Mais en priant pour son âme, chrétiens, songeons à nous-mêmes.

Qu’attendons-nous pour nous convertir? Et quelle dureté est semblable à

la nôtre, si un accident si étrange, qui devrait nous pénétrer jusqu’au

fond de l’âme, ne fait que nous étourdir pour quelques moments?

Attendons-nous que Dieu ressuscite des morts pour nous instruire? Il

n’est point nécessaire que les morts reviennent, ni que quelqu’un sorte

du tombeau: ce qui entre aujourd’hui dans le tombeau doit suffire pour

nous convertir. Car si nous savons nous connaître, nous confesserons,

chrétiens, que les vérités de l’éternité sont assez bien établies; nous

n’avons rien que de faible à leur opposer; c’est par passion, et non par

raison, que nous osons les combattre. Si quelque chose les empêche de

régner sur nous, ces saintes et salutaires vérités, c’est que le monde

nous occupe; c’est que les sens nous enchantent, c’est que le présent

nous entraîne. Faut-il un autre spectacle pour nous détromper, et des

sens, et du présent, et du monde? La Providence divine pouvait-elle nous

mettre en vue, ni de plus près, ni plus fortement, la vanité des choses

humaines? Et si nos cœurs s’endurcissent après un avertissement si

sensible, que lui reste-t-il autre chose, que de nous frapper nous-mêmes

sans miséricorde? Prévenons un coup si funeste, et n’attendons pas

toujours des miracles de la grâce. Il n’est rien de plus odieux à la

souveraine puissance que de la vouloir forcer par des exemples, et de

lui faire une loi de ses grâces et de ses faveurs. Qu’y a-t-il donc,

chrétiens, qui puisse nous empêcher de recevoir, sans différer, ses

inspirations? Quoi! le charme de sentir est-il si fort que nous ne

puissions rien prévoir? Les adorateurs des grandeurs humaines seront-ils

satisfaits de leur fortune, quand ils verront que dans un moment leur

gloire passera à leur nom, leurs titres à leurs tombeaux, leurs biens à

des ingrats, et leurs dignités peut-être à des envieux? Que si nous

sommes assurés qu’il viendra un dernier jour, où la mort nous forcera de

confesser toutes nos erreurs, pourquoi ne pas mépriser par raison ce

qu’il faudra un jour mépriser par force? Et quel est notre aveuglement,

si toujours avançant vers notre fin, et plutôt mourants que vivants,

nous attendons les derniers soupirs, pour prendre les sentiments que la

seule pensée de la mort nous devrait inspirer à tous les moments de

notre vie? Commencez aujourd’hui à mépriser les faveurs du monde; et

toutes les fois que vous serez dans ces lieux augustes, dans ces

superbes palais, à qui Madame donnait un éclat que vos yeux recherchent

encore; toutes les fois que, regardant cette grande place qu’elle

remplissait si bien, vous sentirez qu’elle y manque: songez que cette

gloire que vous admiriez, faisait son péril en cette vie, et que dans

l’autre elle est devenue le sujet d’un examen rigoureux, où rien n’a été

capable de la rassurer, que cette sincère résignation qu’elle a eue aux

ordres de Dieu, et les saintes humiliations de la pénitence.

ORAISON FUNÈBRE

DE

MARIE-THÉRÈSE D’AUTRICHE

INFANTE D’ESPAGNE

REINE DE FRANCE ET DE NAVARRE

Prononcée à Saint-Denis, le premier de septembre 1683, en présence de

_Monseigneur le Dauphin_

Sine macula enim sunt ante thronum Dei.

_Ils sont sans tache devant le trône de Dieu._--Paroles de

l’apôtre saint Jean dans sa _Révélation_, c. XIV, 5.

MONSEIGNEUR, Quelle assemblée l’apôtre saint Jean nous fait paraître! Ce

grand prophète nous ouvre le ciel, et notre foi y découvre _sur la

sainte montagne de Sion_, dans la partie la plus élevée de la Jérusalem

bienheureuse, l’Agneau qui ôte le péché du monde, avec une compagnie

digne de lui. Ce sont ceux dont il est écrit au commencement de

l’Apocalypse: _Il y a dans l’Église de Sardis un petit nombre de

fidèles[51]_, pauca nomina, _qui n’ont pas souillé leurs vêtements_, ces

riches vêtements dont le baptême les a revêtus, vêtements qui ne sont

rien moins que Jésus-Christ même, selon ce que dit l’Apôtre: _Vous tous

qui avez été baptisés, vous avez été revêtus de Jésus-Christ[52]._ Ce

petit nombre chéri de Dieu pour son innocence, et remarquable par la

rareté d’un don si exquis, a su conserver ce précieux vêtement et la

grâce du baptême. Et quelle sera la récompense d’une si rare fidélité?

Écoutez parler le Juste et le Saint: _Ils marchent_, dit-il, _avec moi,

revêtus de blanc, parce qu’ils en sont dignes_; dignes par leur

innocence de porter dans l’éternité la livrée de l’Agneau sans tache, et

de marcher toujours avec lui, puisque jamais ils ne l’ont quitté depuis

qu’il les a mis dans sa compagnie; âmes pures et innocentes, _âmes

vierges[53]_, comme les appelle saint Jean, au même sens que saint Paul

disait à tous les fidèles de Corinthe: _Je vous ai promis, comme une

vierge pudique, à un seul homme, qui est Jésus-Christ[54]._ La vraie

chasteté de l’âme, la vraie pudeur chrétienne est de rougir du péché, de

n’avoir d’yeux ni d’amour que pour Jésus-Christ, et de tenir toujours

ses sens épurés de la corruption du siècle. C’est dans cette troupe

innocente et pure que la reine a été placée: l’horreur qu’elle a

toujours eue du péché lui a mérité cet honneur. La foi qui pénètre

jusqu’aux cieux, nous la fait voir aujourd’hui dans cette bienheureuse

compagnie. Il me semble que je reconnais cette modestie, cette paix, ce

recueillement que nous lui voyions devant les autels, qui inspirait du

respect pour Dieu et pour elle: Dieu ajoute à ces saintes dispositions

le transport d’une joie céleste. La mort ne l’a point changée, si ce

n’est qu’une immortelle beauté a pris la place d’une beauté changeante

et mortelle. Cette éclatante blancheur, symbole de son innocence et de

la candeur de son âme, n’a fait, pour ainsi parler, que passer au dedans

où nous la voyons rehaussée d’une lumière divine[55]. Elle _marche avec

l’Agneau, car elle en est digne_. La sincérité de son cœur, sans

dissimulation et sans artifice, la range au nombre de ceux dont saint

Jean a dit, dans les paroles qui précèdent celles de mon texte, que _le

mensonge ne s’est point trouvé en leur bouche[56]_, ni aucun déguisement

dans leur conduite; _ce qui fait qu’on les voit sans tache devant le

trône de Dieu_. En effet, elle est sans reproche devant Dieu et devant

les hommes: la médisance ne peut attaquer aucun endroit de sa vie depuis

son enfance jusqu’à sa mort; et une gloire si pure, une si belle

réputation est un parfum précieux, qui réjouit le ciel et la terre.

[51] Apoc. III, 4.

[52] Gal. III, 27.

[53] Apoc. XIV, 4.

[54] 2 Cor. XI, 2.

[55] Apoc. III, 4.

[56] Apoc. XIV, 5.

Monseigneur, ouvrez les yeux à ce grand spectacle. Pouvais-je mieux

essuyer vos larmes, celles des princes qui vous environnent, et de cette

auguste assemblée, qu’en vous faisant voir, au milieu de cette troupe

resplendissante, et dans cet état glorieux, une mère si chérie et si

regrettée? Louis même, dont la constance ne peut vaincre ses justes

douleurs, les trouverait plus traitables dans cette pensée. Mais ce qui

doit être votre unique consolation, doit aussi, monseigneur, être votre

exemple; et, ravi de l’éclat immortel d’une vie toujours si réglée, et

toujours si irréprochable, vous devez en faire passer toute la beauté

dans la vôtre.

Qu’il est rare, chrétiens, qu’il est rare, encore une fois, de trouver

cette pureté parmi les hommes! mais surtout, qu’il est rare de la

trouver parmi les grands! _Ceux que vous voyez revêtus d’une robe

blanche, ceux-là_, dit saint Jean, _viennent d’une grande

affliction[57]_, de tribulatione magna; afin que nous entendions que

cette divine blancheur se forme ordinairement sous la croix, et rarement

dans l’éclat, trop plein de tentation, des grandeurs humaines.

[57] Apoc. VII, 13, 14.

Et toutefois il est vrai, messieurs, que Dieu, par un miracle de sa

grâce, se plaît à choisir parmi les rois de ces âmes pures. Tel a été

saint Louis, toujours pur et toujours saint dès son enfance; et

Marie-Thérèse, sa fille, a eu de lui ce bel héritage.

Entrons, messieurs, dans les desseins de la Providence; et admirons les

bontés de Dieu, qui se répandent sur nous et sur tous les peuples dans

la prédestination de cette princesse. Dieu l’a élevée au faîte des

grandeurs humaines, afin de rendre la pureté et la perpétuelle

régularité de sa vie plus éclatante et plus exemplaire. Ainsi sa vie et

sa mort, également pleines de sainteté et de grâce, deviennent

l’instruction du genre humain. Notre siècle n’en pouvait recevoir de

plus parfaite, parce qu’il ne voyait nulle part, dans une si haute

élévation, une pareille pureté. C’est ce rare et merveilleux assemblage

que nous aurons à considérer dans les deux parties de ce discours. Voici

en peu de mots ce que j’ai à dire de la plus pieuse des reines, et tel

est le digne abrégé de son éloge: Il n’y a rien que d’auguste dans sa

personne; il n’y a rien que de pur dans sa vie. Accourez, peuples; venez

contempler dans la première place du monde la rare et majestueuse beauté

d’une vertu toujours constante. Dans une vie si égale, il n’importe pas

à cette princesse où la mort frappe; on n’y voit point d’endroit faible

par où elle pût craindre d’être surprise: toujours vigilante, toujours

attentive à Dieu et à son salut, sa mort, si précipitée et si effroyable

pour nous, n’avait rien de dangereux pour elle. Ainsi son élévation ne

servira qu’à faire voir à tout l’univers, comme du lieu le plus éminent

qu’on découvre dans son enceinte, cette importante vérité, qu’il n’y a

rien de solide ni de vraiment grand parmi les hommes que d’éviter le

péché; et que la seule précaution contre les attaques de la mort, c’est

l’innocence de la vie. C’est, messieurs, l’instruction que nous donne

dans ce tombeau, ou plutôt du plus haut des cieux, très haute, très

excellente, très puissante, et très chrétienne princesse Marie-Thérèse

d’Autriche, Infante d’Espagne, Reine de France et de Navarre.

* * * * *

Je n’ai pas besoin de vous dire que c’est Dieu qui donne les grandes

naissances, les grands mariages, les enfants, la postérité. C’est lui

qui dit à Abraham: _Les rois sortiront de vous[58]_, et qui fait dire

par son prophète à David: _Le Seigneur vous fera une maison[59]. Dieu,

qui d’un seul homme a voulu former tout le genre humain[60]_, comme dit

saint Paul, et de cette source commune _le répandre sur toute la face de

la terre_, en a vu et prédestiné dès l’éternité les alliances et les

divisions, _marquant les temps_, poursuit-il, et _donnant des bornes à

la demeure des peuples_, et enfin un cours réglé à toutes ces choses.

C’est donc Dieu qui a voulu élever la reine par une auguste naissance à

un auguste mariage, afin que nous la vissions honorée au-dessus de

toutes les femmes de son siècle, pour avoir été chérie, estimée, et trop

tôt, hélas! regrettée par le plus grand de tous les hommes.

[58] Gen. XVII, 6.

[59] 2 Reg. VII, 11.

[60] Act. XVII, 24, 26.

Que je méprise ces philosophes, qui, mesurant les conseils de Dieu à

leurs pensées, ne le font auteur que d’un certain ordre général, d’où le

reste se développe comme il peut! Comme s’il avait à notre manière des

vues générales et confuses, et comme si la souveraine Intelligence

pouvait ne pas comprendre dans ses desseins les choses particulières,

qui seules subsistent véritablement! N’en doutons pas, chrétiens; Dieu a

préparé dans son conseil éternel les premières familles qui sont la

source des nations, et dans toutes les nations les qualités dominantes

qui devaient en faire la fortune. Il a aussi ordonné dans les nations

les familles particulières dont elles sont composées; mais

principalement celles qui devaient gouverner ces nations, et en

particulier, dans ces familles, tous les hommes par lesquels elles

devaient ou s’élever, ou se soutenir, ou s’abattre.

C’est par la suite de ces conseils que Dieu a fait naître les deux

puissantes maisons d’où la reine devait sortir, celle de France et celle

d’Autriche, dont il se sert pour balancer les choses humaines: jusqu’à

quel degré et jusqu’à quel temps, il le sait, et nous l’ignorons.

On remarque dans l’Écriture que Dieu donne aux maisons royales certains

caractères propres, comme celui des Syriens, quoique ennemis des rois

d’Israël, leur attribuaient par ces paroles: _Nous avons appris que les

rois de la maison d’Israël sont cléments[61]._

[61] 3 Reg. XX, 31.

Je n’examinerai pas les caractères particuliers qu’on a donnés aux

maisons de France et d’Autriche; et, sans dire que l’on redoutait

davantage les conseils de celle d’Autriche, ni qu’on trouvait quelque

chose de plus vigoureux dans les armes et dans le courage de celle de

France, maintenant que par une grâce particulière ces deux caractères se

réunissent visiblement en notre faveur, je remarquerai seulement ce qui

faisait la joie de la reine; c’est que Dieu avait donné à ces deux

maisons d’où elle est sortie, la piété en partage; de sorte que

_sanctifiée[62]_ (qu’on m’entende bien), c’est-à-dire consacrée à la

sainteté par sa naissance, selon la doctrine de saint Paul, elle disait

avec cet apôtre[63]: _Dieu que ma famille a toujours servi_, et à qui je

suis dédiée _par mes ancêtres_.

[62] 1 Cor. VII, 14.

[63] 2 Tim. I, 3.

Que s’il faut venir au particulier de l’auguste maison d’Autriche, que

peut-on voir de plus illustre que sa descendance immédiate, où, durant

l’espace de quatre cents ans, on ne trouve que des rois et des

empereurs, et une si grande affluence de maisons royales, avec tant

d’États et tant de royaumes, qu’on a prévu il y a longtemps qu’elle en

serait surchargée?

Qu’est-il besoin de parler de la très chrétienne maison de France, qui

par sa noble constitution est incapable d’être assujettie à une famille

étrangère; qui est toujours dominante dans son chef; qui, seule dans

tout l’univers et dans tous les siècles, se voit, après sept cents ans

d’une royauté établie (sans compter ce que la grandeur d’une si haute

origine fait trouver ou imaginer aux curieux observateurs des

antiquités), seule, dis-je, se voit après tant de siècles, encore dans

sa force et dans sa fleur, et toujours en possession du royaume le plus

illustre qui fut jamais sous le soleil, et devant Dieu et devant les

hommes: devant Dieu, d’une pureté inaltérable dans la foi; et devant les

hommes, d’une si grande dignité, qu’il a pu perdre l’empire sans perdre

sa gloire ni son rang?

La reine a eu part à cette grandeur non seulement par la riche et fière

maison de Bourgogne, mais encore par Isabelle de France, sa mère, digne

fille de Henri le Grand, et, de l’aveu de l’Espagne, la meilleure reine,

comme la plus regrettée qu’elle eût jamais vue sur le trône. Triste

rapport de cette princesse avec la reine sa fille: elle avait à peine

quarante-deux ans quand l’Espagne la pleura; et, pour notre malheur, la

vie de Marie-Thérèse n’a guère eu un plus long cours. Mais la sage, la

courageuse et la pieuse Isabelle devait une partie de sa gloire aux

malheurs de l’Espagne, dont on sait qu’elle trouva le remède par un zèle

et par des conseils qui ranimèrent les grands et les peuples, et, si on

le peut dire, le roi même. Ne nous plaignons pas, chrétiens, de ce que

la reine sa fille dans un État plus tranquille donne aussi un sujet

moins vif à nos discours; et contentons-nous de penser que dans des

occasions aussi malheureuses, dont Dieu nous a préservés, nous y

eussions pu trouver les mêmes ressources.

Avec quelle application et quelle tendresse Philippe IV, son père, ne

l’avait-il pas élevée! On la regardait en Espagne non pas comme une

infante, mais comme un infant; car c’est ainsi qu’on y appelle la

princesse qu’on reconnaît comme héritière de tant de royaumes. Dans

cette vue, on approcha d’elle tout ce que l’Espagne avait de plus

vertueux et de plus habile. Elle se vit, pour ainsi parler, dès son

enfance tout environnée de vertus; et on voyait paraître en cette jeune

princesse plus de belles qualités qu’elle n’attendait de couronnes.

Philippe l’élève ainsi pour ses États; Dieu, qui nous aime, la destine à

Louis.

Cessez, princes et potentats, de troubler par vos prétentions le projet

de ce mariage. Que l’amour, qui semble aussi le vouloir troubler, cède

lui-même. L’amour peut bien remuer le cœur des héros du monde; il peut

bien y soulever des tempêtes et y exciter des mouvements qui fassent

trembler les politiques, et qui donnent des espérances aux insensés:

mais il y a des âmes d’un ordre supérieur à ses lois, à qui il ne peut

inspirer des sentiments indignes de leur rang; il y a des mesures prises

dans le ciel, qu’il ne peut rompre; et l’infante non seulement par son

auguste naissance, mais encore par sa vertu et par sa réputation, est

seule digne de Louis.

C’était _la femme prudente qui est donnée proprement par le

Seigneur[64]_, comme dit le Sage. Pourquoi _donnée proprement par le

Seigneur_, puisque c’est le Seigneur qui donne tout? Et quel est ce

merveilleux avantage qui mérite d’être attribué d’une façon si

particulière à la divine bonté? Il ne faut, pour l’entendre, que

considérer ce que peut dans les maisons la prudence tempérée d’une femme

sage pour les soutenir, pour y faire fleurir dans la piété la véritable

sagesse, et pour calmer des passions violentes qu’une résistance

emportée ne ferait qu’aigrir.

[64] Prov. XIX, 14.

Ile pacifique où se doivent terminer les différends de deux grands

empires à qui tu sers de limites; île éternellement mémorable par les

conférences de deux grands ministres, où l’on vit développer toutes les

adresses et tous les secrets d’une politique si différente; où l’un se

donnait du poids par sa lenteur, et l’autre prenait l’ascendant par sa

pénétration: auguste journée, où deux fières nations longtemps ennemies,

et alors réconciliées par Marie-Thérèse, s’avancent sur leurs confins,

leurs rois à leur tête, non plus pour se combattre, mais pour

s’embrasser; où ces deux rois avec leur cour d’une grandeur, d’une

politesse et d’une magnificence aussi bien que d’une conduite si

différente, furent l’un à l’autre et à tout l’univers un si grand

spectacle: fêtes sacrées, mariage fortuné, voile nuptial, bénédiction,

sacrifice, puis-je mêler aujourd’hui vos cérémonies et vos pompes avec

ces pompes funèbres, et le comble des grandeurs avec leurs ruines? Alors

l’Espagne perdit ce que nous gagnions: maintenant nous perdons tout, les

uns et les autres; et Marie-Thérèse périt pour toute la terre. L’Espagne

pleurait seule: maintenant que la France et l’Espagne mêlent leurs

larmes, et en versent des torrents, qui pourrait les arrêter? Mais si

l’Espagne pleurait son infante, qu’elle voyait monter sur le trône le

plus glorieux de l’univers, quels seront nos gémissements à la vue de ce

tombeau, où tous ensemble nous ne voyons plus que l’inévitable néant des

grandeurs humaines? Taisons-nous: ce n’est pas des larmes que je veux

tirer de vos yeux. Je pose les fondements des instructions que je veux

graver dans vos cœurs: aussi bien la vanité des choses humaines, tant de

fois étalée dans cette chaire, ne se montre que trop d’elle-même sans le

secours de ma voix, dans ce sceptre sitôt tombé d’une si royale main, et

dans une si haute majesté si promptement dissipée.

Mais ce qui en faisait le plus grand éclat n’a pas encore paru. Une

reine si grande par tant de titres le devenait tous les jours par les

grandes actions du roi et par le continuel accroissement de sa gloire.

Sous lui la France a appris à se connaître. Elle se trouve des forces

que les siècles précédents ne savaient pas. L’ordre et la discipline

militaire s’augmentent avec les armées. Si les Français peuvent tout,

c’est que leur roi est partout leur capitaine; et, après qu’il a choisi

l’endroit principal qu’il doit animer par sa valeur, il agit de tous

côtés par l’impression de sa vertu.

Jamais on n’a fait la guerre avec une force plus inévitable, puisque, en

méprisant les saisons, il a ôté jusqu’à la défense à ses ennemis. Les

soldats ménagés et exposés quand il faut, marchent avec confiance sous

ses étendards: nul fleuve ne les arrête, nulle forteresse ne les

effraie. On sait que Louis foudroie les villes plutôt qu’il ne les

assiège; et tout est ouvert à sa puissance.

Les politiques ne se mêlent plus de deviner ses desseins. Quand il

marche, tout se croit également menacé: un voyage tranquille devient

tout à coup une expédition redoutable à ses ennemis. Gand tombe avant

qu’on pense à le munir: Louis y vient par de longs détours; et la reine,

qui l’accompagne au cœur de l’hiver, joint au plaisir de le suivre celui

de servir secrètement à ses desseins.

Par les soins d’un si grand roi, la France entière n’est plus, pour

ainsi parler, qu’une seule forteresse qui montre de tous côtés un front

redoutable. Couverte de toutes parts, elle est capable de tenir la paix

avec sûreté dans son sein, mais aussi de porter la guerre partout où il

faut, et de frapper de près et de loin avec une égale force. Nos ennemis

le savent bien dire, et nos alliés ont ressenti dans le plus grand

éloignement, combien la main de Louis était secourable.

Avant lui, la France, presque sans vaisseaux, tenait en vain aux deux

mers: maintenant on les voit couvertes, depuis le levant jusqu’au

couchant, de nos flottes victorieuses; et la hardiesse française porte

partout la terreur avec le nom de Louis. Tu céderas, ou tu tomberas sous

ce vainqueur, Alger, riche des dépouilles de la chrétienté. Tu disais en

ton cœur avare: Je tiens la mer sous mes lois, et les nations sont ma

proie. La légèreté de tes vaisseaux te donnait de la confiance: mais tu

te verras attaquée dans tes murailles, comme un oiseau ravissant qu’on

irait chercher parmi ses rochers et dans son nid, où il partage son

butin à ses petits. Tu rends déjà tes esclaves. Louis a brisé les fers

dont tu accablais ses sujets, qui sont nés pour être libres sous son

glorieux empire. Tes maisons ne sont plus qu’un amas de pierres. Dans ta

brutale fureur, tu te tournes contre toi-même, et tu ne sais comment

assouvir ta rage impuissante. Mais nous verrons la fin de tes

brigandages. Les pilotes étonnés s’écrient par avance: _Qui est

semblable à Tyr? et toutefois elle s’est tue dans le milieu de la

mer[65]_; et la navigation va être assurée par les armes de Louis.

[65] Ezech. XXVII, 32.

L’éloquence s’est épuisée à louer la sagesse de ses lois et l’ordre de

ses finances. Que n’a-t-on pas dit de sa fermeté, à laquelle nous voyons

céder jusqu’à la fureur des duels? La sévère justice de Louis, jointe à

ses inclinations bienfaisantes, fait aimer à la France l’autorité sous

laquelle, heureusement réunie, elle est tranquille et victorieuse. Qui

veut entendre combien la raison préside dans les conseils de ce prince

n’a qu’à prêter l’oreille, quand il lui plaît d’en expliquer les motifs.

Je pourrais ici prendre à témoin les sages ministres des cours

étrangères, qui le trouvent aussi convaincant dans ses discours que

redoutable par ses armes. La noblesse de ses expressions vient de celle

de ses sentiments, et ses paroles précises sont l’image de la justesse

qui règne dans ses pensées. Pendant qu’il parle avec tant de force, une

douceur surprenante lui ouvre les cœurs, et donne, je ne sais comment,

un nouvel éclat à la majesté qu’elle tempère.

N’oublions pas ce qui faisait la joie de la reine. Louis est le rempart

de la religion; c’est à la religion qu’il fait servir ses armes

redoutées par mer et par terre. Mais songeons qu’il ne l’établit partout

au dehors que parce qu’il la fait régner au dedans et au milieu de son

cœur. C’est là qu’il abat des ennemis plus terribles que ceux que tant

de puissances jalouses de sa grandeur, et l’Europe entière, pourraient

armer contre lui. Nos vrais ennemis sont en nous-mêmes; et Louis combat

ceux-là plus que tous les autres. Vous voyez tomber de toutes parts les

temples de l’hérésie: ce qu’il renverse au dedans est un sacrifice bien

plus agréable; et l’ouvrage du chrétien, c’est de détruire les passions,

qui feraient de nos cœurs un temple d’idoles. Que servirait à Louis

d’avoir étendu sa gloire partout où s’étend le genre humain? Ce ne lui

est rien d’être l’homme que les autres admirent: il veut être avec

David, _l’homme selon le cœur de Dieu_. C’est pourquoi Dieu le bénit.

Tout le genre humain demeure d’accord qu’il n’y a rien de plus grand que

ce qu’il fait, si ce n’est qu’on veuille compter pour plus grand encore

tout ce qu’il n’a pas voulu faire, et les bornes qu’il a données à sa

puissance. Adorez donc, ô grand roi, celui qui vous fait régner, qui

vous fait vaincre, et qui vous donne dans la victoire, malgré la fierté

qu’elle inspire, des sentiments si modérés. Puisse la chrétienté ouvrir

les yeux, et reconnaître le vengeur que Dieu lui envoie! Pendant, ô

malheur, ô honte, ô juste punition de nos péchés! pendant, dis-je,

qu’elle est ravagée par les infidèles, qui pénètrent jusqu’à ses

entrailles, que tarde-t-elle à se souvenir et des secours de Candie, et

de la fameuse journée du Raab, où Louis renouvela dans le cœur des

infidèles l’ancienne opinion qu’ils ont des armes françaises, fatales à

leur tyrannie, et par des exploits inouïs, devint le rempart de

l’Autriche dont il avait été la terreur?

Ouvrez donc les yeux, chrétiens, et regardez ce héros, dont nous pouvons

dire, comme saint Paulin disait du grand Théodose, que nous voyons en

Louis, _non un roi, mais un serviteur de Jésus-Christ, et un prince qui

s’élève au-dessus des hommes plus encore par sa foi que par sa

couronne[66]_.

[66] Paulin. Ad Sev. Ep. XXVIII, n. 6.

Oraisons funèbres · 第 5 / 18 段