désespérez-vous de votre salut? Vous voyez la perfection où s’élève
l’âme pénitente, quand elle est fidèle à la grâce. Ne craignez ni la
maladie, ni les dégoûts, ni les tentations, ni les peines les plus
cruelles. Une personne si sensible et si délicate, qui ne pouvait
seulement entendre nommer les maux, a souffert douze ans entiers et
presque sans intervalle, ou les plus vives douleurs, ou des langueurs
qui épuisaient le corps et l’esprit: et cependant, durant tout ce temps,
et dans les tourments inouïs de sa dernière maladie, où ses maux
s’augmentèrent jusqu’aux derniers excès, elle n’a eu à se repentir que
d’avoir une seule fois souhaité une mort plus douce. Encore
réprima-t-elle ce faible désir, en disant aussitôt après avec
Jésus-Christ, la prière du sacré mystère du jardin; c’est ainsi qu’elle
appelait la prière de l’agonie de notre Sauveur: _O mon Père, que votre
volonté soit faite, et non la mienne![141]_ Ses maladies lui ôtèrent la
consolation qu’elle avait tant désirée, d’accomplir ses premiers
desseins, et de pouvoir achever ses jours sous la discipline et dans
l’habit de Sainte-Fare. Son cœur, donné ou plutôt rendu à ce monastère,
où elle avait goûté les premières grâces, a témoigné son désir; et sa
volonté a été aux yeux de Dieu un sacrifice parfait. C’eût été un
soutien sensible à une âme comme la sienne d’accomplir de grands
ouvrages pour le service de Dieu; mais elle est menée par une autre
voie, par celle qui crucifie davantage, qui sans rien laisser
entreprendre à un esprit courageux, le tient accablé et anéanti sous la
rude loi de souffrir. Encore s’il eût plu à Dieu de lui conserver ce
goût sensible de la piété, qu’il avait renouvelé dans son cœur au
commencement de sa pénitence! mais non, tout lui est ôté; sans cesse
elle est travaillée de peines insupportables. _O Seigneur_, disait le
saint homme Job[142], _vous me tourmentez d’une manière merveilleuse!_
C’est que, sans parler ici de ses autres peines, il portait au fond de
son cœur une vive et continuelle appréhension de déplaire à Dieu. Il
voyait d’un côté sa sainte justice, devant laquelle les anges ont peine
à soutenir leur innocence. Il le voyait avec ces yeux éternellement
ouverts observer toutes les démarches, _compter_[143] tous les _pas_
d’un pécheur, et _garder ses péchés comme sous le sceau_, pour les lui
représenter au dernier jour. D’un autre côté, il ressentait ce qu’il y a
de corrompu dans le cœur de l’homme: _Je craignais_, dit-il, _toutes mes
œuvres[144]_. Que vois-je? le péché! le péché partout! Et il s’écriait
nuit et jour: _O Seigneur, pourquoi n’ôtez-vous pas mes péchés?[145]_ Et
que ne tranchez-vous une fois ces malheureux jours, où l’on ne fait que
vous offenser, afin qu’il ne soit pas dit, _que je sois contraire à la
parole du Saint[146]_? Tel était le fond de ses peines; et ce qui paraît
de si violent dans ces discours n’est que la délicatesse d’une
conscience qui se redoute elle-même, ou l’excès d’un amour qui craint de
déplaire. La princesse palatine souffrit quelque chose de semblable.
Quel supplice à une conscience timorée! Elle croyait voir partout dans
ses actions un amour-propre déguisé en vertu. Plus elle était
clairvoyante, plus elle était tourmentée. Ainsi Dieu l’humiliait par ce
qui a coutume de nourrir l’orgueil, et lui faisait un remède de la cause
de son mal. Qui pourrait dire par quelles terreurs elle arrivait aux
délices de la sainte table? Mais elle ne perdait pas la confiance.
_Enfin_, dit-elle (c’est ce qu’elle écrit au saint prêtre que Dieu lui
avait donné pour la soutenir dans ses peines), _enfin je suis parvenue
au divin banquet. Je m’étais levée dès le matin pour être devant le jour
aux portes du Seigneur; mais lui seul sait les combats qu’il a fallu
rendre_. La matinée se passait dans ce cruel exercice. _Mais à la fin_,
poursuit-elle, _malgré mes faiblesses, je me suis comme traînée moi-même
aux pieds de notre Seigneur; et j’ai connu qu’il fallait, puisque tout
s’est fait en moi par la force de la divine bonté, que je reçusse encore
avec une espèce de force ce dernier et souverain bien_. Dieu lui
découvrait dans ces peines l’ordre secret de la justice sur ceux qui ont
manqué de fidélité aux grâces de la pénitence. _Il n’appartient pas,
disait-elle, aux esclaves fugitifs, qu’il faut aller reprendre par la
force, et les ramener comme malgré eux, de s’asseoir au festin avec les
enfants et les amis; et c’est assez qu’il leur soit permis de venir
recueillir à terre les miettes qui tombent de la table de leurs
seigneurs._ Ne vous étonnez pas, chrétiens, si je ne sais plus, faible
orateur, que de répéter les paroles de la princesse palatine: c’est que
j’y ressens la manne cachée, et le goût des Écritures divines, que ses
peines et ses sentiments lui faisaient entendre. Malheur à moi, si dans
cette chaire j’aime mieux me chercher moi-même que votre salut, et si je
ne préfère à mes inventions, quand elles pourraient vous plaire, les
expériences de cette princesse, qui peuvent vous convertir! Je n’ai
regret qu’à ce que je laisse, et je ne puis vous taire ce qu’elle a
écrit touchant les tentations d’incrédulité. _Il est bien croyable_,
disait-elle, _qu’un Dieu qui aime infiniment en donne des preuves
proportionnées à l’infinité de son amour, et à l’infinité de sa
puissance: et ce qui est propre à la toute-puissance d’un Dieu passe de
bien loin la capacité de notre faible raison. C’est_, ajoute-t-elle, _ce
que je me dis à moi-même, quand les démons tâchent d’étonner ma foi; et
depuis qu’il a plu à Dieu de me mettre dans le cœur_, remarquez ces
belles paroles, _que son amour est la cause de tout ce que nous croyons,
cette réponse me persuade plus que tous les livres_. C’est en effet
l’abrégé de tous les saints livres, et de toute la doctrine chrétienne.
Sortez, Parole éternelle, Fils unique du Dieu vivant, sortez du
bienheureux sein de votre Père[147], et venez annoncer aux hommes le
secret que vous y voyez. Il l’a fait; et durant trois ans il n’a cessé
de nous dire le secret des conseils de Dieu. Mais tout ce qu’il en a dit
est renfermé dans ce seul mot de son Évangile[148]: _Dieu a tant aimé le
monde, qu’il lui a donné son Fils unique._ Ne demandez plus ce qui a uni
en Jésus-Christ le ciel et la terre, et la croix avec les grandeurs;
_Dieu a tant aimé le monde._ Est-il incroyable que Dieu aime, et que la
bonté se communique? Que ne fait pas entreprendre aux âmes courageuses
l’amour de la gloire; aux âmes les plus vulgaires l’amour des richesses;
à tous, enfin, tout ce qui porte le nom d’amour? Rien ne coûte, ni
périls, ni travaux, ni peines: et voilà les prodiges dont l’homme est
capable. Que si l’homme, qui n’est que faiblesse, tente l’impossible;
Dieu, pour contenter son amour, n’exécutera-t-il rien d’extraordinaire?
Disons donc pour toute raison dans tous les mystères: _Dieu a tant aimé
le monde._ C’est la doctrine du maître, et le disciple bien-aimé l’avait
bien comprise. De son temps un Cérinthe, un hérésiarque, ne voulait pas
croire qu’un Dieu eût pu se faire homme, et se faire la victime des
pécheurs. Que lui répondit cet apôtre vierge, ce prophète du Nouveau
Testament, cet aigle, ce théologien par excellence, ce saint vieillard
qui n’avait de force que pour prêcher la charité, et pour dire:
_Aimez-vous les uns les autres en notre Seigneur_; que répondit-il à cet
hérésiarque? Quel symbole, quelle nouvelle confession de foi opposa-t-il
à son hérésie naissante? Écoutez, et admirez. _Nous croyons_,
dit-il[149], _et nous confessons l’amour que Dieu a pour nous_. C’est là
toute la foi des chrétiens; c’est la cause et l’abrégé de tout le
symbole. C’est là que la princesse palatine a trouvé la résolution de
ses anciens doutes. Dieu a aimé; c’est tout dire. S’il a fait,
disait-elle, de si grandes choses pour déclarer son amour dans
l’Incarnation, que n’aura-t-il pas fait pour le consommer dans
l’Eucharistie, pour se donner, non plus en général à la nature humaine,
mais à chaque fidèle en particulier? Croyons donc avec saint Jean en
l’amour d’un Dieu: la foi nous paraîtra douce, en la prenant par un
endroit si tendre. Mais n’y croyons pas à demi, à la manière des
hérétiques, dont l’un en retranche une chose, et l’autre une autre; l’un
le mystère de l’Incarnation, et l’autre celui de l’Eucharistie; chacun
ce qui lui déplaît; faibles esprits, ou plutôt cœurs étroits et
entrailles resserrées[150], que la foi et la charité n’ont pas assez
dilatées pour comprendre toute l’étendue de l’amour d’un Dieu. Pour
nous, croyons sans réserve, et prenons le remède entier, quoi qu’il en
coûte à notre raison. Pourquoi veut-on que les prodiges coûtent tant à
Dieu? Il n’y a plus qu’un seul prodige, que j’annonce aujourd’hui au
monde. O ciel, ô terre, étonnez-vous de ce prodige nouveau! C’est que,
parmi tant de témoignages de l’amour divin, il y ait tant d’incrédules
et tant d’insensibles. N’en augmentez pas le nombre, qui va croissant
tous les jours. N’alléguez plus votre malheureuse incrédulité, et ne
faites pas une excuse de votre crime. Dieu a des remèdes pour vous
guérir; et il ne reste qu’à les obtenir par des vœux continuels. Il a su
prendre la sainte princesse dont nous parlons, par le moyen qu’il lui a
plu: il en a d’autres pour vous jusqu’à l’infini; et vous n’avez rien à
craindre, que de désespérer de ses bontés. Vous osez nommer vos ennuis,
après les peines terribles où vous l’avez vue? Cependant, si quelquefois
elle désirait d’en être un peu soulagée, elle se le reprochait à
elle-même: _Je commence_, disait-elle, _à m’apercevoir que je cherche le
paradis terrestre à la suite de Jésus-Christ, au lieu de chercher la
montagne des Olives et le Calvaire, par où il est entré dans sa gloire_.
Voilà ce qu’il lui servit de méditer l’Évangile nuit et jour, et de se
nourrir de la parole de vie. C’est encore ce qui lui fit dire cette
admirable parole: _Qu’elle aimait mieux vivre et mourir sans
consolation, que d’en chercher hors de Dieu._ Elle a porté ces
sentiments jusqu’à l’agonie: et, prête à rendre l’âme, on entendit
qu’elle disait d’une voix mourante: _Je m’en vais voir comment Dieu me
traitera; mais j’espère en ses miséricordes._ Cette parole de confiance
emporta son âme sainte au séjour des justes.
[141] Luc. XXII, 42.
[142] Job X, 16.
[143] Job XIV, 16, 17.
[144] Ibid. IX, 28.
[145] Ibid. VII, 21.
[146] Ibid. VI, 10.
[147] Joan. I, 18.
[148] Ibid. III, 16.
[149] 1 Joan. IV, 16.
[150] 2 Cor. VI, 11, 12.
Arrêtons ici, chrétiens: et vous, Seigneur, imposez silence à cet
indigne ministre, qui ne fait qu’affaiblir votre parole. Parlez dans les
cœurs, prédicateur invisible, et faites que chacun se parle à soi-même.
Parlez, mes frères, parlez: je ne suis ici que pour aider vos
réflexions. Elle viendra, cette heure dernière; elle approche, nous y
touchons, la voilà venue. Il faut dire avec Anne de Gonzague: «Il n’y a
plus ni princesse, ni palatine»; ces grands noms dont on s’étourdit ne
subsistent plus. Il faut dire avec elle: «Je m’en vais, je suis emporté
par une force inévitable; tout fuit, tout diminue, tout disparaît à mes
yeux.» Il ne reste plus à l’homme que le néant et le péché: pour tout
fonds, le néant; pour toute acquisition, le péché. Le reste, qu’on
croyait tenir, échappe; semblable à de l’eau gelée, dont le vil cristal
se fond entre les mains qui le serrent, et ne fait que les salir. Mais
voici ce qui glacera le cœur, ce qui achèvera d’éteindre la voix, ce qui
répandra la frayeur dans toutes les veines: _Je m’en vais voir comment
Dieu me traitera._ Dans un moment je serai entre ces mains, dont saint
Paul écrit en tremblant: _Ne vous y trompez pas; on ne se moque pas de
Dieu[151]_; et encore: _C’est une chose horrible de tomber entre les
mains du Dieu vivant[152]_, entre ces mains, où tout est action, où tout
est vie; rien ne s’affaiblit, ni ne se relâche, ni ne se ralentit
jamais. Je m’en vais voir si ces mains toutes-puissantes me seront
favorables ou rigoureuses; si je serai éternellement ou parmi leurs
dons, ou sous leurs coups. Voilà ce qu’il faudra dire nécessairement
avec notre princesse. Mais pourrons-nous ajouter avec une conscience
aussi tranquille: _J’espère en sa miséricorde_? Car qu’aurons-nous fait
pour la fléchir? Quand aurons-nous écouté _la voix de celui qui crie
dans le désert: Préparez les voies du Seigneur[153]_? Comment? par _la
pénitence_. Mais serons-nous fort contents d’une pénitence commencée à
l’agonie, qui n’aura jamais été éprouvée, dont jamais on n’aura vu aucun
fruit; d’une pénitence imparfaite; d’une pénitence nulle; douteuse, si
vous le voulez; sans forces, sans réflexion, sans loisir, pour en
réparer les défauts? N’en est-ce pas assez pour être pénétré de crainte
jusque dans la moelle des os? Pour celle dont nous parlons, ah! mes
frères, toutes les vertus qu’elle a pratiquées se ramassent dans cette
dernière parole, dans ce dernier acte de sa vie; la foi, le courage,
l’abandon à Dieu, la crainte de ses jugements, et cet amour plein de
confiance, qui seul efface tous les péchés. Je ne m’étonne donc pas si
le saint pasteur qui l’assista dans sa dernière maladie, et qui
recueillit ses derniers soupirs, pénétré de tant de vertus, les porta
jusque dans la chaire, et ne put s’empêcher de les célébrer dans
l’assemblée des fidèles. Siècle vainement subtil, où l’on veut pécher
avec raison, où la faiblesse veut s’autoriser par des maximes, où tant
d’âmes insensées cherchent leur repos dans le naufrage de la foi, et ne
font d’effort contre elles-mêmes que pour vaincre, au lieu de leurs
passions, les remords de leur conscience, la princesse palatine t’est
donnée _comme un signe et un prodige[154]_. Tu la verras au dernier
jour, comme je t’en ai menacé, confondre ton impénitence et tes vaines
excuses. Tu la verras se joindre à ces saintes filles, et à toute la
troupe des saints: et qui pourra soutenir leurs redoutables clameurs?
Mais que sera-ce quand Jésus-Christ paraîtra lui-même à ces malheureux;
quand _ils verront[155]_ celui _qu’ils auront percé_, comme dit le
prophète, dont ils auront rouvert toutes les plaies; et qui leur dira
d’une voix terrible: _Pourquoi me déchirez-vous par vos blasphèmes,
nation impie?[156]_ Ou si vous ne le faisiez pas par vos paroles,
pourquoi le faisiez-vous par vos œuvres? Ou pourquoi avez-vous marché
dans mes voies d’un pas incertain, comme si mon autorité était douteuse?
Race infidèle, me connaissez-vous à cette fois? Suis-je votre Roi,
suis-je votre Juge, suis-je votre Dieu? Apprenez-le par votre supplice.
Là commencera[157] ce _pleur_ éternel; là ce _grincement de dents_, qui
n’aura jamais de fin. Pendant que les orgueilleux seront confondus,
vous, fidèles, _qui tremblez à sa parole[158]_, en quelque endroit que
vous soyez de cet auditoire, peu connus des hommes et connus de Dieu,
vous commencerez à _lever la tête[159]_. Si, touchés des saints exemples
que je vous propose, vous laissez attendrir vos cœurs; si Dieu a béni le
travail par lequel je tâche de vous enfanter en Jésus-Christ; et que,
trop indigne ministre de ses conseils, je n’y aie pas été moi-même un
obstacle, vous bénirez la bonté divine, qui vous aura conduits à la
pompe funèbre de cette pieuse princesse, où vous aurez peut-être trouvé
le commencement de la véritable vie.
[151] Gal. VI, 7.
[152] Heb. X, 31
[153] Luc. III, 4, 8.
[154] Isa. VIII, 18.
[155] Zach. XII, 10.
[156] Malach. III, 9.
[157] Matt. VIII, 12.
[158] Isa. LXVI, 2, 5.
[159] Luc. XXI, 28.
Et vous, prince, qui l’avez tant honorée pendant qu’elle était au monde;
qui, favorable interprète de ses moindres désirs, continuez votre
protection et vos soins à tout ce qui lui fut cher, et qui lui donnez
les dernières marques de piété avec tant de magnificence et tant de
zèle: vous, princesse, qui gémissez en lui rendant ce triste devoir, et
qui avez espéré de la voir revivre dans ce discours, que vous dirai-je
pour vous consoler? Comment pourrai-je, madame, arrêter ce torrent de
larmes, que le temps n’a pas épuisé, que tant de justes sujets de joie
n’ont pas tari? Reconnaissez ici le monde; reconnaissez ses maux
toujours plus réels que ses biens, et ses douleurs par conséquent plus
vives et plus pénétrantes que ses joies. Vous avez perdu ces heureux
moments où vous jouissiez des tendresses d’une mère, qui n’eut jamais
son égale; vous avez perdu cette source inépuisable de sages conseils:
vous avez perdu ces consolations, qui par un charme secret faisaient
oublier les maux dont la vie humaine n’est jamais exempte. Mais il vous
reste ce qu’il y a de plus précieux; l’espérance de la rejoindre dans le
jour de l’éternité; et en attendant, sur la terre, le souvenir de ses
instructions, l’image de ses vertus, et les exemples de sa vie.
ORAISON FUNÈBRE
DE
TRÈS HAUT
ET
PUISSANT SEIGNEUR
MESSIRE MICHEL LE TELLIER
CHEVALIER, CHANCELIER DE FRANCE
Prononcée dans l’église paroissiale de St-Gervais, où il est inhumé, le
25 janvier 1686.
Posside sapientiam, acquire prudentiam: arripe illam, et
exaltabit te: glorificaberis ab ea, cum eam fueris amplexatus.
Prov. IV, 7, 8.
_Possédez la sagesse, et acquérez la prudence: si vous la
cherchez avec ardeur, elle vous élèvera, et vous remplira de
gloire, quand vous l’aurez embrassée._
MESSEIGNEURS[160], En louant l’homme incomparable dont cette illustre
assemblée célèbre les funérailles et honore les vertus, je louerai la
sagesse même: et la sagesse que je dois louer dans ce discours n’est pas
celle qui élève les hommes et qui agrandit les maisons, ni celle qui
gouverne les empires, qui règle la paix et la guerre, et enfin qui dicte
les lois, et qui dispense les grâces. Car encore que ce grand ministre,
choisi par la divine Providence pour présider aux conseils du plus sage
de tous les rois, ait été le digne instrument des desseins les mieux
concertés que l’Europe ait jamais vus; encore que la sagesse, après
l’avoir gouverné dès son enfance, l’ait porté aux plus grands honneurs,
et au comble des félicités humaines; sa fin nous a fait paraître que ce
n’était pas pour ces avantages qu’il en écoutait les conseils. Ce que
nous lui avons vu quitter sans peine n’était pas l’objet de son amour.
Il a connu la sagesse que le monde ne connaît pas: cette _sagesse qui
vient d’en haut[161]; qui descend du Père des lumières_, et qui fait
marcher les hommes dans les sentiers de la justice. C’est elle dont la
prévoyance s’étend aux siècles futurs, et enferme dans ses desseins
l’éternité tout entière. Touché de ses immortels et invisibles attraits,
il l’a recherchée avec ardeur, selon le précepte du Sage. _La sagesse
vous élèvera_, dit Salomon, _et vous donnera de la gloire, quand vous
l’aurez embrassée_: mais ce sera une gloire que le sens humain ne peut
comprendre. Comme ce sage et puissant ministre aspirait à cette gloire,
il l’a préférée à celle dont il se voyait environné sur la terre. C’est
pourquoi sa modération l’a toujours mis au-dessus de la fortune.
Incapable d’être ébloui des grandeurs humaines, comme il y paraît sans
ostentation, il y est vu sans envie; et nous remarquons dans sa conduite
ces trois caractères de la véritable sagesse: qu’élevé sans empressement
aux premiers honneurs, il y a vécu aussi modeste que grand; que dans ses
importants emplois, soit qu’il nous paraisse, comme chancelier, chargé
de la principale administration de la justice, ou que nous le
considérions dans les autres occupations d’un long ministère, supérieur
à ses intérêts, il n’a regardé que le bien public; et qu’enfin dans une
heureuse vieillesse, prêt à rendre avec sa grande âme le sacré dépôt de
l’autorité, si bien confié à ses soins, il a vu disparaître toute sa
grandeur avec sa vie, sans qu’il lui en ait coûté un seul soupir; tant
il avait mis en lieu haut et inaccessible à la mort son cœur et ses
espérances. De sorte qu’il nous paraît, selon la promesse du Sage, dans
_une gloire immortelle_, pour s’être soumis aux lois de la véritable
sagesse, et pour avoir fait céder à la modestie l’éclat ambitieux des
grandeurs humaines, l’intérêt particulier à l’amour du bien public, et
la vie même au désir des biens éternels: c’est la gloire qu’a remportée
très haut et puissant seigneur messire Michel le Tellier, Chevalier,
Chancelier de France.
[160] A messeigneurs les évêques qui étaient présents en habit.
[161] Jac. III, 15.
* * * * *
Le grand cardinal de Richelieu achevait son glorieux ministère, et
finissait tout ensemble une vie pleine de merveilles. Sous sa ferme et
prévoyante conduite, la puissance d’Autriche cessait d’être redoutée; et
la France, sortie enfin des guerres civiles, commençait à donner le
branle aux affaires de l’Europe. On avait une attention particulière à
celles d’Italie, et, sans parler des autres raisons, Louis XIII, de
glorieuse et triomphante mémoire, devait sa protection à la duchesse de
Savoie, sa sœur, et à ses enfants. Jules Mazarin, dont le nom devait
être si grand dans notre histoire, employé par la cour de Rome en
diverses négociations, s’était donné à la France; et propre par son
génie et par ses correspondances à ménager les esprits de sa nation, il
avait fait prendre un cours si heureux aux conseils du cardinal de
Richelieu, que ce ministre se crut obligé de l’élever à la pourpre. Par
là il sembla montrer son successeur à la France; et le cardinal Mazarin
s’avançait secrètement à la première place. En ces temps Michel le
Tellier, encore maître des requêtes, était intendant de justice en
Piémont. Mazarin, que ses négociations attiraient souvent à Turin, fut
ravi d’y trouver un homme d’une si grande capacité, et d’une conduite si
sûre dans les affaires: car les ordres de la cour obligeaient
l’ambassadeur à concerter toutes choses avec l’intendant, à qui la
divine Providence faisait faire ce léger apprentissage des affaires
d’État. Il ne fallait qu’en ouvrir l’entrée à un génie si perçant, pour
l’introduire bien avant dans les secrets de la politique. Mais son
esprit modéré ne se perdait pas dans ces vastes pensées; et, renfermé à
l’exemple de ses pères dans les modestes emplois de la robe, il ne
jetait pas seulement les yeux sur les engagements éclatants, mais
périlleux, de la cour. Ce n’est pas qu’il ne parût toujours supérieur à
ses emplois. Dès sa première jeunesse tout cédait aux lumières de son
esprit, aussi pénétrant et aussi net, qu’il était grave et sérieux.
Poussé par ses amis, il avait passé du grand conseil, sage compagnie où
sa réputation vit encore, à l’importante charge de procureur du roi.
Cette grande ville se souvient de l’avoir vu, quoique jeune, avec toutes
les qualités d’un grand magistrat, opposé non seulement aux brigues et
aux partialités qui corrompent l’intégrité de la justice, et aux
préventions qui en obscurcissent les lumières, mais encore aux voies
irrégulières et extraordinaires, où elle perd, avec sa constance, la
véritable autorité de ses jugements. On y vit enfin tout l’esprit et les
maximes d’un juge qui, attaché à la règle, ne porte pas dans le tribunal
ses propres pensées, ni des adoucissements ou des rigueurs arbitraires;
et qui veut que les lois gouvernent et non pas les hommes. Telle est
l’idée qu’il avait de la magistrature. Il apporta ce même esprit dans le
conseil, où l’autorité du prince, qu’on y exerce avec un pouvoir plus
absolu, semble ouvrir un champ plus libre à la justice; et toujours
semblable à lui-même, il y suivit dès lors la même règle qu’il y a
établie depuis, quand il en a été le chef.
Et certainement, messieurs, je puis dire avec confiance, que l’amour de
la justice était comme né avec ce grave magistrat, et qu’il croissait
avec lui dès son enfance. C’est aussi de cette heureuse naissance que sa
modestie se fit un rempart contre les louanges qu’on donnait à son
intégrité; et l’amour qu’il avait pour la justice ne lui parut pas
mériter le nom de vertu, parce qu’il le portait, disait-il, en quelque
manière dans le sang. Mais Dieu, qui l’avait prédestiné à être un
exemple de justice dans un si beau règne, et dans la première charge
d’un si grand royaume, lui avait fait regarder le devoir de juge, où il
était appelé, comme le moyen particulier qu’il lui donnait pour
accomplir l’œuvre de son salut. C’était la sainte pensée qu’il avait
toujours dans le cœur; c’était la belle parole qu’il avait toujours à la
bouche; et par là il faisait assez connaître combien il avait pris le
goût véritable de la piété chrétienne. Saint Paul en a mis l’exercice,
non pas dans ces pratiques particulières que chacun se fait à son gré,
plus attaché à ces lois qu’à celles de Dieu; mais à se sanctifier dans
son état, et _chacun dans les emplois de sa vocation[162]_. Mais si,
selon la doctrine de ce grand apôtre, on trouve la sainteté dans les
emplois les plus bas, et qu’un esclave s’élève à la perfection dans le
service d’un maître mortel, pourvu qu’il y sache regarder l’ordre de
Dieu; à quelle perfection l’âme chrétienne ne peut-elle pas aspirer dans
l’auguste et saint ministère de la justice, puisque, selon
l’Écriture[163] _l’on y exerce le jugement, non des hommes, mais du
Seigneur même_? Ouvrez les yeux, chrétiens: contemplez ces augustes
tribunaux où la justice rend ses oracles: vous y verrez avec David[164]
_les dieux de la terre, qui meurent à la vérité comme des hommes_, mais
qui cependant doivent juger comme des dieux, sans crainte, sans passion,
sans intérêt; _le Dieu des dieux_ à leur tête, comme le chante ce grand
roi, d’un ton si sublime, dans ce divin psaume: _Dieu assiste[165]_,
dit-il, _à l’assemblée des dieux, et au milieu il juge les dieux._ O
juges, quelle majesté de vos séances! quel président de vos assemblées!
mais aussi quel censeur de vos jugements! Sous ces yeux redoutables,
notre sage magistrat écoutait également le riche et le pauvre; d’autant
plus pur et d’autant plus ferme dans l’administration de la justice,
que, sans porter ses regards sur les hautes places, dont tout le monde
le jugeait digne, il mettait son élévation comme son étude à se rendre
parfait dans son état. Non, non, ne le croyez pas, que la justice habite
jamais dans les âmes où l’ambition domine. Toute âme inquiète et
ambitieuse est incapable de règle. L’ambition a fait trouver ces
dangereux expédients, où, semblable à un sépulcre blanchi, un juge
artificieux ne garde que les apparences de la justice. Ne parlons pas
des corruptions qu’on a honte d’avoir à se reprocher. Parlons de la
lâcheté ou de la licence d’une justice arbitraire, qui, sans règle et
sans maxime, se tourne au gré de l’ami puissant. Parlons de la
complaisance qui ne veut jamais ni trouver le fil, ni arrêter le progrès
d’une procédure malicieuse. Que dirai-je du dangereux artifice qui fait
prononcer à la justice, comme autrefois aux démons, des oracles ambigus
et captieux? Que dirai-je des difficultés qu’on suscite dans
l’exécution, lorsqu’on n’a pu refuser la justice à un droit trop clair?
_La loi est déchirée_, comme disait le prophète[166], _et le jugement
n’arrive jamais à sa perfection_. Lorsque le juge veut s’agrandir, et
qu’il change en une souplesse de cœur le rigide et inexorable ministère
de la justice, il fait naufrage contre ces écueils. On ne voit dans ses
jugements qu’une justice imparfaite, semblable, je ne craindrai pas de
le dire, à la justice de Pilate: justice qui fait semblant d’être
vigoureuse, à cause qu’elle résiste aux tentations médiocres, et
peut-être aux clameurs d’un peuple irrité; mais qui tombe et disparaît
tout à coup, lorsqu’on allègue, sans ordre même et mal à propos, le nom
de César. Que dis-je, le nom de César? Ces âmes prostituées à l’ambition
ne se mettent pas à si haut prix: tout ce qui parle, tout ce qui
approche, ou les gagne, ou les intimide, et la justice se retire d’avec
elles. Que si elle s’est construit un sanctuaire éternel et
incorruptible dans le cœur du sage Michel le Tellier, c’est que, libre
des empressements de l’ambition, il se voit élevé aux plus grandes
places, non par ses propres efforts, mais par la douce impulsion d’un
vent favorable; ou plutôt comme l’événement l’a justifié, par un choix
particulier de la divine Providence. Le cardinal de Richelieu était
mort, peu regretté de son maître, qui craignit de lui devoir trop. Le
gouvernement passé fut odieux; ainsi, de tous les ministres, le cardinal
Mazarin, plus nécessaire et plus important, fut le seul dont le crédit
se soutint; et le secrétaire d’État, chargé des ordres de la guerre, ou
rebuté d’un traitement qui ne répondait pas à son attente, ou déçu par
la douceur apparente du repos qu’il crut trouver dans la solitude, ou
flatté d’une secrète espérance de se voir plus avantageusement rappelé
par la nécessité de ses services, ou agité de ces je ne sais quelles
inquiétudes, dont les hommes ne savent pas se rendre raison à eux-mêmes,
se résolut tout à coup à quitter cette grande charge. Le temps était
arrivé que notre sage ministre devait être montré à son prince et à sa
patrie. Son mérite le fit chercher à Turin sans qu’il y pensât. Le
cardinal Mazarin, plus heureux, comme vous verrez, de l’avoir trouvé,
qu’il ne le conçut alors, rappela au roi ses agréables services; et le
rapide moment d’une conjoncture imprévue, loin de donner lieu aux
sollicitations, n’en laissa pas même aux désirs. Louis XIII rendit au
ciel son âme juste et pieuse; et il parut que notre ministre était
réservé au roi son fils. Tel était l’ordre de la Providence, et je vois
ici quelque chose de ce qu’on lit dans Isaïe. La sentence partit d’en
haut, et il fut dit à Sobna, chargé du ministère principal[167]: _Je
t’ôterai de ton poste, et je te déposerai de ton ministère. En ce temps
j’appellerai mon serviteur Éliakim... et je le revêtirai de ta
puissance._ Mais un plus grand honneur lui est destiné: le temps viendra
que, par l’administration de la justice, _il sera le père des habitants
de Jérusalem et de la maison de Juda. La clef de la maison de David_,
c’est-à-dire de la maison régnante, _sera attachée à ses épaules: il
ouvrira, et personne ne pourra fermer; il fermera, et personne ne pourra
ouvrir_: il aura la souveraine dispensation de la justice et des grâces.
[162] 1 Cor. VII, 20.
[163] 2 Paral. XIX, 6.
[164] Ps. LXXXI, 6, 7.
[165] Ps. LXXXI, 1.
[166] Habac. I, 4
[167] Isa. XXII, 19 _et suiv._