gloire d’une façon particulière, puisque, non contente d’y avoir part
comme compagne de son trône, elle ne cessait d’y contribuer par la
persévérance de ses vœux.
Pendant que ce grand roi la rendait la plus illustre de toutes les
reines, vous la faisiez, monseigneur, la plus illustre de toutes les
mères. Vos respects l’ont consolée de la perte de ses autres enfants.
Vous les lui avez rendus: elle s’est vue renaître dans ce prince qui
fait vos délices et les nôtres; et elle a trouvé une fille digne d’elle
dans cette auguste princesse qui, par son rare mérite autant que par les
droits d’un nœud sacré, ne fait avec vous qu’un même cœur. Si nous
l’avons admirée dès le moment qu’elle parut, le roi a confirmé notre
jugement; et maintenant devenue, malgré ses souhaits, la principale
décoration d’une cour, dont un si grand roi fait le soutien, elle est la
consolation de toute la France.
Ainsi notre reine, heureuse par sa naissance, qui lui rendait la piété
aussi bien que la grandeur comme héréditaire, par sa sainte éducation,
par son mariage, par la gloire et par l’amour d’un si grand roi, par le
mérite et par les respects de ses enfants, et par la vénération de tous
les peuples, ne voyait rien sur la terre qui ne fût au-dessous d’elle.
Élevez maintenant, ô Seigneur, et mes pensées et ma voix. Que je puisse
représenter à cette auguste audience l’incomparable beauté d’une âme que
vous avez toujours habitée, qui n’a jamais _affligé votre Esprit
saint[67]_, qui jamais n’a perdu le _goût du don céleste[68]_, afin que
nous commencions, malheureux pécheurs, à verser sur nous-mêmes un
torrent de larmes, et que, ravis des chastes attraits de l’innocence,
jamais nous ne nous lassions d’en pleurer la perte.
[67] Ephes. IV, 30.
[68] Heb. VII, 4.
* * * * *
A la vérité, chrétiens, quand on voit dans l’Évangile[69] la brebis
perdue, préférée par le bon Pasteur à tout le reste du troupeau; quand
on y lit cet heureux retour du prodigue retrouvé et ce transport d’un
père attendri qui met en joie toute sa famille, on est tenté de croire
que la pénitence est préférée à l’innocence même, et que le prodigue
retourné reçoit plus de grâces que son aîné, qui ne s’est jamais échappé
de la maison paternelle. Il est l’aîné toutefois, et deux mots, que lui
dit son père, lui font bien entendre qu’il n’a pas perdu ses avantages:
_Mon fils_, lui dit-il, _vous êtes toujours avec moi; et tout ce qui est
à moi est à vous[70]_. Cette parole, messieurs, ne se traite guère dans
les chaires, parce que cette inviolable fidélité ne se trouve guère dans
les mœurs. Expliquons-la toutefois, puisque notre illustre sujet nous y
conduit, et qu’elle a une parfaite conformité avec notre texte. Une
excellente doctrine de saint Thomas nous la fait entendre, et concilie
toutes choses. Dieu témoigne plus d’amour au juste toujours fidèle; il
en témoigne davantage aussi au pécheur réconcilié; mais en deux manières
différentes. L’un paraîtra plus favorisé, si l’on a égard à ce qu’il
est; et l’autre, si l’on remarque d’où il est sorti. Dieu conserve au
juste un plus grand don; il retire le pécheur d’un plus grand mal. Le
juste semblera plus avantagé, si l’on pèse son mérite; et le pécheur
plus chéri, si l’on considère son indignité. Le père du prodigue
l’explique lui-même: _Mon fils, vous êtes toujours avec moi, et tout ce
qui est à moi est à vous_; c’est ce qu’il dit à celui à qui il conserve
un plus grand don. _Il fallait se réjouir parce que votre frère était
mort, et il est ressuscité[71]_; c’est ainsi qu’il parle de celui qu’il
retire d’un plus grand abîme de maux. Ainsi les cœurs sont saisis d’une
joie soudaine par la grâce inespérée d’un beau jour d’hiver, qui après
un temps pluvieux vient réjouir tout d’un coup la face du monde; mais on
ne laisse pas de lui préférer la constante sérénité d’une saison plus
bénigne: et s’il nous est permis d’expliquer les sentiments du Sauveur
par ces sentiments humains, il s’émeut plus sensiblement sur les
pécheurs convertis, qui sont sa nouvelle conquête; mais il réserve une
plus douce familiarité aux justes, qui sont ses anciens et perpétuels
amis, puisque s’il dit, parlant du prodigue: _Qu’on lui rende sa
première robe[72]_; il ne lui dit pas toutefois: _Vous êtes toujours
avec moi_; ou, comme saint Jean le répète dans l’Apocalypse: _Ils sont
toujours avec l’Agneau... et paraissent sans tache devant son trône._
[69] Luc. XV, 4 et 20.
[70] Luc. XV, 31.
[71] Luc. XV, 32.
[72] Ibid. 22
Comment se conserve cette pureté dans ce lieu de tentations et parmi les
illusions des grandeurs du monde, vous l’apprendrez de la reine. Elle
est de ceux dont le Fils de Dieu a prononcé dans l’Apocalypse: _Celui
qui sera victorieux, je le ferai comme une colonne dans le temple de mon
Dieu[73]._ Il en sera l’ornement, il en sera le soutien par son exemple:
il sera haut, il sera ferme. Voilà déjà quelque image de la reine: _Il
ne sortira jamais du temple[74]._ Immobile comme une colonne, il aura sa
demeure fixe dans la maison du Seigneur, et n’en sera jamais séparé par
aucun crime. _Je le ferai_, dit Jésus-Christ: et c’est l’ouvrage de ma
grâce. Mais comment affermira-t-il cette colonne? Écoutez, voici le
mystère: et _j’écrirai dessus_, poursuit le Sauveur. J’élèverai la
colonne mais en même temps je mettrai dessus une inscription mémorable.
Hé! qu’écrirez-vous, ô Seigneur? Trois noms seulement, afin que
l’inscription soit aussi courte que magnifique. _J’y écrirai_, dit-il,
_le nom de mon Dieu, et le nom de la cité de mon Dieu, la nouvelle
Jérusalem, et mon nouveau nom_. Ces noms, comme la suite le fera
paraître, signifient une foi vive dans l’intérieur, les pratiques
extérieures de la piété dans les saintes observances de l’Église, et la
fréquentation des saints sacrements: trois moyens de conserver
l’innocence, et l’abrégé de la vie de notre sainte princesse. C’est ce
que vous verrez écrit sur la colonne, et vous lirez dans son inscription
les causes de sa fermeté. Et d’abord: _J’y écrirai_, dit-il, _le nom de
mon Dieu_, en lui inspirant une foi vive. C’est, messieurs, par une
telle foi, que le nom de Dieu est gravé profondément dans nos cœurs. Une
foi vive est le fondement de la stabilité que nous admirons: car d’où
viennent nos inconstances, si ce n’est de notre foi chancelante? Parce
que ce fondement est mal affermi, nous craignons de bâtir dessus, et
nous marchons d’un pas douteux dans le chemin de la vertu. La foi seule
a de quoi fixer l’esprit vacillant; car écoutez les qualités que saint
Paul lui donne: _La foi_, dit-il, _est une substance[75]_, un solide
fondement, un ferme soutien. Mais de quoi? de ce qui se voit dans le
monde? Comment donner une consistance, ou, pour parler avec saint Paul,
_une substance_ et un corps à cette ombre fugitive? La foi est donc un
soutien, mais _des choses qu’on doit espérer_. Et quoi encore?
Argumentum non apparentium: c’est _une pleine conviction de ce qui ne
paraît pas_. La foi doit avoir en elle la conviction. Vous ne l’avez
pas, direz-vous: j’en sais la cause; c’est que vous craignez de l’avoir,
au lieu de la demander à Dieu qui la donne. C’est pourquoi tout tombe en
ruine dans vos mœurs, et vos sens trop décisifs emportent si facilement
votre raison incertaine et irrésolue. Et que veut dire cette conviction
dont parle l’Apôtre, si ce n’est, comme il dit ailleurs[76], une
soumission de _l’intelligence entièrement captivée_ sous l’autorité d’un
Dieu qui parle? Considérez la pieuse reine devant les autels; voyez
comme elle est saisie de la présence de Dieu: ce n’est pas par sa suite
qu’on la connaît, c’est par son attention, et par cette respectueuse
immobilité, qui ne lui permet pas même de lever les yeux. Le sacrement
adorable approche. Ah! la foi du centurion, admirée par le Sauveur même,
ne fut pas plus vive, et il ne dit pas plus humblement: _Je ne suis pas
digne[77]._ Voyez comme elle frappe cette poitrine innocente, comme elle
se reproche les moindres péchés, comme elle abaisse cette tête auguste
devant laquelle s’incline l’univers. La terre, son origine et sa
sépulture, n’est pas encore assez basse pour la recevoir: elle voudrait
disparaître tout entière devant la majesté du Roi des rois. Dieu lui
grave par une foi vive dans le fond du cœur ce que disait Isaïe:
_Cherchez des antres profonds, cachez-vous dans les ouvertures de la
terre devant la face du Seigneur, et devant la gloire d’une si haute
majesté[78]._
[73] Apoc. III, 12.
[74] Apoc. III, 12.
[75] Heb. XI, 1.
[76] 2 Cor. X, 5.
[77] Matt. VIII, 8, 10.
[78] Isa. II, 10.
Ne vous étonnez donc pas si elle est si humble sur le trône. O spectacle
merveilleux, et qui ravit en admiration le ciel et la terre! Vous allez
voir une reine, qui, à l’exemple de David, attaque de tous côtés sa
propre grandeur, et tout l’orgueil qu’elle inspire: vous verrez dans les
paroles de ce grand roi la vive peinture de la reine, et vous en
reconnaîtrez tous les sentiments[79]. _O Seigneur, mon cœur ne s’est
point haussé!_ voilà l’orgueil attaqué dans sa source. _Mes regards ne
se sont pas élevés_: en voilà l’ostentation et le faste réprimés. Ah!
Seigneur, je n’ai pas eu ce dédain qui empêche de jeter les yeux sur les
mortels trop rampants, et qui faisait dire à l’âme arrogante[80]: _Il
n’y a que moi sur la terre._ Combien était ennemie la pieuse reine de
ces regards dédaigneux! et dans une si haute élévation, qui vit jamais
paraître en cette princesse ou le moindre sentiment d’orgueil, ou le
moindre air de mépris? David poursuit: _Je ne marche point dans de
vastes pensées, ni dans des merveilles qui me passent._ Il combat ici
les excès où tombent naturellement les grandes puissances.
_L’orgueil[81]_, qui _monte toujours_, après avoir porté ses prétentions
à ce que la grandeur humaine a de plus solide, ou plutôt de moins
ruineux, pousse ses desseins jusqu’à l’extravagance, et donne
témérairement dans des projets insensés, comme faisait ce roi superbe
(digne figure de l’ange rebelle)[82], lorsqu’_il disait en son cœur: Je
m’élèverai au-dessus des nues, je poserai mon trône sur les astres, et
je serai semblable au Très-Haut_. Je ne me perds point, dit David, dans
de tels excès; et voilà l’orgueil méprisé dans ses égarements. Mais
après l’avoir ainsi rabattu dans tous les endroits par où il semblait
vouloir s’élever, David l’atterre tout à fait par ces paroles: _Si_,
dit-il, _je n’ai pas eu d’humbles sentiments, et que j’aie exalté mon
âme_: ou, comme traduit saint Jérôme: _Si je n’ai pas fait taire mon
âme_: si je n’ai pas imposé silence à ces flatteuses pensées, qui se
présentent sans cesse pour enfler nos cœurs. Et enfin il conclut ainsi
ce beau psaume: _Mon âme a été_, dit-il, _comme un enfant sevré_. Je me
suis arraché moi-même aux douceurs de la gloire humaine, peu capables de
me soutenir, pour donner à mon esprit une nourriture plus solide. Ainsi
l’âme supérieure domine de tous côtés cette impérieuse grandeur, et ne
lui laisse dorénavant aucune place. David ne donna jamais de plus beau
combat. Non, mes frères, les Philistins défaits, et les ours mêmes
déchirés de ses mains, ne sont rien en comparaison de sa grandeur qu’il
a domptée. Mais la sainte princesse que nous célébrons, l’a égalé dans
la gloire d’un si beau triomphe.
[79] Ps. CXXXI, 1.
[80] Isa. XLVII, 8.
[81] Ps. LXXIII, 24.
[82] Isa. XIV, 13, 14.
Elle sut pourtant se prêter au monde avec toute la dignité que demandait
sa grandeur. Les rois, non plus que le soleil, n’ont pas reçu en vain
l’éclat qui les environne: il est nécessaire au genre humain; et ils
doivent, pour le repos autant que pour la décoration de l’univers,
soutenir une majesté, qui n’est qu’un rayon de celle de Dieu. Il était
aisé à la reine de faire sentir une grandeur qui lui était naturelle.
Elle était née dans une cour, où la majesté se plaît à paraître avec
tout son appareil, et d’un père qui sut conserver, avec une grâce comme
avec une jalousie particulière, ce qu’on appelle en Espagne les coutumes
de qualité et les bienséances du palais. Mais elle aimait mieux tempérer
la majesté, et l’anéantir devant Dieu, que de la faire éclater devant
les hommes. Ainsi nous la voyions courir aux autels, pour y goûter avec
David un humble repos, et s’enfoncer dans son oratoire, où, malgré le
tumulte de la cour, elle trouvait le Carmel d’Élie, le désert de Jean,
et la montagne si souvent témoin des gémissements de Jésus.
J’ai appris de saint Augustin, que _l’âme attentive se fait elle-même
une solitude[83]_. Mais, mes frères, ne nous flattons pas: il faut
savoir se donner des heures d’une solitude effective, si l’on veut
conserver les forces de l’âme. C’est ici qu’il faut admirer l’inviolable
fidélité que la reine gardait à Dieu. Ni les divertissements, ni les
fatigues des voyages, ni aucune occupation, ne lui faisait perdre ces
heures particulières qu’elle destinait à la méditation et à la prière.
Aurait-elle été si persévérante dans cet exercice, si elle n’y eût goûté
la _manne cachée que nul ne connaît que celui qui en ressent les saintes
douceurs[84]_? C’est la qu’elle disait avec David: _O Seigneur, votre
servante a trouvé son cœur pour vous faire cette prière[85]._ Où
allez-vous, cœurs égarés? Quoi! même pendant la prière vous laissez
errer votre imagination vagabonde; vos ambitieuses pensées vous
reviennent devant Dieu; elles font même le sujet de votre prière! Par
l’effet du même transport qui vous fait parler aux hommes de vos
prétentions, vous en venez encore parler à Dieu, pour faire servir le
ciel et la terre à vos intérêts. Ainsi votre ambition, que la prière
devait éteindre, s’y échauffe: feu bien différent de celui que David
_sentait allumer dans sa méditation[86]_. Ah! plutôt puissiez-vous dire
avec ce grand roi, et avec la pieuse reine que nous honorons: _O
Seigneur, votre serviteur a trouvé son cœur._ J’ai rappelé ce fugitif,
et le voilà tout entier devant votre face.
[83] De divers. Quæstion. ad Simplic., lib. II, 4.
[84] Apoc. II, 17.
[85] 2 Reg. VIII, 27.
[86] Ps. XXXVIII, 4.
Ange saint, qui présidiez à l’oraison de cette sainte princesse, et qui
portiez cet encens au-dessus des nues pour le faire brûler sur
l’autel[87] que saint Jean a vu dans le ciel, racontez-nous les ardeurs
de ce cœur blessé de l’amour divin: faites-nous paraître ces torrents de
larmes, que la reine versait devant Dieu pour ses péchés. Quoi donc! les
âmes innocentes ont-elles aussi les pleurs et les amertumes de la
pénitence? Oui sans doute, puisqu’il est écrit que rien n’est pur sur la
terre[88], et que _celui qui dit qu’il ne pèche pas se trompe
lui-même[89]_. Mais c’est des péchés légers; légers par comparaison, je
le confesse: légers en eux-mêmes; la reine n’en connaît aucun de cette
nature. C’est ce que porte en son fonds toute âme innocente. La moindre
ombre se remarque sur ces vêtements qui n’ont pas encore été salis, et
leur vive blancheur en accuse toutes les taches. Je trouve ici les
chrétiens trop savants. Chrétien, tu sais trop la distinction des péchés
véniels d’avec les mortels. Quoi! le nom commun de péché ne suffira pas
pour te les faire détester les uns et les autres? Sais-tu que ces péchés
qui semblent légers, deviennent accablants par leur multitude, à cause
des funestes dispositions qu’ils mettent dans les consciences? C’est ce
qu’enseignent d’un commun accord tous les saints docteurs après saint
Augustin et saint Grégoire. Sais-tu que les péchés qui seraient véniels
par leur objet, peuvent devenir mortels par l’excès de l’attachement?
Les plaisirs innocents, le deviennent bien, selon la doctrine des
saints; et seuls ils ont pu damner le mauvais riche, pour avoir été trop
goûtés. Mais qui sait le degré qu’il faut pour leur inspirer ce poison
mortel? Et n’est-ce pas une des raisons qui fait que David s’écrie: _Qui
peut connaître ses péchés?[90]_ Que je hais donc ta vaine science et ta
mauvaise subtilité, âme téméraire, qui prononces si hardiment: «Ce péché
que je commets sans crainte, est véniel!» L’âme vraiment pure n’est pas
si savante. La reine sait en général qu’il y a des péchés véniels, car
la foi l’enseigne; mais la foi ne lui enseigne pas que les siens le
soient. Deux choses vont vous faire voir l’éminent degré de sa vertu.
Nous le savons, chrétiens, et nous ne donnons point de fausses louanges
devant ces autels. Elle a dit souvent dans cette bienheureuse
simplicité, qui lui était commune avec tous les saints, qu’elle ne
comprenait pas comment on pouvait commettre volontairement un seul
péché, pour petit qu’il fût. Elle ne disait donc pas, «Il est véniel»:
elle disait, «Il est péché», et son cœur innocent se soulevait. Mais
comme il échappe toujours quelque péché à la fragilité humaine, elle ne
disait pas, «il est léger»: encore une fois, «Il est péché»,
disait-elle. Alors, pénétrée des siens, s’il arrivait quelque malheur à
sa personne, à sa famille, à l’État, elle s’en accusait seule. Mais
quels malheurs, direz-vous, dans cette grandeur et dans un si long cours
de prospérités? Vous croyez donc que les déplaisirs et les plus
mortelles douleurs ne se cachent pas sous la pourpre? Ou qu’un royaume
est un remède universel à tous les maux, un baume qui les adoucit, un
charme qui les enchante? Au lieu que par un conseil de la Providence
divine, qui sait donner aux conditions les plus élevées leur
contre-poids, cette grandeur que nous admirons de loin comme quelque
chose au-dessus de l’homme, touche moins quand on y est né, ou se
confond elle-même dans son abondance; et qu’il se forme au contraire
parmi les grandeurs une nouvelle sensibilité pour les déplaisirs, dont
le coup est d’autant plus rude qu’on est moins préparé à le soutenir.
[87] Apoc. VIII, 3.
[88] Job XV, 15.
[89] 1 Joan. I, 8.
[90] Ps. XVIII, 13.
Il est vrai que les hommes aperçoivent moins cette malheureuse
délicatesse dans les âmes vertueuses. On les croit insensibles, parce
que non seulement elles savent taire, mais encore sacrifier leurs peines
secrètes. Mais le Père céleste se plaît à les regarder dans le secret;
et comme il sait leur préparer leur croix, il y mesure aussi leur
récompense. Croyez-vous que la reine pût être en repos dans ces fameuses
campagnes, qui nous apportaient coup sur coup tant de surprenantes
nouvelles? Non, messieurs: elle était toujours tremblante, parce qu’elle
voyait toujours cette précieuse vie, dont la sienne dépendait, trop
facilement hasardée. Vous avez vu ses terreurs: vous parlerai-je de ses
pertes, et de la mort de ses chers enfants? Ils lui ont tous déchiré le
cœur. Représentons-nous ce jeune prince, que les Grâces semblaient
elles-mêmes avoir formé de leurs mains. Pardonnez-moi ces expressions.
Il me semble que je vois encore tomber cette fleur. Alors, triste
messager d’un événement si funeste, je fus aussi le témoin, en voyant le
roi et la reine, d’un côté de la douleur la plus pénétrante, et de
l’autre des plaintes les plus lamentables; et sous des formes
différentes, je vis une affliction sans mesure. Mais je vis aussi des
deux côtés la foi également victorieuse; je vis le sacrifice agréable de
l’âme humiliée sous la main de Dieu, et deux victimes royales immoler
d’un commun accord leur propre cœur.
Pourrai-je maintenant jeter les yeux sur la terrible menace du ciel
irrité, lorsqu’il sembla si longtemps vouloir frapper ce Dauphin même,
notre plus chère espérance? Pardonnez-moi, messieurs, pardonnez-moi, si
je renouvelle vos frayeurs. Il faut bien, et je le puis dire, que je me
fasse à moi-même cette violence, puisque je ne puis montrer qu’à ce prix
la constance de la reine. Nous vîmes alors dans cette princesse, au
milieu des alarmes d’une mère, la foi d’une chrétienne. Nous vîmes un
Abraham prêt à immoler Isaac, et quelques traits de Marie quand elle
offrit son Jésus. Ne craignons point de le dire, puisqu’un Dieu ne s’est
fait homme que pour assembler autour de lui des exemples pour tous les
états. La reine pleine de foi ne se propose pas un moindre modèle que
Marie. Dieu lui rend aussi son fils unique, qu’elle lui offre d’un cœur
déchiré, mais soumis, et veut que nous lui devions encore une fois un si
grand bien.
On ne se trompe pas, chrétiens, quand on attribue tout à la prière.
Dieu, qui l’inspire, ne lui peut rien refuser. _Un roi_, dit David, _ne
se sauve pas par ses armées, et le puissant ne se sauve pas par sa
valeur[91]_. Ce n’est pas aussi aux sages conseils qu’il faut attribuer
les heureux succès. _Il s’élève_, dit le Sage[92], _plusieurs pensées
dans le cœur de l’homme_: reconnaissez l’agitation et les pensées
incertaines des conseils humains: _mais_, poursuit-il, _la volonté du
Seigneur demeure ferme_; et pendant que les hommes délibèrent, il ne
s’exécute que ce qu’il résout. _Le Terrible[93]_, le Tout-Puissant, _qui
ôte_, quand il lui plaît, _l’esprit des princes_, le leur laisse aussi
quand il veut, pour les confondre davantage, et les _prendre dans leurs
propres finesses[94]_. Car _il n’y a point de prudence, il n’y a point
de sagesse, il n’y a point de conseil contre le Seigneur[95]_. Les
Machabées étaient vaillants; et néanmoins, il est écrit qu’_ils
combattaient par leurs prières[96]_ plus que par leurs armes: assurés
par l’exemple de Moïse, que les mains élevées à Dieu enfoncent plus de
bataillons que celles qui frappent. Quand tout cédait à Louis, et que
nous crûmes voir revenir le temps des miracles, où les murailles
tombaient au bruit des trompettes, tous les peuples jetaient les yeux
sur la reine, et croyaient voir partir de son oratoire la foudre qui
accablait tant de villes.
[91] Ps. XXXII, 16.
[92] Prov. XIX, 21.
[93] Ps. LXXV, 12, 13.
[94] Job V, 13; 1 Cor. III, 19.
[95] Prov. XXI, 30.
[96] 2 Mach. XV, 27.