côté du corps avec la nature changeante et mortelle, nous avons d’un
autre côté un rapport intime et une secrète affinité avec Dieu, parce
que Dieu même a mis quelque chose en nous, qui peut confesser la vérité
de son être, en adorer la perfection, en admirer la plénitude; quelque
chose qui peut se soumettre à sa souveraine puissance, s’abandonner à sa
haute et incompréhensible sagesse, se confier en sa bonté, craindre sa
justice, espérer son éternité. De ce côté, messieurs, si l’homme croit
avoir en lui de l’élévation, il ne se trompera pas. Car, comme il est
nécessaire que chaque chose soit réunie à son principe, et que c’est
pour cette raison, dit l’Ecclésiaste: _Que le corps retourne à la terre
dont il a été tiré[34]_: il faut, par la suite du même raisonnement, que
ce qui porte en nous la marque divine, ce qui est capable de s’unir à
Dieu, y soit aussi rappelé. Or ce qui doit retourner à Dieu, qui est la
grandeur primitive et essentielle, n’est-il pas grand et élevé? C’est
pourquoi, quand je vous ai dit que la grandeur et la gloire n’étaient
parmi nous que des noms pompeux, vides de sens et de choses, je
regardais le mauvais usage que nous faisons de ces termes. Mais, pour
dire la vérité dans toute son étendue, ce n’est ni l’erreur ni la vanité
qui ont inventé ces noms magnifiques; au contraire, nous ne les aurions
jamais trouvés, si nous n’en avions porté le fond en nous-mêmes. Car où
prendre ces nobles idées dans le néant? La faute que nous faisons, n’est
donc pas de nous être servis de ces noms, c’est de les avoir appliqués à
des objets trop indignes. Saint Chrysostome a bien compris cette vérité,
quand il a dit: _Gloire, richesse, noblesse, puissance, pour les hommes
du monde, ne sont que des noms; pour nous_, si nous servons Dieu, _ce
sont des choses. Au contraire, la pauvreté, la honte, la mort, sont des
choses trop effectives et trop réelles pour eux: pour nous, ce sont
seulement des noms[35]_: parce que celui qui s’attache à Dieu, ne perd
ni ses biens, ni son honneur, ni sa vie. Ne vous étonnez donc pas si
l’Ecclésiaste dit si souvent: _Tout est vanité[36]._ Il s’explique,
_tout est vanité sous le soleil_; c’est-à-dire tout ce qui est mesuré
par les années, tout ce qui est emporté par la rapidité du temps. Sortez
du temps et du changement; aspirez à l’éternité: la vanité ne vous
tiendra plus asservis. Ne vous étonnez pas si le même Ecclésiaste
méprise tout en nous[37], jusqu’à la sagesse, et ne trouve rien de
meilleur que de goûter en repos le fruit de son travail. La sagesse dont
il parle en ce lieu, est cette sagesse insensée, ingénieuse à se
tourmenter, habile à se tromper elle-même, qui se corrompt dans le
présent, qui s’égare dans l’avenir, qui, par beaucoup de raisonnements
et de grands efforts, ne fait que se consumer inutilement en amassant
des choses que le vent emporte. _Hé![38]_ s’écrie ce sage roi, _y a-t-il
rien de si vain?_ Et n’a-t-il pas raison de préférer la simplicité d’une
vie particulière, qui goûte doucement et innocemment ce peu de biens que
la nature nous donne, aux soucis et aux chagrins des avares, aux songes
inquiets des ambitieux? Mais _cela même, dit-il[39]_, ce repos, cette
douceur de la vie, _est encore une vanité_, parce que la mort trouble et
emporte tout. Laissons-lui donc mépriser tous les états de cette vie,
puisque enfin, de quelque côté qu’on s’y tourne, on voit toujours la
mort en face, qui couvre de ténèbres tous nos plus beaux jours.
Laissons-lui égaler le fou et le sage; et même, je ne craindrai pas de
le dire hautement en cette chaire, laissons-lui confondre l’homme avec
la bête: _Unus interitus est hominis et jumentorum[40]_ En effet,
jusqu’à ce que nous ayons trouvé la véritable sagesse; tant que nous
regarderons l’homme par les yeux du corps, sans y démêler par
l’intelligence ce secret principe de toutes nos actions, qui, étant
capable de s’unir à Dieu, doit nécessairement y retourner, que
verrons-nous autre chose dans notre vie que de folles inquiétudes? et
que verrons-nous dans notre mort, qu’une vapeur qui s’exhale, que des
esprits qui s’épuisent, que des ressorts qui se démontent et se
déconcertent; enfin qu’une machine qui se dissout, et qui se met en
pièces? Ennuyés de ces vanités, cherchons ce qu’il y a de grand et de
solide en nous. Le Sage nous l’a montré dans les dernières paroles de
l’Ecclésiaste; et bientôt Madame nous le fera paraître dans les
dernières actions de sa vie: _Crains Dieu et observe ses commandements,
car c’est là tout l’homme[41]._ Comme s’il disait: Ce n’est pas l’homme
que j’ai méprisé, ne le croyez pas; ce sont les opinions, ce sont les
erreurs par lesquelles l’homme abusé se déshonore lui-même. Voulez-vous
savoir en un mot ce que c’est que l’homme? Tout son devoir, tout son
objet, toute sa nature, c’est de craindre Dieu: tout le reste est vain,
je le déclare; mais aussi tout le reste n’est pas l’homme. Voici ce qui
est réel et solide, et ce que la mort ne peut enlever: car, ajoute
l’Ecclésiaste: _Dieu examinera dans son jugement tout ce que nous aurons
fait de bien et de mal._ Il est donc maintenant aisé de concilier toutes
choses. Le Psalmiste dit qu’_à la mort périront toutes nos pensées[42]_;
oui, celles que nous aurons laissé emporter au monde, dont la figure
passe et s’évanouit. Car, encore que notre esprit soit de nature à vivre
toujours, il abandonne à la mort tout ce qu’il consacre aux choses
mortelles; de sorte que nos pensées, qui devaient être incorruptibles du
côté de leur principe, deviennent périssables du côté de leur objet.
Voulez-vous sauver quelque chose de ce débris si universel, si
inévitable? Donnez à Dieu vos affections. Nulle force ne vous ravira ce
que vous aurez déposé en ces mains divines. Vous pourrez hardiment
mépriser la mort, à l’exemple de notre héroïne chrétienne. Mais, afin de
tirer d’un si bel exemple toute l’instruction qu’il nous peut donner,
entrons dans une profonde considération des conduites de Dieu sur elle,
et adorons en cette princesse le mystère de la prédestination et de la
grâce.
[34] Eccles. XIII, 7.
[35] Homil. LVIII, in Matt. n. 5.
[36] Eccles. I, 2; III, 11, etc.
[37] Eccles. I, 175; II, 14, 24.
[38] Eccles. II, 19.
[39] Ibid., II, 1.
[40] Ibid., III, 19.
[41] Eccles. XII, 13.
[42] Ps. CXLV, 4.
Vous savez que toute la vie chrétienne, que tout l’ouvrage de notre
salut, est une suite continuelle de miséricordes: mais le fidèle
interprète du mystère de la grâce, je veux dire le grand Augustin,
m’apprend cette véritable et solide théologie, que c’est dans la
première grâce et dans la dernière que la grâce se montre grâce;
c’est-à-dire que c’est dans la vocation qui nous prévient, et dans la
persévérance finale qui nous couronne, que la bonté qui nous sauve
paraît toute gratuite et toute pure. En effet, comme nous changeons deux
fois d’état, en passant premièrement des ténèbres à la lumière, et
ensuite de la lumière imparfaite de la foi à la lumière consommée de la
gloire; comme c’est la vocation qui nous inspire la foi, et que c’est la
persévérance qui nous transmet à la gloire, il a plu à la divine bonté
de se marquer elle-même au commencement de ces deux états par une
impression illustre et particulière, afin que nous confessions que toute
la vie du chrétien, et dans le temps qu’il espère, et dans le temps
qu’il jouit, est un miracle de grâce. Que ces deux principaux moments de
la grâce ont été bien marqués par les merveilles que Dieu a faites pour
le salut éternel de Henriette d’Angleterre! Pour la donner à l’Église,
il a fallu renverser tout un grand royaume. La grandeur de la maison
d’où elle est sortie n’était pour elle qu’un engagement plus étroit dans
le schisme de ses ancêtres; disons des derniers de ses ancêtres, puisque
tout ce qui les précède, à remonter jusqu’aux premiers temps, est si
pieux et si catholique. Mais si les lois de l’État s’opposent à son
salut éternel, Dieu ébranlera tout l’État pour l’affranchir de ces lois.
Il met les âmes à ce prix; il remue le ciel et la terre pour enfanter
ses élus; et, comme rien ne lui est cher que ces enfants de sa dilection
éternelle, que ces membres inséparables de son Fils bien-aimé, rien ne
lui coûte, pourvu qu’il les sauve. Notre princesse est persécutée avant
que de naître, délaissée aussitôt que mise au monde, arrachée, en
naissant, à la piété d’une mère catholique, captive, dès le berceau, des
ennemis implacables de sa maison, et, ce qui était plus déplorable,
captive des ennemis de l’Église, par conséquent destinée premièrement
par sa glorieuse naissance, et ensuite par sa malheureuse captivité, à
l’erreur et à l’hérésie. Mais le sceau de Dieu était sur elle. Elle
pouvait dire avec le prophète: _Mon père et ma mère m’ont abandonnée;
mais le Seigneur m’a reçue en sa protection[43]._ Délaissée de toute la
terre dès ma naissance, _je fus comme jetée entre les bras de sa
providence paternelle, et dès le ventre de ma mère, il se déclara mon
Dieu[44]._ Ce fut à cette garde fidèle que la reine sa mère commit ce
précieux dépôt. Elle ne fut point trompée dans sa confiance. Deux ans
après, un coup imprévu et qui tenait du miracle, délivra la princesse
des mains des rebelles. Malgré les tempêtes de l’Océan, et les
agitations encore plus violentes de la terre, Dieu, la prenant sur ses
ailes comme l’aigle prend ses petits, la porta lui-même dans ce royaume;
lui-même la posa dans le sein de la reine sa mère, ou plutôt dans le
sein de l’Église catholique. Là elle apprit les maximes de la piété
véritable, moins par les instructions qu’elle y recevait que par les
exemples vivants de cette grande et religieuse reine. Elle a imité ses
pieuses libéralités. Ses aumônes, toujours abondantes, se sont répandues
principalement sur les catholiques d’Angleterre, dont elle a été la
fidèle protectrice. Digne fille de saint Édouard et de saint Louis, elle
s’attacha du fond de son cœur à la foi de ces deux grands rois. Qui
pourrait assez exprimer le zèle dont elle brûlait pour le rétablissement
de cette foi dans le royaume d’Angleterre, où l’on en conserve encore
tant de précieux monuments? Nous savons qu’elle n’eût pas craint
d’exposer sa vie pour un si pieux dessein: et le ciel nous l’a ravie! O
Dieu! que prépare ici votre éternelle Providence? Me permettrez-vous, ô
Seigneur, d’envisager en tremblant vos saints et redoutables conseils?
Est-ce que les temps de confusion ne sont pas encore accomplis? Est-ce
que le crime, qui fit céder vos vérités saintes à des passions
malheureuses, est encore devant vos yeux, et que vous ne l’avez pas
assez puni par un aveuglement de plus d’un siècle? Nous ravissez-vous
Henriette par un effet du même jugement qui abrégea les jours de la
reine Marie, et son règne si favorable à l’Église? Ou bien voulez-vous
triompher seul? et, en nous ôtant les moyens dont nos désirs se
flattaient, réservez-vous, dans les temps marqués par votre
prédestination éternelle, de secrets retours à l’État et à la maison
d’Angleterre? Quoi qu’il en soit, ô grand Dieu, recevez-en aujourd’hui
les bienheureuses prémices en la personne de cette princesse. Puissent
toute sa maison et tout le royaume suivre l’exemple de sa foi! Ce grand
roi qui remplit de tant de vertus le trône de ses ancêtres, et fait
louer tous les jours la divine main qui l’y a rétabli comme par miracle,
n’improuvera pas notre zèle, si nous souhaitons devant Dieu que lui et
tous ses peuples soient comme nous. _Opto apud Deum... non tantum te,
sed etiam omnes... fieri tales, qualis et ego sum[45]._ Ce souhait est
fait pour les rois; et saint Paul, étant dans les fers, le fit la
première fois en faveur du roi Agrippa; mais saint Paul en exceptait ses
liens, _exceptis vinculis his_: et nous, nous souhaitons principalement,
que l’Angleterre, trop libre dans sa croyance, trop licencieuse dans ses
sentiments, soit enchaînée comme nous de ces bienheureux liens, qui
empêchent l’orgueil humain de s’égarer dans ses pensées, en le captivant
sous l’autorité du Saint-Esprit et de l’Église.
[43] Ps. XXVI, 10.
[44] Ps. XXI, 11.
[45] Act. XXVI, 29.
Après vous avoir exposé le premier effet de la grâce de Jésus-Christ en
notre princesse, il me reste, messieurs, de vous faire considérer le
dernier, qui couronnera tous les autres. C’est par cette dernière grâce
que la mort change de nature pour les chrétiens, puisqu’au lieu qu’elle
semblait être faite pour nous dépouiller de tout, elle commence comme
dit l’Apôtre, à nous revêtir, et nous assure éternellement la possession
des biens véritables. Tant que nous sommes détenus dans cette demeure
mortelle, nous vivons assujettis aux changements, parce que, si vous me
permettez de parler ainsi, c’est la loi du pays que nous habitons; et
nous ne possédons aucun bien, même dans l’ordre de la grâce, que nous ne
puissions perdre un moment après par la mutabilité naturelle de nos
désirs. Mais aussitôt qu’on cesse pour nous de compter les heures, et de
mesurer notre vie par les jours et par les années, sortis des figures
qui passent et des ombres qui disparaissent, nous arrivons au règne de
la vérité, où nous sommes affranchis de la loi des changements. Ainsi
notre âme n’est plus en péril; nos résolutions ne vacillent plus; la
mort, ou plutôt la grâce de la persévérance finale, a la force de les
fixer: et de même que le testament de Jésus-Christ, par lequel il se
donne à nous, est confirmé à jamais, suivant le droit des testaments et
la doctrine de l’Apôtre, par la mort de ce divin Testateur; ainsi la
mort du fidèle fait que ce bienheureux testament, par lequel de notre
côté nous nous donnons au Sauveur, devient irrévocable. Donc, messieurs,
si je vous fais voir encore une fois Madame aux prises avec la mort,
n’appréhendez rien pour elle: quelque cruelle que la mort vous paraisse,
elle ne doit servir à cette fois que pour accomplir l’œuvre de la grâce,
et sceller en cette princesse le conseil de son éternelle
prédestination. Voyons donc ce dernier combat; mais, encore un coup,
affermissons-nous. Ne mêlons point de faiblesse à une si forte action,
et ne déshonorons point par nos larmes une si belle victoire.
Voulez-vous voir combien la grâce, qui a fait triompher Madame, a été
puissante? Voyez combien la mort a été terrible. Premièrement, elle a
plus de prise sur une princesse qui a tant à perdre. Que d’années elle
va ravir à cette jeunesse! que de joie elle enlève à cette fortune! que
de gloire elle ôte à ce mérite! D’ailleurs, peut-elle venir ou plus
prompte ou plus cruelle? C’est ramasser toutes ses forces, c’est unir
tout ce qu’elle a de plus redoutable, que de joindre, comme fait, aux
plus vives douleurs l’attaque la plus imprévue. Mais quoique, sans
menacer et sans avertir, elle se fasse sentir tout entière dès le
premier coup, elle trouve la princesse prête. La grâce, plus active
encore, l’a déjà mise en défense. Ni la gloire ni la jeunesse n’auront
un soupir. Un regret immense de ses péchés ne lui permet pas de
regretter autre chose. Elle demande le crucifix sur lequel elle avait vu
expirer la reine sa belle-mère, comme pour y recueillir les impressions
de constance et de piété, que cette âme vraiment chrétienne y avait
laissées avec les derniers soupirs. A la vue d’un si grand objet,
n’attendez pas de cette princesse des discours étudiés et magnifiques:
une sainte simplicité fait ici toute la grandeur. Elle s’écrie: _O mon
Dieu, pourquoi n’ai-je pas toujours mis en vous ma confiance?_ Elle
s’afflige, elle se rassure; elle confesse humblement, et avec tous les
sentiments d’une profonde douleur, que de ce jour seulement elle
commence à connaître Dieu, n’appelant pas le connaître, que de regarder
encore tant soit peu le monde. Qu’elle nous parut au-dessus de ces
lâches chrétiens, qui s’imaginent avancer leur mort quand ils préparent
leur confession; qui ne reçoivent les saints sacrements que par force:
dignes certes de recevoir pour leur jugement ce mystère de piété, qu’ils
ne reçoivent qu’avec répugnance. Madame appelle les prêtres plutôt que
les médecins. Elle demande d’elle-même les sacrements de l’Église; la
pénitence avec componction; l’Eucharistie avec crainte, et puis avec
confiance, la sainte Onction des mourants avec un pieux empressement.
Bien loin d’en être effrayée, elle veut la recevoir avec connaissance:
elle écoute l’explication de ces saintes cérémonies, de ces prières
apostoliques, qui, par une espèce de charme divin, suspendent les
douleurs les plus violentes, qui font oublier la mort (je l’ai vu
souvent) à qui les écoute avec foi: elle les suit, elle s’y conforme: on
lui voit paisiblement présenter son corps à cette huile sacrée, ou
plutôt au sang de Jésus, qui coule si abondamment avec cette précieuse
liqueur. Ne croyez pas que ses excessives et insupportables douleurs
aient tant soit peu troublé sa grande âme. Ah! je ne veux plus tant
admirer les braves ni les conquérants. Madame m’a fait connaître la
vérité de cette parole du Sage: _Le patient vaut mieux que le fort, et
celui qui dompte son cœur vaut mieux que celui qui prend des
villes[46]._ Combien a-t-elle été maîtresse du sien! Avec quelle
tranquillité a-t-elle satisfait à tous ses devoirs! Rappelez en votre
pensée ce qu’elle dit à Monsieur. Quelle force! quelle tendresse! O
paroles qu’on voyait sortir de l’abondance d’un cœur qui se sent
au-dessus de tout; paroles que la mort présente, et Dieu plus présent
encore ont consacrées; sincère production d’une âme qui, tenant au ciel,
ne doit plus rien à la terre que la vérité, vous vivrez éternellement
dans la mémoire des hommes; mais surtout vous vivrez éternellement dans
le cœur de ce grand prince. Madame ne peut plus résister aux larmes
qu’elle lui voit répandre. Invincible par tout autre endroit, ici elle
est contrainte de céder. Elle prie Monsieur de se retirer, parce qu’elle
ne veut plus sentir de tendresse que pour ce Dieu crucifié qui lui tend
les bras. Alors qu’avons-nous vu? qu’avons-nous ouï? Elle se conformait
aux ordres de Dieu; elle lui offrait ses souffrances en expiation de ses
fautes; elle professait hautement la foi catholique et la résurrection
des morts, cette précieuse consolation des fidèles mourants. Elle
excitait le zèle de ceux qu’elle avait appelés pour l’exciter elle-même,
et ne voulait point qu’ils cessassent un moment de l’entretenir des
vérités chrétiennes. Elle souhaita mille fois d’être plongée au sang de
l’Agneau; c’était un nouveau langage que la grâce lui apprenait. Nous ne
voyions en elle, ni cette ostentation par laquelle on veut tromper les
autres, ni ces émotions d’une âme alarmée, par lesquelles on se trompe
soi-même. Tout était simple, tout était solide, tout était tranquille,
tout partait d’une âme soumise, et d’une source sanctifiée par le
Saint-Esprit.
[46] Prov. XVI, 32.
En cet état, messieurs, qu’avions-nous à demander à Dieu pour cette
princesse, sinon qu’il l’affermît dans le bien, et qu’il conservât en
elle les dons de sa grâce? Ce grand Dieu nous exauçait; mais souvent,
dit saint Augustin, en nous exauçant, il trompe heureusement notre
prévoyance. La princesse est affermie dans le bien d’une manière plus
haute que celle que nous entendions. Comme Dieu ne voulait plus exposer
aux illusions du monde les sentiments d’une piété si sincère, il a fait
ce que dit le Sage: _Il s’est hâté[47]._ En effet, quelle diligence! en
neuf heures l’ouvrage est accompli. _Il s’est hâté de la tirer du milieu
des iniquités._ Voilà, dit le grand saint Ambroise, la merveille de la
mort dans les chrétiens[48]: elle ne finit pas leur vie; elle ne finit
que leurs péchés, et les périls où ils sont exposés. Nous nous sommes
plaints que la mort, ennemie des fruits que nous promettait la
princesse, les a ravagés dans la fleur; qu’elle a effacé, pour ainsi
dire, sous le pinceau même, un tableau qui s’avançait à la perfection
avec une incroyable diligence, dont les premiers traits, dont le seul
dessin montrait déjà tant de grandeur. Changeons maintenant de langage;
ne disons plus que la mort a tout d’un coup arrêté le cours de la plus
belle vie du monde, et de l’histoire qui se commençait le plus
noblement: disons qu’elle a mis fin aux plus grands périls dont une âme
chrétienne peut être assaillie. Et, pour ne point parler ici des
tentations infinies qui attaquent à chaque pas la faiblesse humaine,
quel péril n’eût point trouvé cette princesse dans sa propre gloire? La
gloire: qu’y a-t-il pour le chrétien de plus pernicieux et de plus
mortel? quel appât plus dangereux? quelle fumée plus capable de faire
tourner les meilleures têtes? Considérez la princesse, représentez-vous
cet esprit, qui, répandu par tout son extérieur, en rendait les grâces
si vives: tout était esprit, tout était bonté. Affable à tous avec
dignité, elle savait estimer les uns sans fâcher les autres; et quoique
le mérite fût distingué, la faiblesse ne se sentait pas dédaignée. Quand
quelqu’un traitait avec elle, il semblait qu’elle eût oublié son rang
pour ne se soutenir que par la raison. On ne s’apercevait presque pas
qu’on parlât à une personne si élevée; on sentait seulement au fond de
son cœur qu’on eût voulu lui rendre au centuple la grandeur dont elle se
dépouillait si obligeamment. Fidèle en ses paroles, incapable de
déguisement, sûre à ses amis, par la lumière et la droiture de son
esprit, elle les mettait à couvert des vains ombrages, et ne leur
laissait à craindre que leurs propres fautes. Très reconnaissante des
services, elle aimait à prévenir les injures par sa bonté; vive à les
sentir, facile à les pardonner. Que dirai-je de sa libéralité? Elle
donnait non seulement avec joie, mais avec une hauteur d’âme, qui
marquait tout ensemble et le mépris du don et l’estime de la personne.
Tantôt par des paroles touchantes tantôt même par son silence, elle
relevait ses présents; et cet art de donner agréablement, qu’elle avait
si bien pratiqué durant sa vie, l’a suivie, je le sais, jusqu’entre les
bras de la mort. Avec tant de grandes et tant d’aimables qualités, qui
eût pu lui refuser son admiration? Mais avec son crédit, avec sa
puissance, qui n’eut voulu s’attacher à elle? N’allait-elle pas gagner
tous les cœurs? c’est-à-dire la seule chose qu’ont à gagner ceux à qui
la naissance et la fortune semblent tout donner: et si cette haute
élévation est un précipice affreux pour les chrétiens, ne puis-je pas
dire, messieurs, pour me servir des paroles fortes du plus grave des
historiens: qu’elle _allait être précipitée dans la gloire[49]_? Car
quelle créature fut jamais plus propre à être l’idole du monde? Mais ces
idoles que le monde adore, à combien de tentations délicates ne
sont-elles pas exposées! La gloire, il est vrai, les défend de quelques
faiblesses; mais la gloire les défend-elle de la gloire même? Ne
s’adorent-elles pas secrètement? Ne veulent-elles pas être adorées? Que
n’ont-elles pas à craindre de leur amour-propre? Et que se peut refuser
la faiblesse humaine, pendant que le monde lui accorde tout? N’est-ce
pas là qu’on apprend à faire servir à l’ambition, à la grandeur, à la
politique, et la vertu, et la religion, et le nom de Dieu? La
modération, que le monde affecte, n’étouffe pas les mouvements de la
vanité: elle ne sert qu’à les cacher; et plus elle ménage le dehors,
plus elle livre le cœur aux sentiments les plus délicats et les plus
dangereux de la fausse gloire. On ne compte plus que soi-même, et on dit
au fond de son cœur: _Je suis, et il n’y a que moi sur la terre[50]._ En
cet état, messieurs, la vie n’est-elle pas un péril? la mort n’est-elle
pas une grâce? Que ne doit-on craindre de ses vices, si les bonnes
qualités sont si dangereuses? N’est-ce donc pas un bienfait de Dieu
d’avoir abrégé les tentations avec les jours de Madame; de l’avoir
arrachée à sa propre gloire, avant que cette gloire par son excès eût
mis en hasard sa modération! Qu’importe que sa vie ait été si courte?
Jamais ce qui doit finir ne peut être long. Quand nous ne compterions
point ses confessions plus exactes, ses entretiens de dévotion plus
fréquents, son application plus forte à la piété dans les derniers temps
de sa vie: ce peu d’heures saintement passées parmi les plus rudes
épreuves, et dans les sentiments les plus purs du christianisme,
tiennent lieu toutes seules d’un âge accompli. Le temps a été court, je
l’avoue; mais l’opération de la grâce a été forte; mais la fidélité de
l’âme a été parfaite. C’est l’effet d’un art consommé de réduire en
petit tout un grand ouvrage; et la grâce, cette excellente ouvrière, se
plaît quelquefois à renfermer en un jour la perfection d’une longue vie.
Je sais que Dieu ne veut pas qu’on s’attende à de tels miracles: mais si
la témérité insensée des hommes abuse de ses bontés, son bras pour cela
n’est pas raccourci, et sa main n’est pas affaiblie. Je me confie pour
Madame en cette miséricorde, qu’elle a si sincèrement et si humblement
réclamée. Il semble que Dieu ne lui ait conservé le jugement libre
jusqu’au dernier soupir, qu’afin de faire durer les témoignages de sa
foi. Elle a aimé en mourant le Sauveur Jésus; les bras lui ont manqué
plutôt que l’ardeur d’embrasser la croix. J’ai vu sa main défaillante
chercher encore en tombant de nouvelles forces pour appliquer sur ses
lèvres ce bienheureux signe de notre Rédemption: N’est-ce pas mourir
entre les bras et dans le baiser du Seigneur? Ah! nous pouvons achever
ce saint sacrifice pour le repos de Madame, avec une pieuse confiance.
Ce Jésus en qui elle a espéré, dont elle a porté la croix en son corps
par des douleurs si cruelles, lui donnera encore son sang dont elle est
déjà toute teinte, toute pénétrée, par la participation à ses
sacrements, et par la communion avec ses souffrances.
[47] Sap. IV, 14.
[48] De bono mortis, cap. IX, n. 38.
[49] Tacit. Agric. n. 41.
[50] Isa. XLVII, 10.