qu’une ombre? Ce que Jésus-Christ est venu chercher du ciel en la terre,
ce qu’il a cru pouvoir, sans se ravilir, acheter de tout son sang,
n’est-ce qu’un rien? Reconnaissons notre erreur. Sans doute ce triste
spectacle des vanités humaines nous imposait; et l’espérance publique,
frustrée tout à coup par la mort de cette princesse, nous poussait trop
loin. Il ne faut pas permettre à l’homme de se mépriser tout entier, de
peur que, croyant avec les impies que notre vie n’est qu’un jeu où règne
le hasard, il ne marche sans règle et sans conduite au gré de ses
aveugles désirs. C’est pour cela que l’Ecclésiaste, après avoir commencé
son divin ouvrage par les paroles que j’ai récitées, après en avoir
rempli toutes les pages du mépris des choses humaines, veut enfin
montrer à l’homme quelque chose de plus solide, et conclut tout son
discours, en lui disant[23]: _Crains Dieu, et garde ses commandements;
car c’est là tout l’homme: et sache que le Seigneur examinera dans son
jugement tout ce que nous aurons fait de bien ou de mal._ Ainsi tout est
vain en l’homme, si nous regardons ce qu’il donne au monde; mais, au
contraire, tout est important, si nous considérons ce qu’il doit à Dieu.
Encore une fois tout est vain en l’homme, si nous regardons le cours de
sa vie mortelle; mais tout est précieux, tout est important, si nous
contemplons le terme où elle aboutit, et le compte qu’il en faut rendre.
Méditons donc aujourd’hui, à la vue de cet autel et de ce tombeau, la
première et la dernière parole de l’Ecclésiaste; l’une qui montre le
néant de l’homme, l’autre qui établit sa grandeur. Que ce tombeau nous
convainque de notre néant, pourvu que cet autel, où l’on offre tous les
jours pour nous une victime d’un si grand prix, nous apprenne en même
temps notre dignité. La princesse que nous pleurons sera un témoin
fidèle de l’un et de l’autre. Voyons ce qu’une mort soudaine lui a ravi;
voyons ce qu’une sainte mort lui a donné. Ainsi nous apprendrons à
mépriser ce qu’elle a quitté sans peine, afin d’attacher toute notre
estime à ce qu’elle a embrassé avec tant d’ardeur, lorsque son âme,
épurée de tous les sentiments de la terre, et pleine du ciel où elle
touchait, a vu la lumière toute manifeste. Voilà les vérités que j’ai à
traiter, et que j’ai crues dignes d’être proposées à un si grand prince,
et à la plus illustre assemblée de l’univers.
[23] Eccl. XII, 13, 14.
* * * * *
_Nous mourons tous_, disait cette femme dont l’Écriture a loué la
prudence au second livre des Rois, _et nous allons sans cesse au
tombeau, ainsi que des eaux qui se perdent sans retour_[24]. En effet,
nous ressemblons tous à des eaux courantes. De quelque superbe
distinction que se flattent les hommes, ils ont tous une même origine;
et cette origine est petite. Leurs années se poussent successivement
comme des flots: ils ne cessent de s’écouler; tant qu’enfin, après avoir
fait un peu plus de bruit, et traversé un peu plus de pays les uns que
les autres, ils vont tous ensemble se confondre dans un abîme, où l’on
ne reconnaît plus ni princes, ni rois, ni toutes ces autres qualités
superbes qui distinguent les hommes; de même que ces fleuves tant vantés
demeurent sans nom et sans gloire, mêlés dans l’Océan avec les rivières
les plus inconnues.
[24] 2 Reg. XIV, 14
Et certainement, messieurs, si quelque chose pouvait élever les hommes
au-dessus de leur infirmité naturelle; si l’origine qui nous est commune
souffrait quelque distinction solide et durable entre ceux que Dieu a
formés de la même terre, qu’y aurait-il dans l’univers de plus distingué
que la princesse dont je parle? Tout ce que peuvent faire non seulement
la naissance et la fortune, mais encore les grandes qualités de l’esprit
pour l’élévation d’une princesse, se trouve rassemblé et puis anéanti
dans la nôtre. De quelque côté que je suive les traces de sa glorieuse
origine, je ne découvre que des rois, et partout je suis ébloui de
l’éclat des plus augustes couronnes. Je vois la maison de France, la
plus grande sans comparaison de tout l’univers, et à qui les plus
puissantes maisons peuvent bien céder sans envie, puisqu’elles tâchent
de tirer leur gloire de cette source. Je vois les rois d’Écosse, les
rois d’Angleterre, qui ont régné depuis tant de siècles sur une des plus
belliqueuses nations de l’univers, plus encore par leur courage que par
l’autorité de leur sceptre. Mais cette princesse, née sur le trône,
avait l’esprit et le cœur plus haut que sa naissance. Les malheurs de sa
maison n’ont pu l’accabler dans sa première jeunesse; et dès lors on
voyait en elle une grandeur qui ne devait rien à la fortune. Nous
disions avec joie que le ciel l’avait arrachée, comme par miracle, des
mains des ennemis du roi son père, pour la donner à la France: don
précieux, inestimable présent, si seulement la possession en avait été
plus durable! Mais pourquoi ce souvenir vient-il m’interrompre? Hélas!
nous ne pouvons un moment arrêter les yeux sur la gloire de la
princesse, sans que la mort s’y mêle aussitôt pour tout offusquer de son
ombre. O mort, éloigne-toi de notre pensée, et laisse-nous tromper pour
un peu de temps la violence de notre douleur, par le souvenir de notre
joie. Souvenez-vous donc, messieurs, de l’admiration que la princesse
d’Angleterre donnait à toute la cour. Votre mémoire vous la peindra
mieux, avec tous ses traits et son incomparable douceur, que ne pourront
jamais faire toutes mes paroles. Elle croissait au milieu des
bénédictions de tous les peuples; et les années ne cessaient de lui
apporter de nouvelles grâces. Aussi la reine sa mère, dont elle a
toujours été la consolation, ne l’aimait pas plus tendrement que faisait
Anne d’Espagne. Anne, vous le savez, messieurs, ne trouvait rien
au-dessus de cette princesse. Après nous avoir donné une reine, seule
capable par sa piété, et par ses autres vertus royales, de soutenir la
réputation d’une tante si illustre, elle voulut, pour mettre dans sa
famille ce que l’univers avait de plus grand, que Philippe de France,
son second fils, épousât la princesse Henriette, et quoique le roi
d’Angleterre, dont le cœur égale la sagesse, sût que la princesse sa
sœur, recherchée de tant de rois, pouvait honorer un trône, il lui vit
remplir avec joie la seconde place de France, que la dignité d’un si
grand royaume peut mettre en comparaison avec les premières du reste du
monde.
Que si son rang la distinguait, j’ai eu raison de vous dire qu’elle
était encore plus distinguée par son mérite. Je pourrais vous faire
remarquer qu’elle connaissait si bien la beauté des ouvrages de
l’esprit, que l’on croyait avoir atteint la perfection, quand on avait
su plaire à Madame. Je pourrais encore ajouter que les plus sages et les
plus expérimentés admiraient cet esprit vif et perçant, qui embrassait
sans peine les plus grandes affaires et pénétrait avec tant de facilité
dans les plus secrets intérêts. Mais pourquoi m’étendre sur une matière
où je puis tout dire en un mot? Le roi, dont le jugement est une règle
toujours sûre, a estimé la capacité de cette princesse, et l’a mise par
son estime au-dessus de tous nos éloges.
Cependant, ni cette estime, ni tous ces grands avantages, n’ont pu
donner atteinte à sa modestie. Tout éclairée qu’elle était, elle n’a
point présumé de ses connaissances, et jamais ses lumières ne l’ont
éblouie. Rendez témoignage à ce que je dis, vous que cette grande
princesse a honorés de sa confiance. Quel esprit avez-vous trouvé plus
élevé? Mais quel esprit avez-vous trouvé plus docile? Plusieurs, dans la
crainte d’être trop faciles, se rendent inflexibles à la raison, et
s’affermissent contre elle. Madame s’éloignait toujours autant de la
présomption que de la faiblesse; également estimable, et de ce qu’elle
savait trouver les sages conseils, et de ce qu’elle était capable de les
recevoir. On les sait bien connaître, quand on fait sérieusement l’étude
qui plaisait tant à cette princesse. Nouveau genre d’étude, et presque
inconnu aux personnes de son âge et de son rang; ajoutons, si vous
voulez, de son sexe. Elle étudiait ses défauts; elle aimait qu’on lui en
fît des leçons sincères: marque assurée d’une âme forte, que ses fautes
ne dominent pas, et qui ne craint point de les envisager de près, par
une secrète confiance des ressources qu’elle sent pour les surmonter.
C’était le dessein d’avancer dans cette étude de sagesse, qui la tenait
si attachée à la lecture de l’histoire, qu’on appelle avec raison la
sage conseillère des princes. C’est là que les plus grands rois n’ont
plus de rang que par leurs vertus, et que, dégradés à jamais par les
mains de la mort, ils viennent subir, sans cour et sans suite, le
jugement de tous les peuples et de tous les siècles. C’est là qu’on
découvre que le lustre qui vient de la flatterie est superficiel, et que
les fausses couleurs, quelque industrieusement qu’on les applique, ne
tiennent pas. Là notre admirable princesse étudiait les devoirs de ceux
dont la vie compose l’histoire; elle y perdait insensiblement le goût
des romans, et de leurs fades héros; et, soigneuse de se former sur le
vrai, elle méprisait ces froides et dangereuses fictions. Ainsi, sous un
visage riant, sous cet air de jeunesse qui semblait ne promettre que des
jeux, elle cachait un sens et un sérieux, dont ceux qui traitaient avec
elle étaient surpris.
Aussi pouvait-on sans crainte lui confier les plus grands secrets. Loin
du commerce des affaires et de la société des hommes, ces âmes sans
force, aussi bien que sans foi, qui ne savent pas retenir leur langue
indiscrète! _Ils ressemblent_, dit le Sage, _à une ville sans murailles,
qui est ouverte de toutes parts_[25], et qui devient la proie du premier
venu. Que Madame était au-dessus de cette faiblesse! Ni la surprise, ni
l’intérêt, ni la vanité, ni l’appât d’une flatterie délicate, ou d’une
douce conversation, qui souvent, épanchant le cœur, en fait échapper le
secret, n’était capable de lui faire découvrir le sien; et la sûreté
qu’on trouvait en cette princesse, que son esprit rendait si propre aux
grandes affaires, lui faisait confier les plus importantes.
[25] Prov. XXV, 28.
Ne pensez pas que je veuille, en interprète téméraire des secrets
d’État, discourir sur le voyage d’Angleterre; ni que j’imite ces
politiques spéculatifs, qui arrangent suivant leurs idées les conseils
des rois, et composent sans instruction les annales de leur siècle. Je
ne parlerai de ce voyage glorieux que pour dire que Madame y fut admirée
plus que jamais. On ne parlait qu’avec transport de la bonté de cette
princesse, qui, malgré les divisions trop ordinaires dans les cours, lui
gagna d’abord tous les esprits. On ne pouvait assez louer son incroyable
dextérité à traiter les affaires les plus délicates, à guérir ces
défiances cachées, qui souvent les tiennent en suspens, et à terminer
tous les différends d’une manière qui conciliait les intérêts les plus
opposés. Mais qui pourrait penser, sans verser des larmes, aux marques
d’estime et de tendresse que lui donna le roi son frère? Ce grand roi,
plus capable encore d’être touché par le mérite que par le sang, ne se
lassait point d’admirer les excellentes qualités de Madame. O plaie
irrémédiable! ce qui fut en ce voyage le sujet d’une si juste
admiration, est devenu pour ce prince le sujet d’une douleur qui n’a
point de bornes. Princesse, le digne lien des deux plus grands rois du
monde, pourquoi leur avez-vous été sitôt ravie? Ces deux grands rois se
connaissent; c’est l’effet des soins de Madame: ainsi leurs nobles
inclinations concilieront leurs esprits, et la vertu sera entre eux une
immortelle médiatrice. Mais si leur union ne perd rien de sa fermeté,
nous déplorerons éternellement qu’elle ait perdu son agrément le plus
doux, et qu’une princesse si chérie de tout l’univers ait été précipitée
dans le tombeau, pendant que la confiance de deux si grands rois
l’élevait au comble de la grandeur et de la gloire.
La grandeur et la gloire! Pouvons-nous encore entendre ces noms dans ce
triomphe de la mort? Non, messieurs, je ne puis plus soutenir ces
grandes paroles, par lesquelles l’arrogance humaine tâche de s’étourdir
elle-même, pour ne pas apercevoir son néant. Il est temps de faire voir
que tout ce qui est mortel, quoi qu’on ajoute par le dehors pour le
faire paraître grand, est par son fond incapable d’élévation. Écoutez à
ce propos le profond raisonnement, non d’un philosophe qui dispute dans
une école, ou d’un religieux qui médite dans un cloître: je veux
confondre le monde par ceux que le monde même révère le plus, par ceux
qui le connaissent le mieux, et ne lui veux donner pour le convaincre
que des docteurs assis sur le trône. _O Dieu_, dit le roi prophète,
_vous avez fait mes jours mesurables, et ma substance n’est rien devant
vous_[26]. Il est ainsi, chrétiens: tout ce qui se mesure finit; et tout
ce qui est né pour finir, n’est pas tout à fait sorti du néant où il est
sitôt replongé. Si notre être, si notre substance n’est rien, tout ce
que nous bâtissons dessus, que peut-il être? Ni l’édifice n’est plus
solide que le fondement, ni l’accident attaché à l’être, plus réel que
l’être même. Pendant que la nature nous tient si bas, que peut faire la
fortune pour nous élever? Cherchez, imaginez parmi les hommes les
différences les plus remarquables; vous n’en trouverez point de mieux
marquée, ni qui vous paraisse plus effective, que celle qui relève le
victorieux au-dessus des vaincus qu’il voit étendus à ses pieds.
Cependant ce vainqueur, enflé de ses titres, tombera lui-même à son tour
entre les mains de la mort. Alors ces malheureux vaincus rappelleront à
leur compagnie leur superbe triomphateur; et du creux de leurs tombeaux
sortira cette voix qui foudroie toutes les grandeurs: _Vous voilà blessé
comme nous; vous êtes devenu semblable à nous[27]._ Que la fortune ne
tente donc pas de nous tirer du néant, ni de forcer la bassesse de notre
nature.
[26] Ps. XXXVIII, 6.
[27] Isa. XIV, 10.
Mais peut-être, au défaut de la fortune, les qualités de l’esprit, les
grands desseins, les vastes pensées pourront nous distinguer du reste
des hommes. Gardez-vous bien de le croire, parce que toutes nos pensées,
qui n’ont pas Dieu pour objet, sont du domaine de la mort. _Ils
mourront_, dit le prophète, _et en ce jour périront toutes leurs
pensées_[28]; c’est-à-dire les pensées des conquérants, les pensées des
politiques, qui auront imaginé dans leurs cabinets des desseins, où le
monde entier sera compris. Ils se seront munis de tous côtés par des
précautions infinies; enfin ils auront tout prévu, excepté leur mort,
qui emportera en un moment toutes leurs pensées. C’est pour cela que
l’Ecclésiaste, le roi Salomon, fils du roi David (car je suis bien aise
de vous faire voir la succession de la même doctrine dans un même
trône); c’est, dis-je, pour cela que l’Ecclésiaste, faisant le
dénombrement des illusions qui travaillent les enfants des hommes, y
comprend la sagesse même. _Je me suis_, dit-il, _appliqué à la sagesse,
et j’ai vu que c’était encore une vanité[29]_; parce qu’il y a une
fausse sagesse, qui, se renfermant dans l’enceinte des choses mortelles,
s’ensevelit avec elles dans le néant. Ainsi je n’ai rien fait pour
Madame, quand je vous ai représenté tant de belles qualités qui la
rendaient admirable au monde, et capable des plus hauts desseins, où une
princesse puisse s’élever. Jusqu’à ce que je commence à vous raconter ce
qui l’unit à Dieu, une si illustre princesse ne paraîtra dans ce
discours que comme un exemple le plus grand qu’on se puisse proposer, et
le plus capable de persuader aux ambitieux qu’ils n’ont aucun moyen de
se distinguer, ni par leur naissance, ni par leur grandeur, ni par leur
esprit, puisque la mort, qui égale tout, les domine de tous côtés avec
tant d’empire, et que, d’une main si prompte et si souveraine, elle
renverse les têtes les plus respectées.
[28] Ps. CXLV, 4.
[29] Eccl. II, 12, 15.
Considérez, messieurs, ces grandes puissances que nous regardons de si
bas. Pendant que nous tremblons sous leur main, Dieu les frappe pour
nous avertir. Leur élévation en est la cause; et il les épargne si peu,
qu’il ne craint pas de les sacrifier à l’instruction du reste des
hommes. Chrétiens, ne murmurez pas si Madame a été choisie pour nous
donner une telle instruction. Il n’y a rien ici de rude pour elle,
puisque, comme vous le verrez dans la suite, Dieu la sauve par le même
coup qui nous instruit. Nous devrions être assez convaincus de notre
néant: mais s’il faut des coups de surprise à nos cœurs enchantés de
l’amour du monde, celui-ci est assez grand et assez terrible. O nuit
désastreuse! ô nuit effroyable, où retentit tout à coup comme un éclat
de tonnerre, cette étonnante nouvelle: Madame se meurt, Madame est
morte! Qui de nous ne se sentit frappé à ce coup, comme si quelque
tragique accident avait désolé sa famille? Au premier bruit d’un mal si
étrange, on accourut à Saint-Cloud de toutes parts: on trouve tout
consterné, excepté le cœur de cette princesse. Partout on entend des
cris; partout on voit la douleur et le désespoir, et l’image de la mort.
Le roi, la reine, Monsieur, toute la cour, tout le peuple, tout est
abattu, tout est désespéré; et il me semble que je vois
l’accomplissement de cette parole du prophète: _Le roi pleurera, le
prince sera désolé, et les mains tomberont au peuple de douleur et
d’étonnement[30]._
[30] Ezech. VII, 27.
Mais et les princes et les peuples gémissaient en vain. En vain
Monsieur, en vain le roi même tenait Madame serrée par de si étroits
embrassements. Alors ils pouvaient dire l’un et l’autre avec saint
Ambroise: _Je serrais les bras, mais j’avais déjà perdu ce que je
tenais[31]._ La princesse leur échappait parmi des embrassements si
tendres, et la mort plus puissante nous l’enlevait entre ces royales
mains. Quoi donc, elle devait périr sitôt! Dans la plupart des hommes,
les changements se font peu à peu, et la mort les prépare ordinairement
à son dernier coup. Madame cependant a passé du matin au soir, ainsi que
l’herbe des champs. Le matin elle fleurissait; avec quelles grâces, vous
le savez: le soir nous la vîmes séchée; et ces fortes expressions, par
lesquelles l’Écriture sainte exagère l’inconstance des choses humaines,
devaient être pour cette princesse et si précises et si littérales.
Hélas! nous composions son histoire de tout ce qu’on peut imaginer de
plus glorieux. Le passé et le présent nous garantissaient l’avenir, et
on pouvait tout attendre de tant d’excellentes qualités. Elle allait
s’acquérir deux puissants royaumes, par des moyens agréables: toujours
douce, toujours paisible, autant que généreuse et bienfaisante, son
crédit n’y aurait jamais été odieux: on ne l’eût point vue s’attirer la
gloire avec une ardeur inquiète et précipitée; elle l’eût attendue sans
impatience, comme sûre de la posséder. Cet attachement qu’elle a montré
si fidèle pour le roi jusqu’à la mort, lui en donnait les moyens. Et
certes c’est le bonheur de nos jours, que l’estime se puisse joindre
avec le devoir, et qu’on puisse autant s’attacher au mérite et à la
personne du prince, qu’on en révère la puissance et la majesté. Les
inclinations de Madame ne l’attachaient pas moins fortement à tous ses
autres devoirs. La passion qu’elle ressentait pour la gloire de
Monsieur, n’avait point de bornes. Pendant que ce grand prince, marchant
sur les pas de son invincible frère, secondait avec tant de valeur et de
succès ses grands et héroïques desseins dans la campagne de Flandre, la
joie de cette princesse était incroyable. C’est ainsi que ses généreuses
inclinations la menaient à la gloire par les voies que le monde trouve
les plus belles; et si quelque chose manquait encore à son bonheur, elle
eût tout gagné par sa douceur et par sa conduite. Telle était l’agréable
histoire que nous faisions pour Madame; et, pour achever ces nobles
projets, il n’y avait que la durée de sa vie, dont nous ne croyions pas
devoir être en peine. Car qui eût pu seulement penser que les années
eussent dû manquer à une jeunesse qui semblait si vive? Toutefois c’est
par cet endroit que tout se dissipe en un moment. Au lieu de l’histoire
d’une belle vie, nous sommes réduits à faire l’histoire d’une admirable,
mais triste mort. A la vérité, messieurs, rien n’a jamais égalé la
fermeté de son âme, ni ce courage paisible, qui, sans faire effort pour
s’élever, s’est trouvé par sa naturelle situation au-dessus des
accidents les plus redoutables. Oui, Madame fut douce envers la mort,
comme elle l’était envers tout le monde. Son grand cœur ni ne s’aigrit,
ni ne s’emporta contre elle. Elle ne la brave non plus avec fierté;
contente de l’envisager sans émotion, et de la recevoir sans trouble.
Triste consolation, puisque, malgré ce grand courage, nous l’avons
perdue! C’est la grande vanité des choses humaines. Après que, par le
dernier effort de notre courage, nous avons, pour ainsi dire, surmonté
la mort, elle éteint en nous jusqu’à ce courage par lequel nous
semblions la défier. La voilà, malgré ce grand cœur, cette princesse si
admirée et si chérie! la voilà telle que la mort nous l’a faite! Encore
ce reste tel quel va-t-il disparaître: cette ombre de gloire va
s’évanouir, et nous l’allons voir dépouillée même de cette triste
décoration. Elle va descendre à ces sombres lieux, à ces demeures
souterraines, pour y dormir dans la poussière avec les grands de la
terre, comme parle Job; avec ces rois et ces princes anéantis, parmi
lesquels à peine peut-on la placer, tant les rangs y sont pressés, tant
la mort est prompte à remplir ces places. Mais ici notre imagination
nous abuse encore. La mort ne nous laisse pas assez de corps pour
occuper quelque place, et on ne voit là que les tombeaux qui fassent
quelque figure. Notre chair change bientôt de nature; notre corps prend
un autre nom; même celui de cadavre, dit Tertullien[32], parce qu’il
nous montre encore quelque forme humaine, ne lui demeure pas longtemps:
il devient un je ne sais quoi, qui n’a plus de nom dans aucune langue;
tant il est vrai que tout meurt en lui, jusqu’à ces termes funèbres, par
lesquels on exprimait ses malheureux restes.
[31] Orat. de Ob. Sat. fr. liv. I, n. 19.
[32] Tertull. de Resurr. carnis, IV.
C’est ainsi que la puissance divine, justement irritée contre notre
orgueil, le pousse jusqu’au néant; et que, pour égaler à jamais les
conditions, elle ne fait de nous tous qu’une même cendre. Peut-on bâtir
sur ces ruines? Peut-on appuyer quelque grand dessein sur ce débris
inévitable des choses humaines? Mais quoi, messieurs, tout est-il donc
désespéré pour nous? Dieu, qui foudroie toutes nos grandeurs jusqu’à les
réduire en poudre, ne nous laisse-t-il aucune espérance? Lui, aux yeux
de qui rien ne se perd, et qui suit toutes les parcelles de nos corps,
en quelque endroit écarté du monde que la corruption ou le hasard les
jette, verra-t-il périr sans ressource ce qu’il a fait capable de le
connaître et de l’aimer? Ici un nouvel ordre de choses se présente à
moi; les ombres de la mort se dissipent: _Les voies me sont ouvertes à
la véritable vie[33]._ Madame n’est plus dans le tombeau; la mort, qui
semblait tout détruire, a tout établi: voici le secret de l’Ecclésiaste,
que je vous avais marqué dès le commencement de ce discours, et dont il
faut maintenant découvrir le fonds.
[33] Ps. XV, 11.