irriter la haine publique déclarée contre le ministère, sût

se conserver de la créance dans tous les partis, et ménager les restes

de l’autorité. Cet homme si nécessaire au jeune roi, à la régente, à

l’État, aux ministres, aux cabales mêmes, pour ne les précipiter pas aux

dernières extrémités par le désespoir; vous me prévenez, messieurs,

c’est celui dont nous parlons. C’est donc ici qu’il parut comme un génie

principal. Alors nous le vîmes s’oublier lui-même; et comme un sage

pilote, sans s’étonner ni des vagues, ni des orages, ni de son propre

péril, aller droit, comme au terme unique d’une si périlleuse

navigation, à la conservation du corps de l’État, et au rétablissement

de l’autorité royale. Pendant que la cour réduisait Bordeaux, et que

Gaston, laissé à Paris pour le maintenir dans le devoir, était environné

de mauvais conseils, le Tellier fut le Chusaï[169] qui les confondit, et

qui assura la victoire à l’Oint du Seigneur. Fallut-il éventer les

conseils d’Espagne, et découvrir le secret d’une paix trompeuse que l’on

proposait, afin d’exciter la sédition pour peu qu’on l’eût différée? le

Tellier en fit d’abord accepter les offres: notre plénipotentiaire

partit; et l’archiduc, forcé d’avouer qu’il n’avait pas de pouvoir, fit

connaître lui-même au peuple ému, si toutefois un peuple ému connaît

quelque chose, qu’on ne faisait qu’abuser de sa crédulité. Mais s’il y

eut jamais une conjoncture où il fallût montrer de la prévoyance et un

courage intrépide, ce fut lorsqu’il s’agit d’assurer la garde des trois

illustres captifs. Quelle cause les fit arrêter: si ce fut ou des

soupçons, ou des vérités, ou de vaines terreurs, ou de vrais périls, et

dans un pas si glissant des précautions nécessaires: qui le pourra dire

à la postérité? Quoi qu’il en soit, l’oncle du roi est persuadé; on

croit pouvoir s’assurer des autres princes, et on en fait des coupables,

en les traitant comme tels. Mais où garder des lions toujours prêts à

rompre leurs chaînes, pendant que chacun s’efforce de les avoir en sa

main, pour les retenir ou les lâcher au gré de son ambition ou de ses

vengeances? Gaston, que la cour avait attiré dans ses sentiments,

était-il inaccessible aux factieux? Ne vois-je pas au contraire autour

de lui des âmes hautaines qui, pour faire servir les princes à leurs

intérêts cachés, ne cessaient de lui inspirer qu’il devait s’en rendre

le maître? De quelle importance, de quel éclat, de quelle réputation au

dedans et au dehors, d’être le maître du sort du prince de Condé! Ne

craignons point de le nommer, puisqu’enfin tout est surmonté par la

gloire de son grand nom et de ses actions immortelles. L’avoir entre ses

mains, c’était y avoir la victoire même, qui le suit éternellement dans

les combats. Mais il était juste que ce précieux dépôt de l’État

demeurât entre les mains du roi, et il lui appartenait de garder une si

noble partie de son sang. Pendant donc que notre ministre travaillait à

ce glorieux ouvrage, où il y allait de la royauté et du salut de l’État,

il fut seul en butte aux factieux. Lui seul, disaient-ils, savait dire

et taire ce qu’il fallait. Seul il devait épancher et retenir son

discours: impénétrable, il pénétrait tout; et pendant qu’il tirait le

secret des cœurs, il ne disait, maître de lui-même, que ce qu’il

voulait. Il perçait dans tous les secrets, démêlait toutes les

intrigues, découvrait les entreprises les plus cachées et les plus

sourdes machinations. C’était ce sage dont il est écrit: _Les conseils

se recèlent dans le cœur de l’homme à la manière d’un profond abîme sous

une eau dormante: mais l’homme sage les épuise_; il en découvre le

fond[170]. Lui seul réunissait les gens de bien, rompait les liaisons

des factieux, en déconcertait les desseins, et allait recueillir dans

les égarés ce qu’il y restait quelquefois de bonnes intentions. Gaston

ne croyait que lui; et lui seul savait profiter des heureux moments et

des bonnes dispositions d’un si grand prince. _Venez, venez, faisons

contre lui de secrètes menées[171]_; unissons-nous pour le décréditer,

tous ensemble _frappons-le de notre langue, et ne souffrons plus qu’on

écoute tous ses beaux discours_. Mais on faisait contre lui de plus

funestes complots. Combien reçut-il d’avis secrets, que sa vie n’était

pas en sûreté! Et il connaissait dans le parti de ces fiers courages

dont la force malheureuse et l’esprit extrême ose tout, et sait trouver

des exécuteurs. Mais sa vie ne lui fut pas précieuse, pourvu qu’il fût

fidèle à son ministère. Pouvait-il faire à Dieu un plus beau sacrifice

que de lui offrir une âme pure de l’iniquité de son siècle, et dévouée à

son prince et à sa patrie? Jésus nous en a montré l’exemple; les Juifs

mêmes le reconnaissaient pour un si bon citoyen, qu’ils crurent ne

pouvoir donner auprès de lui une meilleure recommandation à ce

centenier, qu’en disant à notre Sauveur[172]: _Il aime notre nation._

Jérémie a-t-il plus versé de larmes que lui sur les ruines de la patrie?

Que n’a pas fait ce Sauveur miséricordieux pour prévenir les malheurs de

ses citoyens? Fidèle au prince, comme à son pays, il n’a pas craint

d’irriter l’envie des Pharisiens en défendant les droits de César[173]:

et lorsqu’il est mort pour nous sur le Calvaire, victime de l’univers,

il a voulu que le plus chéri de ses évangélistes remarquât qu’il mourait

spécialement _pour sa nation[174]_. Si notre zélé ministre, touché de

ces vérités, exposa sa vie, craindrait-il de hasarder sa fortune? Ne

sait-on pas qu’il fallait souvent s’opposer aux inclinations du

cardinal, son bienfaiteur? Deux fois, en grand politique, ce judicieux

favori sut céder au temps, et s’éloigner de la cour. Mais il le faut

dire, toujours il y voulait revenir trop tôt. Le Tellier s’opposait à

ses impatiences jusqu’à se rendre suspect; et sans craindre ni ses

envieux, ni les défiances d’un ministre également soupçonneux et ennuyé

de son état, il allait d’un pas intrépide, où la raison d’État le

déterminait. Il sut suivre ce qu’il conseillait. Quand l’éloignement de

ce grand ministre eut attiré celui de ses confidents; supérieur par cet

endroit au ministre même, dont il admirait d’ailleurs les profonds

conseils, nous l’avons vu retiré dans sa maison, où il conserva sa

tranquillité parmi les incertitudes des émotions populaires et d’une

cour agitée, et, résigné à la Providence, il vit sans inquiétude frémir

à l’entour les flots irrités. Et parce qu’il souhaitait le

rétablissement du ministre comme un soutien nécessaire de la réputation

et de l’autorité de la régence, et non pas, comme plusieurs autres, pour

son intérêt, que le poste qu’il occupait lui donnait assez de moyens de

ménager d’ailleurs; aucun mauvais traitement ne le rebutait. Un

beau-frère, sacrifié malgré ses services, lui montrait ce qu’il pouvait

craindre. Il savait, crime irrémissible dans les cours, qu’on écoutait

des propositions contre lui-même, et peut-être que sa place eût été

donnée, si on eût pu la remplir d’un homme aussi sûr: mais il n’en

tenait pas moins la balance droite. Les uns donnaient au ministre des

espérances trompeuses; les autres lui inspiraient de vaines terreurs,

et, en s’empressant beaucoup, ils faisaient les zélés et les importants.

Le Tellier, lui, montrait la vérité, quoique souvent importune; et

industrieux à se cacher dans les actions éclatantes, il en renvoyait la

gloire au ministre, sans craindre dans le même temps de se charger des

refus que l’intérêt de l’État rendait nécessaires. Et c’est de là qu’il

est arrivé, qu’en méprisant par raison la haine de ceux dont il lui

fallait combattre les prétentions, il en acquérait l’estime, et souvent

même l’amitié et la confiance. L’histoire en racontera de fameux

exemples: je n’ai pas besoin de les rapporter; et content de remarquer

des actions de vertu, dont les sages auditeurs puissent profiter, ma

voix n’est pas destinée à satisfaire les politiques ni les curieux. Mais

puis-je oublier celui que je vois partout dans le récit de nos malheurs?

cet homme si fidèle aux particuliers, si redoutable à l’État; d’un

caractère si haut, qu’on ne pouvait ni l’estimer, ni le craindre, ni

l’aimer, ni le haïr à demi; ferme génie, que nous avons vu, en ébranlant

l’univers, s’attirer une dignité qu’à la fin il voulut quitter comme

trop chèrement achetée, ainsi qu’il eut le courage de le reconnaître

dans le lieu le plus éminent de la chrétienté, et enfin comme peu

capable de contenter ses désirs: tant il connut son erreur et le vide

des grandeurs humaines. Mais pendant qu’il voulait acquérir ce qu’il

devait un jour mépriser, il remua tout par de secrets et puissants

ressorts; et, après que tous les partis furent abattus, il sembla encore

se soutenir seul, et seul encore menacer le favori victorieux, de ses

tristes et intrépides regards. La religion s’intéresse dans ses

infortunes; la ville royale s’émeut; et Rome même menace. Quoi donc!

n’est-ce pas assez que nous soyons attaqués au dedans et au dehors par

toutes les puissances temporelles? Faut-il que la religion se mêle dans

nos malheurs, et qu’elle semble nous opposer de près et de loin une

autorité sacrée? Mais par les soins du sage Michel le Tellier, Rome

n’eut point à reprocher au cardinal Mazarin d’avoir terni l’éclat de la

pourpre dont il était revêtu; les affaires ecclésiastiques prirent une

forme réglée: ainsi le calme fut rendu à l’État; on revoit dans sa

première vigueur l’autorité affaiblie; Paris et tout le royaume avec un

fidèle et admirable empressement reconnaît son roi gardé par la

Providence, et réservé à ses grands ouvrages; le zèle des compagnies,

que de tristes expériences avaient éclairées, est inébranlable; les

pertes de l’État sont réparées: le cardinal fait la paix avec avantage.

Au plus haut point de sa gloire, sa joie est troublée par la triste

apparition de la mort; intrépide, il domine jusqu’entre ses bras et au

milieu de son ombre: il semble qu’il ait entrepris de montrer à toute

l’Europe que sa faveur, attaquée par tant d’endroits, est si hautement

rétablie que tout devient faible contre elle, jusqu’à une mort prochaine

et lente. Il meurt avec cette triste consolation; et nous voyons

commencer ces belles années, dont on ne peut assez admirer le cours

glorieux. Cependant la grande et pieuse Anne d’Autriche, rendait un

perpétuel témoignage à l’inviolable fidélité de notre ministre, où,

parmi tant de divers mouvements, elle n’avait jamais remarqué un pas

douteux. Le roi, qui dès son enfance l’avait vu toujours attentif au

bien de l’État, et tendrement attaché à sa personne sacrée, prenait

confiance en ses conseils; et le ministre conservait sa modération,

soigneux surtout de cacher l’important service qu’il rendait

continuellement à l’État, en faisant connaître les hommes capables de

remplir les grandes places, et en leur rendant à propos des offices

qu’ils ne savaient pas. Car que peut faire de plus utile un zélé

ministre, puisque le prince, quelque grand qu’il soit, ne connaît sa

force qu’à demi, s’il ne connaît les grands hommes, que la Providence

fait naître en son temps pour le seconder? Ne parlons pas des vivants,

dont les vertus non plus que les louanges ne sont jamais sûres dans le

variable état de cette vie. Mais je veux ici nommer par honneur le sage,

le docte et le pieux Lamoignon, que notre ministre proposait toujours

comme digne de prononcer les oracles de la justice dans le plus

majestueux de ses tribunaux. La justice, leur commune amie, les avait

unis, et maintenant ces deux âmes pieuses, touchées sur la terre du même

désir de faire régner les lois, contemplent ensemble à découvert les

lois éternelles d’où les nôtres sont dérivées; et si quelque légère

trace de nos faibles distinctions paraît encore dans une si simple et si

claire vision, elles adorent Dieu en qualité de justice et de règle.

[169] 2 Reg. XVII.

[170] Prov. XX, 5.

[171] Jer. XVIII, 18.

[172] Luc. VII, 5.

[173] Matt. XXII, 21.

[174] Joan. XI, 51.

Oraisons funèbres · 第 11 / 18 段