Jamais plante ne fut cultivée avec plus de soin, ni ne se vit plutôt

couronnée de fleurs et de fruits, que la princesse Anne. Dès ses plus

tendres années, elle perdit sa pieuse mère Catherine de Lorraine.

Charles, duc de Nevers, et depuis duc de Mantoue, son père, lui en

trouva une digne d’elle, et ce fut la vénérable mère Françoise de la

Châtre, d’heureuse et sainte mémoire, abbesse de Faremonstier, que nous

pouvons appeler la restauratrice de la règle de saint Benoît, et la

lumière de la vie monastique. Dans la solitude de Sainte-Fare, autant

éloignée des voies du siècle que sa bienheureuse situation la sépare de

tout commerce du monde; dans cette sainte montagne, que Dieu avait

choisie depuis mille ans, où les épouses de Jésus-Christ faisaient

revivre la beauté des anciens jours; où les joies de la terre étaient

inconnues; où les vestiges des hommes du monde, des curieux et des

vagabonds ne paraissaient pas: sous la conduite de la sainte abbesse,

qui savait donner le lait aux enfants, aussi bien que le pain aux forts,

les commencements de la princesse Anne étaient heureux. Les mystères lui

furent révélés; l’Écriture lui devint familière; on lui avait appris la

langue latine, parce que c’était celle de l’Église; et l’office divin

faisait ses délices. Elle aimait tout dans la vie religieuse, jusqu’à

ses austérités et à ses humiliations; et, durant douze ans qu’elle fut

dans ce monastère, on lui voyait tant de modestie et tant de sagesse,

qu’on ne savait à quoi elle était le plus propre, ou à commander ou à

obéir. Mais la sage abbesse, qui la crut capable de soutenir sa réforme,

la destinait au gouvernement; et déjà on la comptait parmi les

princesses qui avaient conduit cette célèbre abbaye, quand sa famille,

trop empressée à exécuter ce pieux projet, le rompit. Nous sera-t-il

permis de le dire? La princesse Marie, pleine alors de l’esprit du

monde, croyait, selon la coutume des grandes maisons, que ses jeunes

sœurs devaient être sacrifiées à ses grands desseins. Qui ne sait où son

rare mérite et son éclatante beauté, avantage toujours trompeur, lui

firent porter ses espérances? Et d’ailleurs, dans les plus puissantes

maisons, les partages ne sont-ils pas regardés comme une espèce de

dissipation, par où elles se détruisent d’elles-mêmes: tant le néant y

est attaché! La princesse Bénédicte, la plus jeune des trois sœurs, fut

la première immolée à ces intérêts de famille. On la fit abbesse, sans

que, dans un âge si tendre, elle sût ce qu’elle faisait; et la marque

d’une si grave dignité fut comme un jouet entre ses mains. Un sort

semblable était destiné à la princesse Anne. Elle eût pu renoncer à sa

liberté, si on lui eût permis de la sentir; et il eût fallu la conduire,

et non pas la précipiter dans le bien. C’est ce qui renversa tout à coup

les desseins de Faremonstier. Avenai parut avoir un air plus libre, et

la princesse Bénédicte y présentait à sa sœur une retraite agréable.

Quelle merveille de la grâce! Malgré une vocation si peu régulière, la

jeune abbesse devint un modèle de vertu. Ses douces conversations

rétablirent dans le cœur de la princesse Anne ce que d’importuns

empressements en avaient banni. Elle prêtait de nouveau l’oreille à

Dieu, qui l’appelait avec tant d’attraits à la vie religieuse; et

l’asile qu’elle avait choisi pour défendre sa liberté, devint un piège

innocent pour la captiver. On remarquait dans les deux princesses la

même noblesse dans les sentiments, le même agrément, et, si vous me

permettez de parler ainsi, les mêmes insinuations dans les entretiens:

au dedans les mêmes désirs, au dehors les mêmes grâces; et jamais sœurs

ne furent unies par des liens ni si doux ni si puissants. Leur vie eût

été heureuse dans leur éternelle union, et la princesse Anne n’aspirait

plus qu’au bonheur d’être une humble religieuse d’une sœur dont elle

admirait la vertu. En ce temps, le duc de Mantoue leur père mourut: les

affaires les appelèrent à la cour: la princesse Bénédicte, qui avait son

partage dans le ciel, fut jugée propre à concilier les intérêts

différents dans la famille. Mais, ô coup funeste pour la princesse Anne!

la pieuse abbesse mourut dans ce beau travail, et dans la fleur de son

âge. Je n’ai pas besoin de vous dire combien le cœur tendre de la

princesse Anne fut profondément blessé par cette mort. Mais ce ne fut

pas là sa plus grande plaie. Maîtresse de ses désirs, elle vit le monde,

elle en fut vue: bientôt elle sentit qu’elle plaisait; et vous savez le

poison subtil qui entre dans un jeune cœur avec ces pensées. Ces beaux

desseins furent oubliés. Pendant que tant de naissance, tant de biens,

tant de grâces qui l’accompagnaient lui attiraient les regards de toute

l’Europe, le prince Édouard de Bavière, fils de l’électeur Frédéric V,

comte palatin du Rhin, et roi de Bohême, jeune prince qui s’était

réfugié en France durant les malheurs de sa maison, la mérita. Elle

préféra aux richesses les vertus de ce prince, et cette noble alliance,

où de tous côtés on ne trouvait que des rois. La princesse Anne l’invite

à se faire instruire: il connut bientôt les erreurs où les derniers de

ses pères, déserteurs de l’ancienne foi, l’avaient engagé. Heureux

présages pour la maison palatine! Sa conversion fut suivie de celle de

la princesse Louise sa sœur, dont les vertus font éclater par toute

l’Église la gloire du saint monastère de Maubuisson; et ces

bienheureuses prémices ont attiré une telle bénédiction sur la maison

palatine, que nous la voyons enfin catholique dans son chef. Le mariage

de la princesse Anne fut un heureux commencement d’un si grand ouvrage.

Mais, hélas! tout ce qu’elle aimait devait être de peu de durée. Le

prince son époux lui fut ravi, et lui laissa trois princesses dont les

deux qui restent pleurent encore la meilleure mère qui fut jamais, et ne

trouvent de consolation que dans le souvenir de ses vertus. Ce n’est pas

encore le temps de vous en parler. La princesse palatine est dans l’état

le plus dangereux de sa vie.

Que le monde voit peu de ces veuves, dont parle saint Paul[120], qui,

_vraiment veuves et désolées_, s’ensevelissent, pour ainsi dire,

elles-mêmes dans le tombeau de leurs époux; y enterrent tout amour

humain avec ces cendres chéries; et, délaissées sur la terre, _mettent

leur espérance en Dieu, et passent les nuits et les jours dans la

prière!_ Voilà l’état d’une veuve chrétienne, selon les préceptes de

saint Paul: état oublié parmi nous, où la viduité est regardée, non plus

comme un état de désolation, car ces mots ne sont plus connus, mais

comme un état désirable, où, affranchi de tout joug, on n’a plus à

contenter que soi-même, sans songer à cette terrible sentence de saint

Paul: _La veuve qui passe sa vie dans les plaisirs[121]_; remarquez

qu’il ne dit pas, la veuve qui passe sa vie dans les crimes; il dit: _La

veuve qui la passe dans les plaisirs, elle est morte toute vive_; parce

qu’oubliant le deuil éternel et le caractère de désolation, qui fait le

soutien comme la gloire de son état, elle s’abandonne aux joies du

monde. Combien donc en devrait-on pleurer comme mortes, de ces veuves

jeunes et riantes, que le monde trouve si heureuses! Mais surtout quand

on a connu Jésus-Christ, et qu’on a eu part à ses grâces; quand la

lumière divine s’est découverte, et qu’avec des yeux illuminés on se

jette dans les voies du siècle: qu’arrive-t-il à une âme qui tombe d’un

si haut état, qui renouvelle contre Jésus-Christ, et encore contre

Jésus-Christ connu et goûté, tous les outrages des Juifs, et le crucifie

encore une fois? Vous reconnaissez le langage de saint Paul[122].

Achevez donc, grand apôtre, et dites-nous ce qu’il faut attendre d’une

chute si déplorable. _Il est impossible_, dit-il, _qu’une telle âme soit

renouvelée par la pénitence_. Impossible: quelle parole! Soit,

messieurs, qu’elle signifie que la conversion de ces âmes, autrefois si

favorisées, surpasse toute la mesure des dons ordinaires, et demande,

pour ainsi parler, le dernier effort de la puissance divine; soit que

l’impossibilité dont parle saint Paul, veuille dire qu’en effet il n’y a

plus de retour à ces premières douceurs qu’a goûtées une âme innocente,

quand elle y a renoncé avec connaissance, de sorte qu’elle ne peut

rentrer dans la grâce que par des chemins difficiles et avec des peines

extrêmes. Quoi qu’il en soit, chrétiens, l’un et l’autre s’est vérifié

dans la princesse palatine. Pour la plonger entièrement dans l’amour du

monde, il fallait ce dernier malheur. Quoi? La faveur de la cour. La

cour veut toujours unir les plaisirs avec les affaires. Par un mélange

étonnant, il n’y a rien de plus sérieux, ni ensemble de plus enjoué.

Enfoncez: vous trouvez partout des intérêts cachés, des jalousies

délicates qui causent une extrême sensibilité, et, dans une ardente

ambition, des soins et un sérieux aussi triste qu’il est vain. Tout est

couvert d’un air gai, et vous diriez qu’on ne songe qu’à s’y divertir.

[120] 1 Tim. V, 3 _et seq._

[121] 1 Tim. V, 6.

[122] Heb. VI, 4 _et seq._

Le génie de la princesse palatine se trouva également propre aux

divertissements et aux affaires. La cour ne vit jamais rien de plus

engageant; et, sans parler de sa pénétration ni de la fertilité infinie

de ses expédients, tout cédait au charme secret de ses entretiens. Que

vois-je durant ce temps? Quel trouble! quel affreux spectacle se

présente ici à mes yeux! La monarchie ébranlée jusqu’aux fondements; la

guerre civile, la guerre étrangère; le feu au dedans et au dehors: les

remèdes de tous côtés plus dangereux que les maux; les princes arrêtés

avec grand péril, et délivrés avec un péril encore plus grand; ce

prince, que l’on regardait comme le héros de son siècle, rendu inutile à

sa patrie, dont il avait été le soutien; et ensuite, je ne sais comment,

contre sa propre inclination, armé contre elle; un ministre persécuté,

et devenu nécessaire, non seulement par l’importance de ses services,

mais encore par ses malheurs, où l’autorité souveraine était engagée.

Que dirai-je? Étaient-ce là de ces tempêtes, par où le ciel a besoin de

se décharger quelquefois? Et le calme profond de nos jours devait-il

être précédé par de tels orages? Ou bien étaient-ce les derniers efforts

d’une liberté remuante, qui allait céder la place à l’autorité légitime?

Ou bien était-ce comme un travail de la France prête à enfanter le règne

miraculeux de Louis? Non, non: c’est Dieu, qui voulait montrer[123]

qu’il donne la mort, et qu’il ressuscite; qu’il plonge jusqu’aux enfers,

et qu’il en retire; qu’il secoue la terre[124], et la brise, et qu’il

guérit en un moment toutes ses brisures. Ce fut là que la princesse

palatine signala sa fidélité, et fit paraître toutes les richesses de

son esprit. Je ne dis rien qui ne soit connu. Toujours fidèle à l’État

et à la grande reine Anne d’Autriche, on sait qu’avec le secret de cette

princesse elle eut encore celui de tous les partis: tant elle était

pénétrante, tant elle s’attirait de confiance, tant il lui était naturel

de gagner les cœurs! Elle déclarait aux chefs des partis jusqu’où elle

pouvait s’engager; et on la croyait incapable ni de tromper ni d’être

trompée. Mais son caractère particulier était de concilier les intérêts

opposés, et en s’élevant au-dessus, de trouver le secret endroit, et

comme le nœud par où on les peut réunir. Que lui servirent ses rares

talents? Que lui servit d’avoir mérité la confiance intime de la cour,

d’en soutenir le ministre deux fois éloigné, contre sa mauvaise fortune,

contre ses propres frayeurs, contre la malignité de ses ennemis, et

enfin contre ses amis, ou partagés, ou irrésolus, ou infidèles? Que ne

lui promit-on pas dans ces besoins! Mais quel fruit lui en revint-il,

sinon de connaître par expérience le faible des grands politiques, leurs

volontés changeantes, ou leurs paroles trompeuses; la diverse face des

temps; les amusements des promesses; l’illusion des amitiés de la terre,

qui s’en vont avec les années et les intérêts; et la profonde obscurité

du cœur de l’homme, qui ne sait jamais ce qu’il voudra, qui souvent ne

sait pas bien ce qu’il veut, et qui n’est pas moins caché ni moins

trompeur à lui-même qu’aux autres! O éternel Roi des siècles, qui

possédez seul l’immortalité, voilà ce qu’on vous préfère; voilà ce qui

éblouit les âmes qu’on appelle grandes!

[123] 1 Reg. II, 6.

[124] Ps. LIX, 4.

Dans ces déplorables erreurs, la princesse palatine avait les vertus que

le monde admire, et qui font qu’une âme séduite s’admire elle-même:

inébranlable dans ses amitiés, et incapable de manquer aux devoirs

humains. La reine sa sœur en fit l’épreuve dans un temps où leurs cœurs

étaient désunis. Un nouveau conquérant s’élève en Suède. On y voit un

autre Gustave non moins fier, ni moins hardi, ou moins belliqueux que

celui dont le nom fait encore trembler l’Allemagne. Charles-Gustave

parut à la Pologne surprise et trahie, comme un lion qui tient sa proie

dans ses ongles, tout prêt à la mettre en pièces. Qu’est devenue cette

redoutable cavalerie qu’on voit fondre sur l’ennemi avec la vitesse d’un

aigle? Où sont ces âmes guerrières, ces marteaux d’armes tant vantés, et

ces arcs qu’on ne vit jamais tendus en vain? Ni les chevaux ne sont

vites, ni les hommes ne sont adroits, que pour fuir devant le vainqueur.

En même temps la Pologne se voit ravagée par le rebelle Cosaque, par le

Moscovite infidèle, et plus encore par le Tartare, qu’elle appelle à son

secours dans son désespoir. Tout nage dans le sang, et on ne tombe que

sur des corps morts. La reine n’a plus de retraite; elle a quitté le

royaume: après de courageux mais de vains efforts, le roi est contraint

de la suivre: réfugiés dans la Silésie, où ils manquent des choses les

plus nécessaires, il ne leur reste qu’à considérer de quel côté allait

tomber ce grand arbre[125] ébranlé par tant de mains, et frappé de tant

de coups à sa racine, ou qui en enlèverait les rameaux épars. Dieu en

avait disposé autrement. La Pologne était nécessaire à son Église, et

lui devait un vengeur. Il la regarde en pitié. Sa main puissante ramène

en arrière le Suédois indompté, tout frémissant qu’il était. Il se venge

sur le Danois, dont la soudaine invasion l’avait rappelé; et déjà il l’a

réduit à l’extrémité. Mais l’Empire et la Hollande se remuent contre un

conquérant qui menaçait tout le Nord de la servitude. Pendant qu’il

rassemble de nouvelles forces, et médite de nouveaux carnages, Dieu

tonne du plus haut des cieux: le redouté capitaine tombe au plus beau

temps de sa vie; et la Pologne est délivrée. Mais le premier rayon

d’espérance vint de la princesse palatine: honteuse de n’envoyer que

cent mille livres au roi et à la reine de Pologne, elle les envoie du

moins avec une incroyable promptitude. Qu’admira-t-on davantage, ou de

ce que ce secours vint si à propos, ou de ce qu’il vint d’une main dont

on ne l’attendait pas, ou de ce que, sans chercher d’excuse dans le

mauvais état où se trouvaient ses affaires, la princesse palatine s’ôta

tout pour soulager une sœur qui ne l’aimait pas? Les deux princesses ne

furent plus qu’un même cœur: la reine parut vraiment reine par une bonté

et par une magnificence dont le bruit a retenti par toute la terre; et

la princesse palatine joignit au respect qu’elle avait pour une aînée de

ce rang et de ce mérite une éternelle reconnaissance.

[125] Ezech. XXXI, 12.

Quel est, messieurs, cet aveuglement dans une âme chrétienne, et qui le

pourrait comprendre, d’être incapable de manquer aux hommes, et de ne

craindre pas de manquer à Dieu? comme si le culte de Dieu ne tenait

aucun rang parmi les devoirs! Contez-nous donc maintenant, vous qui les

savez, toutes les grandes qualités de la princesse palatine; faites-nous

voir, si vous le pouvez, toutes les grâces de cette douce éloquence, qui

s’insinuait dans les cœurs par des tours si nouveaux et si naturels;

dites qu’elle était généreuse, libérale, reconnaissante, fidèle dans ses

promesses, juste: vous ne faites que raconter ce qui l’attachait à

elle-même. Je ne vois dans tout ce récit que le prodigue de

l’Évangile[126], qui veut avoir son partage, qui veut jouir de soi-même

et des biens que son père lui a donnés, qui s’en va le plus loin qu’il

peut de la maison paternelle, _dans un pays écarté_, où il dissipe tant

de rares trésors, et, en un mot, où il donne au monde tout ce que Dieu

voulait avoir. Pendant qu’elle contentait le monde et se contentait

elle-même, la princesse palatine n’était pas heureuse, et le vide des

choses humaines se faisait sentir à son cœur. Elle n’était heureuse, ni

pour avoir avec l’estime du monde, qu’elle avait tant désirée, celle du

roi même; ni pour avoir l’amitié et la confiance de Philippe, et des

deux princesses, qui ont fait successivement avec lui la seconde lumière

de la cour; de Philippe, dis-je, ce grand prince, que ni sa naissance,

ni sa valeur, ni la victoire elle-même, quoiqu’elle se donne à lui avec

tous ses avantages, ne peuvent enfler; et de ces deux grandes

princesses, dont on ne peut nommer l’une sans douleur, ni connaître

l’autre sans l’admirer. Mais peut-être que le solide établissement de la

famille de notre princesse achèvera son bonheur. Non, elle n’était

heureuse ni pour avoir placé auprès d’elle la princesse Anne, sa chère

fille et les délices de son cœur, ni pour l’avoir placée dans une maison

où tout est grand. Que sert de s’expliquer davantage? On dit tout, quand

on prononce seulement le nom de Louis de Bourbon, prince de Condé, et de

Henri-Jules de Bourbon, duc d’Enghien. Avec un peu plus de vie, elle

aurait vu les grands dons, et le premier des mortels touché de ce que le

monde admire le plus après lui, se plaire à le reconnaître par de dignes

distinctions. C’est ce qu’elle devait attendre du mariage de la

princesse Anne. Celui de la princesse Bénédicte ne fut guère moins

heureux, puisqu’elle épousa Jean-Frédéric, duc de Brunswick, et de

Hanovre, souverain puissant, qui avait joint le savoir avec la valeur,

la religion catholique avec les vertus de sa maison, et pour comble de

joie à notre princesse, le service de l’Empire avec les intérêts de la

France. Tout était grand dans sa famille; et la princesse Marie, sa

fille, n’aurait eu à désirer sur la terre qu’une vie plus longue. Que

s’il fallait, avec tant d’éclat, la tranquillité et la douceur, elle

trouvait dans un prince, aussi grand d’ailleurs que celui qui honore

cette audience, avec les grandes qualités, celles qui pouvaient

contenter sa délicatesse; et dans la duchesse sa chère fille, un naturel

tel qu’il le fallait à un cœur comme le sien, un esprit qui se fait

sentir sans vouloir briller, une vertu qui devait bientôt forcer

l’estime du monde, et comme une vive lumière percer tout à coup avec un

grand éclat, un beau, mais sombre nuage. Cette alliance fortunée lui

donnait une perpétuelle et étroite liaison avec le prince qui de tout

temps avait le plus ravi son estime; prince qu’on admire autant dans la

paix que dans la guerre, en qui l’univers attentif ne voit plus rien à

désirer, et s’étonne de trouver enfin toutes les vertus en un seul

homme. Que fallait-il davantage, et que manquait-il au bonheur de notre

princesse? Dieu qu’elle avait connu; et tout avec lui.

[126] Luc. XV, 12, 13.

Une fois elle lui avait rendu son cœur. Les douceurs célestes, qu’elle

avait goûtées sous les ailes de Sainte-Fare, étaient revenues dans son

esprit. Retirée à la campagne, séquestrée du monde, elle s’occupa trois

ans entiers à régler sa conscience et ses affaires. Un million, qu’elle

retira du duché de Rethelois, servit à multiplier ses bonnes œuvres; et

la première fut d’acquitter ce qu’elle devait avec une scrupuleuse

régularité, sans se permettre ces compositions si adroitement colorées,

qui souvent ne sont qu’une injustice couverte d’un nom spécieux. Est-ce

donc ici cet heureux retour que je vous promets depuis si longtemps?

Non, messieurs: vous ne verrez encore à cette fois qu’un plus déplorable

éloignement. Ni les conseils de la Providence ni l’état de la princesse

ne permettaient qu’elle partageât tant soit peu son cœur: une âme comme

la sienne ne souffre point de tels partages; et il fallait ou tout à

fait rompre ou se rengager tout à fait avec le monde. Les affaires l’y

rappelèrent; sa piété s’y dissipa encore une fois: elle éprouva que

Jésus-Christ n’a pas dit en vain: _L’état de l’homme_ qui retombe

_devient pire que le premier[127]_. Tremblez, âmes réconciliées, qui

renoncez si souvent à la grâce de la pénitence: tremblez, puisque chaque

chute creuse sous vos pas de nouveaux abîmes: tremblez enfin au terrible

exemple de la princesse palatine. A ce coup le Saint-Esprit irrité se

retire: les ténèbres s’épaississent; la foi s’éteint.

[127] Luc. XI, 26.

Un saint abbé dont la doctrine et la vie sont un ornement de notre

siècle, ravi d’une conversion aussi admirable et aussi parfaite que

celle de notre princesse, lui ordonna de l’écrire pour l’édification de

l’Église. Elle commence ce récit en confessant son erreur. Vous,

Seigneur, dont la bonté infinie n’a rien donné aux hommes de plus

efficace pour effacer leurs péchés que la grâce de les reconnaître,

recevez l’humble confession de votre servante; et en mémoire d’un tel

sacrifice, s’il lui reste quelque chose à expier après une si longue

pénitence, faites-lui sentir aujourd’hui vos miséricordes. Elle confesse

donc, chrétiens, qu’elle avait tellement perdu les lumières de la foi,

que lorsqu’on parlait sérieusement des mystères de la religion, elle

avait peine à retenir ce ris dédaigneux qu’excitent les personnes

simples, lorsqu’on leur voit croire des choses impossibles: _Et_,

poursuit-elle, _c’eût été pour moi le plus grand de tous les miracles

que de me faire croire fermement le christianisme_. Que n’eût-elle pas

donné pour obtenir ce miracle? Mais l’heure marquée par la divine

Providence n’était pas encore venue. C’était le temps où elle devait

être livrée à elle-même, pour mieux sentir dans la suite la merveilleuse

victoire de la grâce. Ainsi elle gémissait dans son incrédulité, qu’elle

n’avait pas la force de vaincre. Peu s’en faut qu’elle ne s’emporte

jusqu’à la dérision, qui est le dernier excès et comme le triomphe de

l’orgueil, et qu’elle ne se trouve parmi _ces moqueurs dont le jugement

est si proche[128]_, selon la parole du Sage.

[128] Prov. XIX, 29.

Oraisons funèbres · 第 8 / 18 段