conférences secrètes; mais j’ai à vous faire voir de plus grands
hasards. Les rebelles s’étaient saisis des arsenaux et des magasins; et,
malgré la défection de tant de sujets, malgré l’infâme désertion de la
milice même, il était encore plus aisé au roi de lever des soldats que
de les armer. Elle abandonne, pour avoir des armes et des munitions, non
seulement ses joyaux, mais encore le soin de sa vie. Elle se met en mer
au mois de février, malgré l’hiver et les tempêtes; et, sous prétexte de
conduire en Hollande la princesse royale sa fille aînée, qui avait été
mariée à Guillaume, prince d’Orange, elle va pour engager les États dans
les intérêts du roi, lui gagner des officiers, lui amener des munitions.
L’hiver ne l’avait pas effrayée, quand elle partit d’Angleterre; l’hiver
ne l’arrête pas, onze mois après, quand il faut retourner auprès du roi:
mais le succès n’en fut pas semblable. Je tremble au seul récit de la
tempête furieuse, dont sa flotte fut battue durant dix jours. Les
matelots furent alarmés jusqu’à perdre l’esprit, et quelques-uns d’entre
eux se précipitèrent dans les ondes. Elle, toujours intrépide, autant
que les vagues étaient émues, rassurait tout le monde par sa fermeté.
Elle excitait ceux qui l’accompagnaient à espérer en Dieu, qui faisait
toute sa confiance; et, pour éloigner de leur esprit les funestes idées
de la mort qui se présentait de tous côtés, elle disait avec un air de
sérénité qui semblait déjà ramener le calme, que les reines ne se
noyaient pas. Hélas! Elle est réservée à quelque chose de bien plus
extraordinaire. Et, pour s’être sauvée du naufrage, ses malheurs n’en
seront pas moins déplorables. Elle vit périr ses vaisseaux, et presque
toute l’espérance d’un si grand secours. L’amiral où elle était, conduit
par la main de celui qui domine sur la profondeur de la mer, et qui
dompte ses flots soulevés, fut repoussé aux ports de Hollande: et tous
les peuples furent étonnés d’une délivrance si miraculeuse.
Ceux qui sont échappés du naufrage disent un éternel adieu à la mer et
aux vaisseaux, et comme disait un ancien auteur, ils n’en peuvent même
supporter la vue[14]. Cependant onze jours après, ô résolution
étonnante! la reine, à peine sortie d’une tourmente si épouvantable,
pressée du désir de revoir le roi et de le secourir, ose encore se
commettre à la furie de l’Océan et à la rigueur de l’hiver. Elle ramasse
quelques vaisseaux qu’elle charge d’officiers et de munitions, et
repasse enfin en Angleterre. Mais qui ne serait étonné de la cruelle
destinée de cette princesse? Après s’être sauvée des flots, une autre
tempête lui fut presque fatale. Cent pièces de canon tonnèrent à son
arrivée, et la maison où elle entra fut percée de leurs coups. Qu’elle
eut d’assurance dans cet effroyable péril! mais qu’elle eut de clémence
pour l’auteur d’un si noir attentat! On l’amena prisonnier peu de temps
après; elle lui pardonna son crime, le livrant pour tout supplice à sa
conscience, et à la honte d’avoir entrepris sur la vie d’une princesse
si bonne et si généreuse: tant elle était au-dessus de la vengeance
aussi bien que de la crainte.
[14] Tertull. de Pœnit. VII.
Mais ne la verrons-nous jamais auprès du roi, qui souhaite si ardemment
son retour? Elle brûle du même désir, et déjà je la vois paraître dans
un nouvel appareil. Elle marche comme un général à la tête d’une armée
royale, pour traverser des provinces que les rebelles tenaient presque
toutes. Elle assiège et prend d’assaut en passant une place
considérable, qui s’opposait à sa marche; elle triomphe, elle pardonne;
et enfin le roi la vient recevoir dans une campagne, où il avait
remporté l’année précédente une victoire signalée sur le général Essex.
Une heure après, on apporta la nouvelle d’une grande bataille gagnée.
Tout semblait prospérer par sa présence; les rebelles étaient
consternés: et si la reine en eût été crue, si au lieu de diviser les
armées royales, et de les amuser, contre son avis, aux sièges infortunés
de Hull et de Gloucester, on eût marché droit à Londres, l’affaire était
décidée, et cette campagne eût fini la guerre. Mais le moment fut
manqué. Le terme fatal approchait; et le ciel, qui semblait suspendre,
en faveur de la piété de la reine, la vengeance qu’il méditait, commença
à se déclarer. _Tu sais vaincre[15]_, disait un brave Africain au plus
rusé capitaine qui fut jamais; _mais tu ne sais pas user de ta victoire.
Rome que tu tenais t’échappe; et le destin ennemi t’a ôté tantôt le
moyen, tantôt la pensée de la prendre[16]_. Depuis ce malheureux moment,
tout alla visiblement en décadence, et les affaires furent sans retour.
La reine qui se trouva grosse, et qui ne put par tout son crédit faire
abandonner ces deux sièges, qu’on vit enfin si mal réussir, tomba en
langueur; et tout l’État languit avec elle. Elle fut contrainte de se
séparer d’avec le roi, qui était presque assiégé dans Oxford; et ils se
dirent un adieu bien triste, quoiqu’ils ne sussent pas que c’était le
dernier. Elle se retire à Exeter, ville forte, où elle fut elle-même
bientôt assiégée. Elle y accoucha d’une princesse, et se vit douze jours
après contrainte de prendre la fuite, pour se réfugier en France.
[15] Liv. Dec. III, liv. 2.
[16] Liv. Dec. III, liv. 6.
Princesse, dont la destinée est si grande et si glorieuse, faut-il que
vous naissiez en la puissance des ennemis de votre maison! O Éternel,
veillez sur elle; anges saints, rangez à l’entour vos escadrons
invisibles, et faites la garde autour du berceau d’une princesse si
grande et si délaissée! Elle est destinée au sage et valeureux Philippe,
et doit des princes à la France, dignes de lui, dignes d’elle, et de
leurs aïeux. Dieu l’a protégée, messieurs. Sa gouvernante, deux ans
après, tire ce précieux enfant des mains des rebelles: et, quoique
ignorant sa captivité et sentant trop sa grandeur, elle se découvre
elle-même; quoique refusant tous les autres noms, elle s’obstine à dire
qu’elle est la princesse; elle est enfin amenée auprès de la reine sa
mère, pour faire sa consolation durant ses malheurs, en attendant
qu’elle fasse la félicité d’un grand prince et la joie de toute la
France. Mais j’interromps l’ordre de mon histoire. J’ai dit que la reine
fut obligée à se retirer de son royaume. En effet, elle partit des ports
d’Angleterre à la vue des vaisseaux des rebelles, qui la poursuivaient
de si près, qu’elle entendait presque leurs cris et leurs menaces
insolentes. O voyage bien différent de celui qu’elle avait fait sur la
même mer, lorsque venant prendre possession du sceptre de la
Grande-Bretagne, elle voyait, pour ainsi dire, les ondes se courber sous
elle, et soumettre toutes leurs vagues à la dominatrice des mers!
Maintenant chassée, poursuivie par ses ennemis implacables, qui avaient
eu l’audace de lui faire son procès, tantôt sauvée, tantôt presque
prise, changeant de fortune à chaque quart d’heure, n’ayant pour elle
que Dieu et son courage inébranlable, elle n’avait ni assez de vents ni
assez de voiles pour favoriser sa fuite précipitée. Mais enfin elle
arrive à Brest, où après tant de maux il lui fut permis de respirer un
peu.
Quand je considère en moi-même les périls extrêmes et continuels, qu’a
courus cette princesse sur la mer et sur la terre, durant l’espace de
près de dix ans, et que d’ailleurs je vois que toutes les entreprises
sont inutiles contre sa personne, pendant que tout réussit d’une manière
surprenante contre l’État; que puis-je penser autre chose, sinon que la
Providence, autant attachée à lui conserver la vie qu’à renverser sa
puissance, a voulu qu’elle survéquît à ses grandeurs, afin qu’elle pût
survivre aux attachements de la terre et aux sentiments d’orgueil, qui
corrompent d’autant plus les âmes, qu’elles sont plus grandes et plus
élevées? Ce fut un conseil à peu près semblable, qui abaissa autrefois
David sous la main du rebelle Absalon. _Le voyez-vous ce grand roi[17]_,
dit le saint et éloquent prêtre de Marseille, _le voyez-vous seul,
abandonné, tellement déchu dans l’esprit des siens, qu’il devient un
objet de mépris aux uns, et, ce qui est plus insupportable à un grand
courage, un objet de pitié aux autres; ne sachant_, poursuit Salvien,
_de laquelle de ces deux choses il avait le plus à se plaindre, ou de ce
que Siba le nourrissait, ou de ce que Séméi avait l’insolence de le
maudire?_ Voilà, messieurs, une image, mais imparfaite, de la reine
d’Angleterre, quand après de si étranges humiliations elle fut encore
contrainte de paraître au monde, et d’étaler, pour ainsi dire, à la
France même, et au Louvre, où elle était née avec tant de gloire, toute
l’étendue de sa misère. Alors elle put bien dire avec le prophète
Isaïe[18]: _Le Seigneur des armées a fait ces choses, pour anéantir tout
le faste des grandeurs humaines, et tourner en ignomimie ce que
l’univers a de plus auguste._ Ce n’est pas que la France ait manqué à la
fille de Henri le Grand; Anne la magnanime, la pieuse, que nous ne
nommerons jamais sans regret, la reçut d’une manière convenable à la
majesté des deux reines. Mais les affaires du roi ne permettant pas que
cette sage régente pût proportionner le remède au mal, jugez de l’état
de ces deux princesses. Henriette, d’un si grand cœur, est contrainte de
demander du secours: Anne, d’un si grand cœur, ne peut en donner assez.
Si l’on eût pu avancer ces belles années, dont nous admirons maintenant
le cours glorieux: Louis, qui entend de si loin les gémissements des
chrétiens affligés; qui, assuré de sa gloire, dont la sagesse de ses
conseils et la droiture de ses intentions lui répondent toujours malgré
l’incertitude des événements, entreprend lui seul la cause commune, et
porte ses armes redoutées à travers des espaces immenses de mer et de
terre; aurait-il refusé son bras à ses voisins, à ses alliés, à son
propre sang, aux droits sacrés de la royauté, qu’il sait si bien
maintenir? Avec quelle puissance l’Angleterre l’aurait-elle vu
invincible défenseur, ou vengeur présent de la majesté violée? Mais Dieu
n’avait laissé aucune ressource au roi d’Angleterre: tout lui manque,
tout lui est contraire. Les Écossais, à qui il se donne, le livrent aux
parlementaires anglais; et les gardes fidèles de nos rois trahissent le
leur. Pendant que le parlement d’Angleterre songe à congédier l’armée,
cette armée tout indépendante réforme elle-même à sa mode le parlement,
qui eût gardé quelques mesures, et se rend maîtresse de tout. Ainsi le
roi est mené de captivité en captivité; et la reine remue en vain la
France, la Hollande, la Pologne même, et les puissances du Nord les plus
éloignées. Elle ranime les Écossais, qui arment trente mille hommes;
elle fait avec le duc de Lorraine une entreprise pour la délivrance du
roi son seigneur, dont le succès paraît infaillible, tant le concert en
est juste. Elle retire ses chers enfants, l’unique espérance de sa
maison, et confesse à cette fois que, parmi les plus mortelles douleurs,
on est encore capable de joie. Elle console le roi, qui lui écrit de sa
prison même, qu’elle seule soutient son esprit, et qu’il ne faut
craindre de lui aucune bassesse, parce que sans cesse il se souvient
qu’il est à elle. O mère, ô femme, ô reine admirable, et digne d’une
meilleure fortune, si les fortunes de la terre étaient quelque chose!
Enfin il faut céder à votre sort. Vous avez assez soutenu l’État, qui
est attaqué par une force invincible et divine: il ne reste plus
désormais, sinon que vous teniez ferme parmi ses ruines.
[17] Salv. de guber. Dei. lib. II, V.
[18] Isa. XXII. 9.
Comme une colonne, dont la masse solide paraît le plus ferme appui d’un
temple ruineux, lorsque ce grand édifice qu’elle soutenait fond sur elle
sans l’abattre: ainsi la reine se montre le ferme soutien de l’État,
lorsqu’après en avoir longtemps porté le faix, elle n’est pas même
courbée sous sa chute.
Qui cependant pourrait exprimer ses justes douleurs? Qui pourrait
raconter ses plaintes? Non, messieurs, Jérémie lui-même, qui seul semble
être capable d’égaler les lamentations aux calamités, ne suffirait pas à
de tels regrets. Elle s’écrie avec ce prophète[19]: _Voyez, Seigneur,
mon affliction. Mon ennemi s’est fortifié, et mes enfants sont perdus.
Le cruel a mis sa main sacrilège sur ce qui m’était le plus cher. La
royauté a été profanée, et les princes sont foulés aux pieds.
Laissez-moi; je pleurerai amèrement, n’entreprenez pas de me consoler.
L’épée a frappé au dehors, mais je sens en moi-même une mort semblable._
[19] Lam. I, 16; I, 10; II, 2; Isa. XXII, 4; Lam. I, 20.
Mais après que nous avons écouté ses plaintes, saintes filles, ses
chères amies (car elle voulait bien vous nommer ainsi), vous qui l’avez
vue si souvent gémir devant les autels de son unique protecteur, et dans
le sein desquelles elle a versé les secrètes consolations qu’elle en
recevait, mettez fin à ce discours, en nous racontant les sentiments
chrétiens, dont vous avez été les témoins fidèles. Combien de fois
a-t-elle en ce lieu remercié Dieu humblement de deux grandes grâces:
l’une, de l’avoir faite chrétienne; l’autre, messieurs,
qu’attendez-vous? peut-être d’avoir rétabli les affaires du roi son
fils? Non: c’est de l’avoir faite reine malheureuse. Ah! je commence à
regretter les bornes étroites du lieu où je parle. Il faut éclater,
percer cette enceinte, et faire retentir bien loin une parole qui ne
peut être assez entendue. Que ses douleurs l’ont rendue savante dans la
science de l’Évangile, et qu’elle a bien connu la religion et la vertu
de la croix, quand elle a uni le christianisme avec les malheurs! Les
grandes prospérités nous aveuglent, nous transportent, nous égarent,
nous font oublier Dieu, nous-mêmes, et les sentiments de la foi. De là
naissent des monstres de crimes, des raffinements de plaisir, des
délicatesses d’orgueil, qui ne donnent que trop de fondement à ces
terribles malédictions que Jésus-Christ a prononcées dans son
Évangile[20]: _Malheur à vous qui riez... Malheur à vous qui êtes
pleins_, et contents du monde! Au contraire, comme le christianisme a
pris naissance de la croix, ce sont aussi les malheurs qui le
fortifient. Là on expie ses péchés; là on épure ses intentions; là on
transporte ses désirs de la terre au ciel; là on perd tout le goût du
monde, et on cesse de s’appuyer sur soi-même et sur sa prudence. Il ne
faut pas se flatter; les plus expérimentés dans les affaires font des
fautes capitales. Mais que nous nous pardonnons aisément nos fautes,
quand la fortune nous les pardonne! Et que nous nous croyons bientôt les
plus éclairés et les plus habiles, quand nous sommes les plus élevés et
les plus heureux! Les mauvais succès sont les seuls maîtres, qui peuvent
nous reprendre utilement, et nous arracher cet aveu d’avoir failli, qui
coûte tant à notre orgueil. Alors, quand les malheurs nous ouvrent les
yeux, nous repassons avec amertume sur tous nos faux pas: nous nous
trouvons également accablés de ce que nous avons fait, et de ce que nous
avons manqué de faire; et nous ne savons plus par où excuser cette
prudence présomptueuse, qui se croyait infaillible. Nous voyons que Dieu
seul est sage; et, en déplorant vainement les fautes qui ont ruiné nos
affaires, une meilleure réflexion nous apprend à déplorer celles qui ont
perdu notre éternité, avec cette singulière consolation, qu’on les
répare quand on les pleure.
[20] Luc. VI, 25.
Dieu a tenu douze ans sans relâche, sans aucune consolation de la part
des hommes, notre malheureuse reine (donnons-lui hautement ce titre,
dont elle a fait un sujet d’actions de grâces), lui faisant étudier sous
sa main ces dures, mais solides leçons. Enfin, fléchi par ses vœux et
par son humble patience, il a rétabli la maison royale. Charles II est
reconnu, et l’injure des rois a été vengée. Ceux que les armes n’avaient
pu vaincre, ni les conseils ramener, sont revenus tout à coup
d’eux-mêmes: déçus par leur liberté, ils en ont à la fin détesté
l’excès, honteux d’avoir eu tant de pouvoir, et leurs propres succès
leur faisant horreur. Nous savons que ce prince magnanime eût pu hâter
ses affaires, en se servant de la main de ceux qui s’offraient à
détruire la tyrannie par un seul coup. Sa grande âme a dédaigné ces
moyens trop bas. Il a cru qu’en quelque état que fussent les rois, il
était de leur majesté de n’agir que par les lois ou par les armes. Ces
lois qu’il a protégées, l’ont établi presque toutes seules: il règne
paisible et glorieux sur le trône de ses ancêtres, et fait régner avec
lui la justice, la sagesse et la clémence.
Il est inutile de vous dire combien la reine fut consolée par ce
merveilleux événement; mais elle avait appris par ses malheurs, à ne
changer pas dans un si grand changement de son état. Le monde une fois
banni n’eut plus de retour dans son cœur. Elle vit avec étonnement que
Dieu, qui avait rendu inutiles tant d’entreprises et tant d’efforts,
parce qu’il attendait l’heure qu’il avait marquée, quand elle fut
arrivée, alla prendre comme par la main le roi son fils, pour le
conduire à son trône. Elle se soumit plus que jamais à cette main
souveraine, qui tient du plus haut des cieux les rênes de tous les
empires; et, dédaignant les trônes qui peuvent être usurpés, elle
attacha son affection au royaume[21], où l’on ne craint point d’avoir
des égaux, et où l’on voit sans jalousie ses concurrents. Touchée de ces
sentiments, elle aima cette humble maison plus que ses palais. Elle ne
se servit plus de son pouvoir que pour protéger la foi catholique, pour
multiplier ses aumônes, et pour soulager plus abondamment les familles
réfugiées de ses trois royaumes, et tous ceux qui avaient été ruinés
pour la cause de la religion, ou pour le service du roi.
[21] S. Aug. de Civit. Dei, lib. V, c. 24.
Rappelez en votre mémoire avec quelle circonspection elle ménageait le
prochain, et combien elle avait d’aversion pour les discours empoisonnés
de la médisance. Elle savait de quel poids est non seulement la moindre
parole, mais le silence même des princes; et combien la médisance se
donne d’empire, quand elle a osé seulement paraître en leur auguste
présence. Ceux qui la voyaient attentive à peser toutes ces paroles
jugeaient bien qu’elle était sans cesse sous la vue de Dieu, et que,
fidèle imitatrice de l’institut de Sainte-Marie, jamais elle ne perdait
la présence de la majesté divine. Aussi rappelait-elle souvent ce
précieux souvenir par l’oraison, et par la lecture du livre de
l’Imitation de Jésus, où elle apprenait à se conformer au véritable
modèle des chrétiens. Elle veillait sans relâche sur sa conscience.
Après tant de maux et tant de traverses, elle ne connut plus d’autres
ennemis que ses péchés. Aucun ne lui sembla léger; elle en faisait un
rigoureux examen, et, soigneuse de les expier par la pénitence et par
les aumônes, elle était si bien préparée, que la mort n’a pu la
surprendre, encore qu’elle soit venue sous l’apparence du sommeil. Elle
est morte, cette grande reine, et par sa mort elle a laissé un regret
éternel, non seulement à Monsieur et à Madame, qui, fidèles à tous leurs
devoirs, ont eu pour elle des respects si soumis, si sincères, si
persévérants, mais encore à tous ceux qui ont eu l’honneur de la servir,
ou de la connaître. Ne plaignons plus ses disgrâces, qui font maintenant
sa félicité. Si elle avait été plus fortunée, son histoire serait plus
pompeuse, mais ses œuvres seraient moins pleines; et, avec des titres
superbes, elle aurait peut-être paru vide devant Dieu. Maintenant
qu’elle a préféré la croix au trône, et qu’elle a mis ses malheurs au
nombre des plus grandes grâces, elle recevra les consolations qui sont
promises à ceux qui pleurent. Puisse donc ce Dieu de miséricorde
accepter ses afflictions en sacrifice agréable! Puisse-t-il la placer au
sein d’Abraham, et, content de ses maux, épargner désormais à sa famille
et au monde de si terribles leçons!
ORAISON FUNÈBRE
DE
HENRIETTE-ANNE D’ANGLETERRE
DUCHESSE D’ORLÉANS
Prononcée à Saint-Denis, le 21e jour d’août 1670
Vanitas vanitatum, dixit Ecclesiastes: vanitas vanitatum, et
omnia vanitas.
Eccl. I. 2.
_Vanité des vanités, a dit l’Ecclésiaste: vanité des vanités, et
tout est vanité._
MONSEIGNEUR[22], J’étais donc encore destiné à rendre ce devoir funèbre
à très haute et très puissante princesse Henriette-Anne d’Angleterre,
duchesse d’Orléans. Elle, que j’avais vue si attentive, pendant que je
rendais le même devoir à la reine sa mère, devait être sitôt après le
sujet d’un discours semblable; et ma triste voix était réservée à ce
déplorable ministère. O vanité! ô néant! ô mortels ignorants de leurs
destinées. L’eût-elle cru, il y a dix mois? Et vous, messieurs,
eussiez-vous pensé, pendant qu’elle versait tant de larmes en ce lieu,
qu’elle dût sitôt vous y rassembler pour la pleurer elle-même?
Princesse, le digne objet de l’admiration de deux grands royaumes,
n’était-ce pas assez que l’Angleterre pleurât votre absence, sans être
encore réduite à pleurer votre mort? Et la France, qui vous revit avec
tant de joie, environnée d’un nouvel éclat, n’avait-elle plus d’autres
pompes et d’autres triomphes pour vous, au retour de ce voyage fameux,
d’où vous aviez remporté tant de gloire et de si belles espérances?
_Vanité des vanités, et tout est vanité._ C’est la seule parole qui me
reste; c’est la seule réflexion que me permet, dans un accident si
étrange, une si juste et si sensible douleur. Aussi n’ai-je point
parcouru les livres sacrés, pour y trouver quelque texte que je puisse
appliquer à cette princesse. J’ai pris sans étude et sans choix les
premières paroles que me présente l’Ecclésiaste, où, quoique la vanité
ait été si souvent nommée, elle ne l’est pas encore assez à mon gré pour
le dessein que je me propose. Je veux dans un seul malheur déplorer
toutes les calamités du genre humain, et dans une seule mort faire voir
la mort et le néant de toutes les grandeurs humaines. Ce texte, qui
convient à tous les états et à tous les événements de notre vie, par une
raison particulière devient propre à mon lamentable sujet, puisque
jamais les vanités de la terre n’ont été si clairement découvertes, ni
si hautement confondues. Non, après ce que nous venons de voir, la santé
n’est qu’un nom, la vie qu’un songe, la gloire n’est qu’une apparence,
les grâces et les plaisirs ne sont qu’un dangereux amusement: tout est
vain en nous, excepté le sincère aveu que nous faisons devant Dieu de
nos vanités, et le jugement arrêté qui nous fait mépriser tout ce que
nous sommes.
[22] Monsieur le Prince.
[Illustration: Enterrement d’Henriette d’Angleterre dans la basilique
Saint-Denis, le 21 août 1670.]