Que si Dieu accorde aux prières les prospérités temporelles, combien

plus leur accorde-t-il les vrais biens, c’est-à-dire les vertus? Elles

sont le fruit naturel d’une âme unie à Dieu par l’oraison. L’oraison,

qui nous les obtient, nous apprend à les pratiquer, non seulement comme

nécessaires, mais encore comme reçues[97] _du Père des lumières, d’où

descend sur nous tout don parfait_: et c’est là le comble de la

perfection, parce que c’est le fondement de l’humilité. C’est ainsi que

Marie-Thérèse attira par la prière toutes les vertus dans son âme. Dès

sa première jeunesse elle fut, dans les mouvements d’une cour alors

assez turbulente, la consolation et le seul soutien de la vieillesse

infirme du roi son père. La reine, sa belle-mère, malgré ce nom odieux,

trouva en elle non seulement un respect, mais encore une tendresse, que

ni le temps ni l’éloignement n’ont pu altérer. Aussi pleure-t-elle sans

mesure, et ne veut point recevoir de consolation. Quel cœur, quel

respect, quelle soumission n’a-t-elle pas eue pour le roi! toujours vive

pour ce grand prince, toujours jalouse de sa gloire, uniquement attachée

aux intérêts de son État, infatigable dans les voyages, et heureuse

pourvu qu’elle fût en sa compagnie: femme enfin où saint Paul aurait vu

l’Église occupée de Jésus-Christ[98], et unie à ses volontés par une

éternelle complaisance. Si nous osions demander au grand prince, qui lui

rend ici avec tant de piété les derniers devoirs, quelle mère il a

perdue, il nous répondrait par ses sanglots; et je vous dirai en son nom

ce que j’ai vu avec joie, ce que je répète avec admiration, que les

tendresses inexplicables de Marie-Thérèse tendaient toutes à lui

inspirer la foi, la piété, la crainte de Dieu, un attachement inviolable

pour le roi, des entrailles de miséricorde pour les malheureux, une

immuable persévérance dans tous ses devoirs, et tout ce que nous louons

dans la conduite de ce prince. Parlerai-je des bontés de la reine tant

de fois éprouvées par ses domestiques, et ferai-je retentir encore

devant ces autels les cris de sa maison désolée? Et vous, pauvres de

Jésus-Christ, pour qui seuls elle ne pouvait endurer qu’on lui dît que

ses trésors étaient épuisés; vous premièrement, pauvres volontaires,

victimes de Jésus-Christ, religieux, vierges sacrées, âmes pures dont le

monde n’était pas digne; et vous, pauvres, quelque nom que vous portiez,

pauvres inconnus, pauvres honteux, malades, impotents, estropiés,

_restes d’hommes_, pour parler avec saint Grégoire de Nazianze[99]: car

la reine respectait en vous tous les caractères de la croix de

Jésus-Christ; vous donc qu’elle assistait avec tant de joie, qu’elle

servait avec tant de foi, heureuse de se dépouiller d’une majesté

empruntée, et d’adorer dans votre bassesse la glorieuse pauvreté de

Jésus-Christ, quel admirable panégyrique prononceriez-vous par vos

gémissements à la gloire de cette princesse, s’il m’était permis de vous

introduire dans cette auguste assemblée! Recevez, père Abraham, dans

votre sein cette héritière de votre foi, comme vous, servante des

pauvres, et digne de trouver en eux, non plus des anges, mais

Jésus-Christ même. Que dirai-je davantage? Écoutez tout en un mot:

fille, femme, mère, maîtresse, reine telle que nos vœux l’auraient pu

faire, plus que tout cela, chrétienne, elle accomplit tous ses devoirs

sans présomption, et fut humble non seulement parmi toutes les

grandeurs, mais encore parmi toutes les vertus.

[97] Jac. I, 17.

[98] Eph. V, 24.

[99] Orat. XVI, p. 244 c.

J’expliquerai en peu de mots les deux autres noms que nous voyons écrits

sur la colonne mystérieuse de l’Apocalypse, et dans le cœur de la reine.

Par le _nom de la sainte cité de Dieu, la nouvelle Jérusalem[100]_, vous

voyez bien, messieurs, qu’il faut entendre le nom de l’Église

catholique, cité sainte dont toutes _les pierres sont vivantes[101]_,

dont Jésus-Christ est le fondement, _qui descend du ciel_ avec lui,

parce qu’elle y est renfermée comme dans le chef dont tous les membres

reçoivent leur vie; cité qui se répand par toute la terre, et s’élève

jusqu’aux cieux pour y placer ses citoyens. Au seul nom de l’Église,

toute la foi de la reine se réveillait. Mais une vraie fille de

l’Église, non contente d’en embrasser la sainte doctrine, en aime les

observances, où elle fait consister la principale partie des pratiques

extérieures de la piété.

[100] Apoc. III, 12.

[101] 1 Pet. II, 4, 5.

L’Église, inspirée de Dieu et instruite par les saints apôtres, a

tellement disposé l’année, qu’on y trouve avec la vie, avec les

mystères, avec la prédication et la doctrine de Jésus-Christ, le vrai

fruit de toutes ces choses dans les admirables vertus de ses serviteurs,

et dans les exemples de ses saints; et enfin un mystérieux abrégé de

l’Ancien et du Nouveau Testament, et de toute l’histoire ecclésiastique.

Par là toutes les saisons sont fructueuses pour les chrétiens; tout y

est plein de Jésus-Christ, qui est toujours _admirable[102]_, selon le

prophète, et non seulement en lui-même, mais encore _dans ses

saints[103]_. Dans cette variété, qui aboutit toute à l’unité sainte

tant recommandée par Jésus-Christ[104], l’âme innocente et pieuse trouve

avec des plaisirs célestes une solide nourriture, et un perpétuel

renouvellement de sa ferveur. Les jeûnes y sont mêlés dans les temps

convenables, afin que l’âme, toujours sujette aux tentations et au

péché, s’affermisse et se purifie par la pénitence. Toutes ces pieuses

observances avaient, dans la reine, l’effet bienheureux que l’Église

même demande: elle se renouvelait dans toutes les fêtes, elle se

sacrifiait dans tous les jeûnes et dans toutes les abstinences.

L’Espagne sur ce sujet a des coutumes que la France ne suit pas; mais la

reine se rangea bientôt à l’obéissance: l’habitude ne put rien contre la

règle; et l’extrême exactitude de cette princesse marquait la

délicatesse de sa conscience. Quel autre a mieux profité de cette

parole: _Qui vous écoute, m’écoute[105]_? Jésus-Christ nous y enseigne

cette excellente pratique de marcher dans les voies de Dieu sous la

conduite particulière de ses serviteurs, qui exercent son autorité dans

son Église. Les confesseurs de la reine pouvaient tout sur elle dans

l’exercice de leur ministère, et il n’y avait aucune vertu où elle ne

pût être élevée par son obéissance. Quel respect n’avait-elle pas pour

le souverain pontife, vicaire de Jésus-Christ, et pour tout l’ordre

ecclésiastique? Qui pourrait dire combien de larmes lui ont coûté ces

divisions toujours trop longues, et dont on ne peut demander la fin avec

trop de gémissements? Le nom même et l’ombre de division faisait horreur

à la reine, comme à toute âme pieuse. Mais qu’on ne s’y trompe pas: le

saint-siège ne peut jamais oublier la France, ni la France manquer au

saint-siège. Et ceux qui, pour leurs intérêts particuliers, couverts

selon les maximes de leur politique, du prétexte de piété, semblent

vouloir irriter le saint-siège contre un royaume qui en a toujours été

le principal soutien sur la terre, doivent penser qu’une chaire si

éminente, à qui Jésus-Christ a tant donné, ne veut pas être flattée par

les hommes, mais honorée selon la règle avec une soumission profonde;

qu’elle est faite pour attirer tout l’univers à son unité, et y rappeler

à la fin tous les hérétiques; et que ce qui est excessif, loin d’être le

plus attirant, n’est pas même le plus solide ni le plus durable.

[102] Isa. IX, 6.

[103] Ps. LXVII, 36.

[104] Luc. X, 42.

[105] Luc. X, 16.

Avec le saint nom de Dieu et avec le nom de la cité sainte, la nouvelle

Jérusalem, je vois, messieurs, dans le cœur de notre pieuse reine le nom

nouveau du Sauveur. Quel est, Seigneur, votre nom nouveau, sinon celui

que vous expliquez, quand vous dites: _Je suis le pain de vie[106]_; et,

_Ma chair est vraiment viande_, et _Prenez, mangez, ceci est mon

corps[107]_? Ce nom nouveau du Sauveur est celui de l’Eucharistie, nom

composé de bien et de grâce, qui nous montre dans cet adorable sacrement

une source de miséricorde, un miracle d’amour, un mémorial et un abrégé

de toutes les grâces, et le Verbe même tout changé en grâce et en

douceur pour ses fidèles. Tout est nouveau dans ce mystère: c’est le

_Nouveau Testament[108]_ de notre Sauveur, et on commence à y boire ce

_vin nouveau_, dont la céleste Jérusalem est transportée. Mais pour le

boire dans ce lieu de tentation et de péché, il s’y faut préparer par la

pénitence. La reine fréquentait ces deux sacrements avec une ferveur

toujours nouvelle. Cette humble princesse se sentait dans son état

naturel, quand elle était comme pécheresse aux pieds d’un prêtre, y

attendant la miséricorde et la sentence de Jésus-Christ. Mais

l’Eucharistie était son amour: toujours affamée de cette viande céleste,

et toujours tremblante en la recevant, quoiqu’elle ne pût assez

communier pour son désir, elle ne cessait de se plaindre humblement et

modestement des communions fréquentes qu’on lui ordonnait. Mais qui eût

pu refuser l’Eucharistie à l’innocence, et Jésus-Christ à une foi si

vive et si pure? La règle que donne saint Augustin est de modérer

l’usage de la communion, quand elle tourne en dégoût. Ici on voyait

toujours une ardeur nouvelle, et cette excellente pratique de chercher

dans la communion la meilleure préparation, comme la plus parfaite

action de grâces pour la communion même. Par ces admirables pratiques,

cette princesse est venue à sa dernière heure, sans qu’elle eût besoin

d’apporter à ce terrible passage une autre préparation que celle de sa

sainte vie: et les hommes, toujours hardis à juger les autres, sans

épargner les souverains, car on n’épargne que soi-même dans ses

jugements; les hommes, dis-je, de tous les états, et autant les gens de

bien que les autres, ont vu la reine emportée avec une telle

précipitation dans la vigueur de son âge, sans être en inquiétude pour

son salut. Apprenez donc, chrétiens, et vous principalement, qui ne

pouvez vous accoutumer à la pensée de la mort, en attendant que vous

méprisiez celle que Jésus-Christ a vaincue, ou même que vous aimiez

celle qui met fin à nos péchés, et nous introduit à la vraie vie,

apprenez à la désarmer d’une autre sorte, et embrassez la belle

pratique, où, sans se mettre en peine d’attaquer la mort, on n’a besoin

que de s’appliquer à sanctifier sa vie.

[106] Joan. VI, 48, 56.

[107] Matt. XXVI, 26.

[108] Matt. XXVI, 28, 29.

La France a vu de nos jours deux reines plus unies encore par la piété

que par le sang, dont la mort également précieuse devant Dieu, quoique

avec des circonstances différentes, a été d’une singulière édification à

toute l’Église. Vous entendez bien que je veux parler d’Anne d’Autriche,

et de sa chère nièce, ou plutôt de sa chère fille Marie-Thérèse. Anne,

dans un âge déjà avancé, et Marie-Thérèse dans sa vigueur; mais toutes

deux d’une si heureuse constitution, qu’elle semblait nous promettre le

bonheur de les posséder un siècle entier, nous sont enlevées contre

notre attente, l’une par une longue maladie, et l’autre par un coup

imprévu. Anne, avertie de loin par un mal aussi cruel qu’irrémédiable,

vit avancer la mort à pas lents, et sous la figure qui lui avait

toujours paru la plus affreuse: Marie-Thérèse, aussitôt emportée que

frappée par la maladie, se trouve toute vive et tout entière entre les

bras de la mort, sans presque l’avoir envisagée. A ce fatal

avertissement, Anne, pleine de foi, ramasse toutes les forces qu’un long

exercice de la piété lui avait acquises, et regarde sans se troubler les

approches de la mort. Humiliée sous la main de Dieu, elle lui rend

grâces de l’avoir ainsi avertie; elle multiplie ses aumônes toujours

abondantes; elle redouble ses dévotions toujours assidues; elle apporte

de nouveaux soins à l’examen de sa conscience toujours rigoureux. Avec

quel renouvellement de foi et d’ardeur lui vîmes-nous recevoir le saint

Viatique! Dans de semblables actions, il ne fallut à Marie-Thérèse que

sa ferveur ordinaire: sans avoir besoin de la mort pour exciter sa

piété, sa piété s’excitait toujours assez d’elle-même, et prenait dans

sa propre force un continuel accroissement. Que dirons-nous, chrétiens,

de ces deux reines? Par l’une Dieu nous apprit comment il faut profiter

du temps, et l’autre nous a fait voir que la vie vraiment chrétienne

n’en a pas besoin. En effet, chrétiens, qu’attendons-nous? Il n’est pas

digne d’un chrétien de ne s’évertuer contre la mort qu’au moment qu’elle

se présente pour l’enlever. Un chrétien toujours attentif à combattre

ses passions _meurt tous les jours[109]_ avec l’Apôtre. Un chrétien

n’est jamais vivant sur la terre, parce qu’il y est toujours mortifié,

et que la mortification est un essai, un apprentissage, un commencement

de la mort. Vivons-nous, chrétiens, vivons-nous? Cet âge que nous

comptons, et où tout ce que nous comptons n’est plus à nous, est-ce une

vie? Et pouvons-nous n’apercevoir pas ce que nous perdons sans cesse

avec les années? Le repos et la nourriture ne sont-ils pas de faibles

remèdes de la continuelle maladie qui nous travaille? Et celle que nous

appelons la dernière, qu’est-ce autre chose, à le bien entendre, qu’un

redoublement, et comme le dernier accès du mal, que nous apportons au

monde en naissant? Quelle santé nous couvrait la mort que la reine

portait dans le sein! De combien près la menace a-t-elle été suivie du

coup! Et où en était cette grande reine, avec toute la majesté qui

l’environnait, si elle eût été moins préparée? Tout d’un coup on voit

arriver le moment fatal, où la terre n’a plus rien pour elle que des

pleurs. Que peuvent tant de fidèles domestiques empressés autour de son

lit? Le roi même, que pouvait-il, lui, messieurs, lui qui succombait à

la douleur avec toute sa puissance et tout son courage? Tout ce qui

environne ce prince l’accable. Monsieur, Madame, venaient partager ses

déplaisirs, et les augmentaient par les leurs. Et vous, monseigneur, que

pouviez-vous que de lui percer le cœur de vos sanglots? Il l’avait assez

percé par le tendre ressouvenir d’un amour qu’il trouvait toujours

également vif après vingt-trois ans écoulés. On en gémit, on en pleure;

voilà ce que peut la terre pour une reine si chérie: voilà ce que nous

avons à lui donner, des pleurs, des cris inutiles. Je me trompe, nous

avons encore des prières; nous avons ce saint sacrifice,

rafraîchissement de nos peines, expiation de nos ignorances, et des

restes de nos péchés. Mais songeons que ce sacrifice d’une valeur

infinie, où toute la croix de Jésus est renfermée, ce sacrifice serait

inutile à la reine, si elle n’avait mérité par sa bonne vie que l’effet

en pût passer jusqu’à elle: autrement, dit saint Augustin, qu’opère un

tel sacrifice? Nul soulagement pour les morts, une faible consolation

pour les vivants. Ainsi tout le salut vient de cette vie, dont la fuite

précipitée nous trompe toujours. _Je viens[110]_, dit Jésus-Christ,

_comme un voleur_. Il a fait selon sa parole; il est venu surprendre la

reine dans le temps que nous la croyions la plus saine, dans le temps

qu’elle se trouvait la plus heureuse. Mais c’est ainsi qu’il agit: il

trouve pour nous tant de tentations et une telle malignité dans tous les

plaisirs, qu’il vient troubler les plus innocents dans ses élus. Mais il

vient, dit-il, _comme un voleur_, toujours surprenant, et impénétrable

dans ses démarches. C’est lui-même qui s’en glorifie dans toute son

Écriture. Comme voleur, direz-vous, indigne comparaison! N’importe

qu’elle soit indigne de lui, pourvu qu’elle nous effraie, et qu’en nous

effrayant elle nous sauve. Tremblons donc, chrétiens, tremblons devant

lui à chaque moment; car qui pourrait ou l’éviter quand il éclate, ou le

découvrir quand il se cache? _Ils mangeaient[111]_, dit-il, _ils

buvaient, ils achetaient, ils vendaient, ils plantaient, ils

bâtissaient, ils faisaient des mariages aux jours de Noé, et aux jours

de Loth_, et une subite ruine les vint accabler. Ils mangeaient, ils

buvaient, ils se mariaient. C’était des occupations innocentes: que

sera-ce, quand en contentant nos impudiques désirs, en assouvissant nos

vengeances et nos secrètes jalousies, en accumulant dans nos coffres des

trésors d’iniquité, sans jamais vouloir séparer le bien d’autrui d’avec

le nôtre; trompés par nos plaisirs, par nos jeux, par notre santé, par

notre jeunesse, par l’heureux succès de nos affaires, par nos flatteurs,

parmi lesquels il faudrait peut-être compter des directeurs infidèles

que nous avons choisis pour nous séduire, et enfin par nos fausses

pénitences qui ne sont suivies d’aucun changement de nos mœurs, nous

viendrons tout à coup au dernier jour? La sentence partira d’en haut:

_La fin est venue, la fin est venue. La fin est venue sur vous[112]._

Tout va finir pour vous en ce moment. Tranchez, _concluez[113]_, frappez

l’arbre infructueux qui n’est plus bon que pour le feu: _coupez l’arbre,

arrachez ses branches, secouez ses feuilles, abattez ses fruits[114]_:

périsse par un seul coup tout ce qu’il avait avec lui-même! Alors

s’élèveront des frayeurs mortelles, et des grincements de dents,

préludes de ceux de l’enfer. Ah! mes frères, n’attendons pas ce coup

terrible! Le glaive qui a tranché les jours de la reine est encore levé

sur nos têtes: nos péchés en ont affilé le tranchant fatal. _Le glaive

que je tiens en main, dit le Seigneur notre Dieu, est aiguisé et poli;

il est aiguisé, afin qu’il perce; il est poli et limé, afin qu’il

brille[115]._ Tout l’univers en voit le brillant éclat. Glaive du

Seigneur, quel coup vous venez de faire! Toute la terre est étonnée.

Mais que nous sert ce brillant qui nous étonne, si nous ne prévenons le

coup qui nous tranche? Prévenons-le, chrétiens, par la pénitence. Qui

pourrait n’être pas ému à ce spectacle? Mais ces émotions d’un jour,

qu’opèrent-elles? Un dernier endurcissement, parce que, à force d’être

touché inutilement, on ne se laisse plus toucher d’aucun objet. Le

sommes-nous des maux de la Hongrie et de l’Autriche ravagées? Leurs

habitants passés au fil de l’épée, et ce sont encore les plus heureux;

la captivité entraîne bien d’autres maux et pour le corps et pour l’âme;

ces habitants désolés, ne sont-ce pas des chrétiens et des catholiques,

nos frères, nos propres membres, enfants de la même Église, et nourris à

la même table du pain de vie? Dieu accomplit sa parole: _Le jugement

commence par sa maison[116]_, et le reste de la maison ne tremble pas!

Chrétiens, laissez-vous fléchir; faites pénitence; apaisez Dieu par vos

larmes. Écoutez la pieuse reine qui parle plus haut que tous les

prédicateurs. Écoutez-la, princes; écoutez-la, peuples; écoutez-la,

monseigneur, plus que tous les autres. Elle vous dit par ma bouche, et

par une voix qui vous est connue, que la grandeur est un songe, la joie

une erreur, la jeunesse une fleur qui tombe, et la santé un nom

trompeur. Amassez donc les biens qu’on ne peut perdre. Prêtez l’oreille

aux graves discours que saint Grégoire de Nazianze adressait aux princes

et à la maison régnante[117]. _Respectez_, leur disait-il, _votre

pourpre_, respectez votre puissance qui vient de Dieu, et ne l’employez

que pour le bien. _Connaissez ce qui vous a été confié, et le grand

mystère que Dieu accomplit en vous. Il se réserve à lui seul les choses

d’en haut; il partage avec vous celles d’en bas: montrez-vous dieux aux

peuples soumis_, en imitant la bonté et la munificence divine. C’est,

monseigneur, ce que vous demandent ces empressements de tous les

peuples, ces perpétuels applaudissements et tous ces regards qui vous

suivent. Demandez à Dieu avec Salomon la sagesse, qui vous rendra digne

de l’amour des peuples et du trône de vos ancêtres; et quand vous

songerez à vos devoirs, ne manquez pas de considérer à quoi vous

obligent les immortelles actions de Louis le Grand, et l’incomparable

piété de Marie-Thérèse.

[109] 1 Cor. XV, 31.

[110] Apoc. III, 3.

[111] Luc. XVII, 26, 27, 28.

[112] Ezech. VII, 2.

[113] Ibid., 23.

[114] Dan. IV, 11.

[115] Ezech. XXI, 9 et 10.

[116] 1 Pet. IV, 17.

[117] Orat. XXVII, pag. 471 B.

ORAISON FUNÈBRE

DE

TRÈS HAUTE

ET

TRÈS PUISSANTE PRINCESSE

ANNE DE GONZAGUE DE CLÈVES

PRINCESSE PALATINE.

Prononcée en présence de Monseigneur _le Duc_, de Madame _la Duchesse_,

et de Monseigneur le Duc _de Bourbon_, dans l’Église des Carmélites du

faubourg Saint-Jacques, le neuvième jour d’août 1685.

Apprehendi te ab extremis terræ, et a longinquis ejus vocavi te:

elegi te, et non abjeci te: ne timeas, quia ego tecum sum.

_Je t’ai pris par la main, pour te ramener des extrémités de la

terre: je t’ai appelé des lieux les plus éloignés: je t’ai

choisi, et je ne t’ai pas rejeté: ne crains point, parce que je

suis avec toi._

C’est Dieu même qui parle ainsi.

Isa. XLI, 9, 10.

MONSEIGNEUR, je voudrais que toutes les âmes éloignées de Dieu; que tous

ceux qui se persuadent qu’on ne peut se vaincre soi-même, ni soutenir sa

constance parmi les combats et les douleurs; tous ceux enfin qui

désespèrent de leur conversion ou de leur persévérance, fussent présents

à cette assemblée. Ce discours leur ferait connaître qu’une âme fidèle à

la grâce, malgré les obstacles les plus invincibles, s’élève à la

perfection la plus éminente. La princesse à qui nous rendons les

derniers devoirs, en récitant selon la coutume l’office divin, lisait

les paroles d’Isaïe que j’ai rapportées. Qu’il est beau de méditer

l’Écriture sainte! et que Dieu y sait bien parler, non seulement à toute

l’Église, mais encore à chaque fidèle selon ses besoins! Pendant qu’elle

méditait ces paroles (c’est elle-même qui le raconte dans une lettre

admirable), Dieu lui imprima dans le cœur que c’était à elle qu’il les

adressait. Elle crut entendre une voix douce et paternelle qui lui

disait, _Je t’ai ramenée des extrémités de la terre, des lieux les plus

éloignés_, des voies détournées, où tu te perdais, abandonnée à ton

propre sens, si loin de la céleste patrie, et de la véritable voie, qui

est Jésus-Christ. Pendant que tu disais en ton cœur rebelle, «Je ne puis

me captiver», j’ai mis sur toi ma puissante main, et j’ai dit, _tu seras

ma servante: je t’ai choisie_ dès l’éternité, _et je n’ai pas rejeté_

ton âme superbe et dédaigneuse. Vous voyez par quelles paroles Dieu lui

fait sentir l’état d’où il l’a tirée. Mais écoutez comme il l’encourage

parmi les dures épreuves où il met sa patience: _Ne crains point_ au

milieu des maux dont tu te sens accablée, _parce que je suis ton Dieu_

qui te fortifie: _ne te détourne pas de la voie_ où je t’engage,

_puisque je suis avec toi_; jamais je ne cesserai de te secourir: _et le

Juste que j’envoie au monde_, ce Sauveur miséricordieux, ce Pontife

compatissant _te tient par la main_. Voilà, messieurs, le passage entier

du saint prophète Isaïe, dont je n’avais récité que les premières

paroles. Puis-je mieux vous représenter les conseils de Dieu sur cette

princesse que par des paroles dont il s’est servi pour lui expliquer les

secrets de ces admirables conseils? Venez maintenant, pécheurs, quels

que vous soyez, en quelques régions écartées que la tempête de vos

passions vous ait jetés; fussiez-vous dans ces terres ténébreuses dont

il est parlé dans l’Écriture[118], et dans l’ombre de la mort; s’il vous

reste quelque pitié de votre âme malheureuse, venez voir d’où la main de

Dieu a retiré la princesse Anne; venez voir où la main de Dieu l’a

élevée. Quand on voit de pareils exemples dans une princesse d’un si

haut rang; dans une princesse qui fut nièce d’une impératrice, et unie

par ce lien à tant d’empereurs, sœur d’une puissante reine, épouse d’un

fils de roi, mère de deux grandes princesses, dont l’une est un ornement

dans l’auguste maison de France, et l’autre s’est fait admirer dans la

puissante maison de Brunswick; enfin dans une princesse dont le mérite

passe la naissance, encore que, sortie d’un père et de tant d’aïeux

souverains, elle ait réuni en elle avec le sang de Gonzague et de

Clèves, celui des Paléologue, celui de Lorraine, et celui de France par

tant de côtés: quand Dieu joint à ces avantages une égale réputation, et

qu’il choisit une personne d’un si grand éclat pour être l’objet de son

éternelle miséricorde, il ne se propose rien moins que d’instruire tout

l’univers. Vous donc qu’il assemble en ce saint lieu; et vous

principalement, pécheurs, dont il attend la conversion avec une si

longue patience, n’endurcissez pas vos cœurs: ne croyez pas qu’il vous

soit permis d’apporter seulement à ce discours des oreilles curieuses.

Toutes les vaines excuses dont vous couvrez votre impénitence, vous vont

être ôtées. Ou la princesse palatine portera la lumière dans vos yeux,

ou elle fera tomber, comme un déluge de feu, la vengeance de Dieu sur

vos têtes. Mon discours, dont vous vous croyez peut-être les juges, vous

jugera au dernier jour: ce sera sur vous un nouveau fardeau, comme

parlaient les prophètes: _Onus verbi Domini super Israël[119]_; et si

vous n’en sortez plus chrétiens, vous en sortirez plus coupables.

Commençons donc avec confiance l’œuvre de Dieu. Apprenons, avant toutes

choses, à n’être pas éblouis du bonheur qui ne remplit pas le cœur de

l’homme; ni des belles qualités qui ne le rendent pas meilleur; ni des

vertus dont l’enfer est rempli, qui nourrissent le péché et

l’impénitence, et qui empêchent l’horreur salutaire que l’âme pécheresse

aurait d’elle-même. Entrons encore plus profondément dans les voies de

la divine Providence, et ne craignons pas de faire paraître notre

princesse dans les états différents où elle a été. Que ceux-là craignent

de découvrir les défauts des âmes saintes, qui ne savent pas combien est

puissant le bras de Dieu, pour faire servir ces défauts non seulement à

sa gloire, mais encore à la perfection de ses élus. Pour nous, mes

frères, qui savons à quoi ont servi à saint Pierre ses reniements, à

saint Paul les persécutions qu’il a fait souffrir à l’Église, à saint

Augustin ses erreurs, à tous les saints pénitents leurs péchés; ne

craignons pas de mettre la princesse palatine dans ce rang, ni de la

suivre jusque dans l’incrédulité où elle était enfin tombée. C’est de là

que nous la verrons sortir pleine de gloire et de vertu, et nous

bénirons avec elle la main qui l’a relevée: heureux si la conduite que

Dieu tient sur elle nous fait craindre la justice, qui nous abandonne à

nous-mêmes, et désirer la miséricorde, qui nous en arrache. C’est ce que

demande de vous très haute et très puissante princesse, Anne de Gonzague

de Clèves, Princesse de Mantoue et de Monferrat, Comtesse Palatine du

Rhin.

[118] Isa. IX, 2.

[119] Zach. XII, 1.

* * * * *

Oraisons funèbres · 第 7 / 18 段