BOSSUET
ORAISONS FUNÈBRES
PRÉFACE
DE
RENÉ DOUMIC
PARIS
LIBRAIRIE ARISTIDE QUILLET
278, BOULEVARD SAINT-GERMAIN
MCMXXVIII
CLASSIQUES QUILLET
publiés sous la Direction de
RAOUL MORTIER
[Illustration: BOSSUET
d’après le tableau de Rigault]
PRÉFACE
Les _Oraisons Funèbres_ de Bossuet sont, dans notre patrimoine
littéraire, un trésor unique. On a prononcé en français des milliers
d’oraisons funèbres; nous ne lisons plus que celles de Bossuet. D’autre
part, il n’est dans toute l’œuvre du grand orateur aucune partie qui
soit plus généralement connue et plus admirée.
Quelle a donc été la merveille réalisée ici par le génie de Bossuet? Ç’a
été de transformer un genre réputé pour être un «genre faux» et, en y
appliquant le grand principe classique, d’y faire entrer la vérité.
Au XVIIe siècle, l’oraison funèbre est uniquement un morceau d’apparat,
consacré à l’apologie des grands de la terre. Il nous reste dix-huit
oraisons funèbres de Henri IV, cinquante-trois de Louis XIV, vingt et
une d’Anne d’Autriche, neuf du grand Dauphin, vingt du duc de Bourgogne.
Après la mort d’un personnage illustre, on prononçait son éloge à Paris,
en province, dans les couvents, dans les collèges. Nous pouvons nous
faire, d’après telle lettre de Madame de Sévigné--celle du 6 mai
1672--une idée de ces cérémonies. On convoquait la cour et la ville, on
distribuait dans les maisons et on collait aux murs de vastes affiches
en «gros canons». Le jour venu, la meilleure compagnie se trouvait
réunie à l’église; on admirait le mausolée touchant à la voûte, décoré
de grandes figures, orné de mille lumières. On y voyait quatre
squelettes chargés des marques de la dignité du défunt; au-dessus les
quatre arts; au-dessus, les vertus; et, tout en haut, quatre anges
recevant l’âme du défunt. On se disait que Lebrun, qui avait fait le
plan de la décoration, s’était surpassé. Le _Miserere_ de Lulli était
beau à pleurer. Venait l’orateur: on se demandait comment il allait
soutenir la beauté du spectacle. Monté en chaire, il faisait des traits
d’éloquence, si à propos et de si bonne grâce, que tout le monde en
était charmé...
Bossuet avait bien vu l’écueil du genre, et là où «tout entrait, comme
il l’avait dit, excepté l’esprit de Dieu», il a su faire en sorte que
tout fût pour l’édification, rien pour la vaine pompe et l’éloge
complaisant.
Soucieux de vérité, il y met d’abord la vérité personnelle, celle de ses
impressions et de ses émotions. Ce n’est pas seulement un orateur qui
discourt, c’est un ami qui se rappelle des conversations, un directeur,
un consolateur, au lit de mort, qui se souvient d’entretiens spirituels.
«Alors, dit-il dans l’Oraison funèbre de Marie-Thérèse, alors je fus
témoin de la douleur la plus pénétrante.» On ne retrouverait pas
ailleurs, à cette époque, cet accent d’intimité, de familiarité dans le
souvenir simple et grave.
Puis il introduit dans le panégyrique la vérité de l’histoire. L’abbé
Faydit raconte qu’avant de composer ses oraisons funèbres, Bossuet
relisait deux chants d’Homère. Cela n’est pas impossible. Mais quand il
nous montre Enghien enfonçant trois fois les bataillons espagnols, ce
n’est pas là un chiffre épique, c’est le nombre exact. Avant de parler
de la Reine d’Angleterre, il avait demandé à Madame de Motteville des
notes précises. Ces notes, on les possède: les termes de Bossuet
rappellent souvent ceux de Madame de Motteville. Les détails précis, les
faits particuliers, les paroles empruntées aux personnages mêmes
abondent. On a cité souvent l’allusion si touchante à cet anneau
qu’Henriette d’Angleterre mourante fit remettre à Bossuet. Voici un
autre détail, moins connu peut-être. On ne voit d’ordinaire qu’un
mouvement oratoire dans le passage où Bossuet parle de «ces demeures
souterraines où les rangs sont si pressés». Or, on venait tout récemment
d’être obligé d’agrandir les caveaux de Saint-Denis, pour faire place
aux nouveaux arrivants. Les bruits d’empoisonnement qui avaient couru
partout, à la mort d’Henriette d’Angleterre ont trouvé un écho discret
dans un mot de l’oraison funèbre: «ce mal si étrange!» Bossuet, quand il
loue Condé n’ignore pas les bruits d’athéisme qui ont couru sur son
héros, «belle âme devant Dieu, s’il y croyait», dit Guy-Patin. Voilà
pourquoi il leur oppose ce mot formel: «Je n’ai jamais douté des
mystères, quoi qu’on en ait dit.» L’Oraison funèbre d’Anne de Gonzague,
entièrement faite avec des citations, est moins un éloge que l’histoire
d’une conversion.
Bossuet ne se borne pas à laisser parler ses héros: il les compare et il
les juge. Mettre Turenne en parallèle avec Condé, cela, aujourd’hui,
nous paraît tout naturel, et la comparaison est devenue banale. Il en
allait alors tout autrement. On savait à Versailles que Louvois aimait
peu Turenne. Mais surtout placer sur la même ligne un prince du sang et
un cadet de famille, cela sembla aux courtisans pour le moins hardi.
Madame de Sévigné trouve la chose «un peu violente». Un bel esprit du
temps, le comte de Grammont, disait à Louis XIV qu’il venait d’entendre
l’oraison funèbre, non pas de Condé, mais de Turenne. Le fait est que
Bossuet n’avait vu dans Turenne et Condé que deux grands hommes donnés
par Dieu au Roi pour son service. Bourdaloue, qui a traité le même
sujet, nomme aussi Turenne, mais c’est pour en faire le plus humble des
admirateurs et disciples de Condé. Bossuet s’élève au-dessus des
questions d’étiquette, au-dessus même des opinions les plus
universellement admises en son temps et des usages consacrés. Dans
l’Oraison funèbre de la Palatine, il réclame contre le droit d’aînesse:
«La princesse Marie, pleine alors de l’esprit du monde, croyait, selon
la coutume des grandes maisons, que ses jeunes sœurs devaient être
sacrifiées à ses grands desseins... La princesse Bénédicte, la plus
jeune des trois sœurs, fut la première immolée à ses intérêts de
famille.» Il y critique aussi l’usage de nommer des enfants en bas âge à
des fonctions auxquelles ils pourraient être parfaitement inaptes: «On
la fit abbesse, sans que, dans un âge si tendre, elle sût ce qu’elle
faisait.» A chacun des endroits scabreux, indiqués d’avance, Bossuet qui
se sait attendu par la curiosité générale, y satisfait avec une
honnêteté courageuse et sobre. En parlant d’Anne de Gonzague, il blâme
franchement ses désordres, mais s’en prend surtout à l’irréligion et à
l’oubli de Dieu. Chez Marie-Thérèse, il fallait bien louer cette douceur
résignée que n’avaient point rebutée les nombreuses infidélités du Roi.
Aussi Bossuet parlera-t-il de cette «prudence tempérée qui calme les
passions que la résistance violente ne ferait qu’aigrir». Même sûreté
pour Condé. La difficulté était grande. L’architecte chargé de composer
le catafalque, avait représenté en bas-reliefs toutes les époques de la
vie du prince. Le temps de sa liaison avec les Espagnols n’était exprimé
que par une nuit profonde, avec ces mots se détachant en latin: «Ce qui
se fait loin du soleil doit être caché.» Bossuet va droit à la faute et
d’un mot il dit tout, appelant son héros: «le plus coupable des hommes».
Ce qui sauvegarde, chez Bossuet, la liberté du jugement, c’est qu’avec
lui l’idée religieuse est l’âme du discours. Par-dessus toutes les
autres, la vérité qu’il veut imprimer au panégyrique, prononcé dans la
chaire, c’est la vérité chrétienne. Le dogme y prend sa place, comme la
morale. Dans l’Oraison funèbre de la Duchesse d’Orléans, dans celle de
la Palatine, le dogme de la grâce est traité tout au long; il n’en est
pas une où il ne joue son rôle: partout, les personnages nous sont
montrés dans leurs rapports intimes avec cette grâce divine qui met le
sceau à la vertu. Toutes les grandes qualités de Condé sont énumérées
afin de montrer que seules elles ne sont rien et que la piété est le
tout de l’homme. Mais ce n’est pas seulement dans la vie particulière de
ses héros que Bossuet fait intervenir le point de vue religieux. Il nous
montre encore la main de Dieu qui se sert de leurs vertus et de leurs
vices mêmes pour l’exécution de ses desseins. Cette idée qu’on retrouve
dans toutes les oraisons funèbres, mais dans celle notamment de la Reine
d’Angleterre, est l’idée même qui domine le _Discours sur l’Histoire
Universelle_, et elle nous ramène à saluer dans l’orateur comme dans
l’historien l’incomparable théoricien de la Providence.
C’est ainsi qu’on voit circuler dans les _Oraisons Funèbres_ tous les
grands courants qui traversent l’œuvre de Bossuet: on y retrouve
l’historien et le philosophe, comme le prédicateur et le théologien.
D’un genre d’apparat il a su faire un genre de vérité et d’édification;
c’est sa part d’invention et c’est le coup de génie. L’oraison funèbre
devient ainsi avec lui un sermon illustré par un grand exemple,
chef-d’œuvre tout à la fois de littérature classique et de la
prédication chrétienne.
RENÉ DOUMIC
ORAISON FUNÈBRE
DE
HENRIETTE-MARIE DE FRANCE
REINE DE LA GRANDE-BRETAGNE
Prononcée le 16 novembre 1669, en présence de _Monsieur_, frère unique
du Roi, et de _Madame_, en l’Église des Religieuses de Sainte-Marie de
Chaillot, où repose le cœur de Sa Majesté.
Et nunc, reges, intelligite: erudimini, qui judicatis terram.
Ps. II, v. 10.
_Maintenant, ô rois, apprenez: instruisez-vous, juges de la
terre._
MONSEIGNEUR, Celui qui règne dans les cieux, et de qui relèvent tous les
empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté et l’indépendance,
est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois, et de leur
donner, quand il lui plaît, de grandes et de terribles leçons. Soit
qu’il élève les trônes, soit qu’il les abaisse, soit qu’il communique sa
puissance aux princes, soit qu’il la retire à lui-même, et ne leur
laisse que leur propre faiblesse, il leur apprend leurs devoirs d’une
manière digne de lui. Car, en leur donnant sa puissance, il leur
commande d’en user, comme il fait lui-même, pour le bien du monde; et il
leur fait voir, en la retirant, que toute leur majesté est empruntée; et
que pour être assis sur le trône, ils n’en sont pas moins sous sa main
et sous son autorité suprême. C’est ainsi qu’il instruit les princes,
non seulement par des discours et par des paroles, mais encore par des
effets et par des exemples. _Et nunc, reges, intelligite: erudimini, qui
judicatis terram._
Chrétiens, que la mémoire d’une grande reine, fille, femme, mère de rois
si puissants, et souveraine de trois royaumes, appelle de tous côtés à
cette triste cérémonie, ce discours vous fera paraître un de ces
exemples redoutables, qui étalent aux yeux du monde sa vanité tout
entière. Vous verrez dans une seule vie toutes les extrémités des choses
humaines: la félicité sans bornes, aussi bien que les misères; une
longue et paisible jouissance d’une des plus nobles couronnes de
l’univers; tout ce que peuvent donner de plus glorieux la naissance et
la grandeur, accumulé sur une tête, qui ensuite est exposée à tous les
outrages de la fortune; la bonne cause d’abord suivie de bons succès; et
depuis, des retours soudains; des changements inouïs; la rébellion
longtemps retenue, à la fin tout à fait maîtresse; nul frein à la
licence; les lois abolies, la majesté violée par des attentats
jusqu’alors inconnus; l’usurpation et la tyrannie sous le nom de
liberté; une reine fugitive, qui ne trouve aucune retraite dans trois
royaumes, et à qui sa propre patrie n’est plus qu’un triste lieu d’exil;
neuf voyages sur mer entrepris par une princesse, malgré les tempêtes;
l’Océan étonné de se voir traversé tant de fois en des appareils si
divers, et pour des causes si différentes; un trône indignement
renversé, et miraculeusement rétabli. Voilà les enseignements que Dieu
donne aux rois: ainsi fait-il voir au monde le néant de ses pompes et de
ses grandeurs. Si les paroles nous manquent, si les expressions ne
répondent pas à un sujet si vaste et si relevé, les choses parleront
assez d’elles-mêmes. Le cœur d’une grande reine, autrefois élevé par une
si longue suite de prospérités, et puis plongé tout à coup dans un abîme
d’amertumes, parlera assez haut: et s’il n’est pas permis aux
particuliers de faire des leçons aux princes sur des événements si
étranges, un roi me prête ses paroles pour leur dire: _Entendez, ô
grands de la terre; instruisez-vous, arbitres du monde._
Mais la sage et religieuse princesse, qui fait le sujet de ce discours,
n’a pas été seulement un spectacle proposé aux hommes, pour y étudier
les conseils de la Divine Providence, et les fatales révolutions des
monarchies; elle s’est instruite elle-même, pendant que Dieu instruisait
les princes par son exemple. J’ai déjà dit que ce grand Dieu les
enseigne, et en leur donnant et en leur ôtant leur puissance. La reine,
dont nous parlons, à également entendu deux leçons si opposées;
c’est-à-dire, qu’elle a usé chrétiennement de la bonne et de la mauvaise
fortune. Dans l’une, elle a été bienfaisante; dans l’autre, elle s’est
montrée toujours invincible. Tant qu’elle a été heureuse, elle a fait
sentir son pouvoir au monde par des bontés infinies; quand la fortune
l’eut abandonnée, elle s’enrichit plus que jamais elle-même de vertus:
tellement qu’elle a perdu pour son propre bien cette puissance royale,
qu’elle avait pour le bien des autres; et si ses sujets, si ses alliés,
si l’Église Universelle a profité de ses grandeurs, elle-même a su
profiter de ses malheurs et de ses disgrâces plus qu’elle n’avait fait
de toute sa gloire. C’est ce que nous remarquerons dans la vie
éternellement mémorable de très haute, très excellente, et très
puissante princesse HENRIETTE-MARIE DE FRANCE, REINE DE LA
GRANDE-BRETAGNE.
* * * * *
Quoique personne n’ignore les grandes qualités d’une reine, dont
l’histoire a rempli tout l’univers, je me sens obligé d’abord à les
rappeler en votre mémoire, afin que cette idée nous serve pour toute la
suite du discours. Il serait superflu de parler au long de la glorieuse
naissance de cette princesse: on ne voit rien sous le soleil qui en
égale la grandeur. Le pape saint Grégoire a donné dès les premiers
siècles cet éloge singulier à la couronne de France[1], qu’elle est
autant au-dessus des autres couronnes du monde, que la dignité royale
surpasse les fortunes particulières. Que s’il a parlé en ces termes du
temps du roi Childebert, et s’il a élevé si haut la race de Mérovée,
jugez ce qu’il aurait dit du sang de saint Louis et de Charlemagne.
Issue de cette race, fille de Henri le Grand, et de tant de rois, son
grand cœur a surpassé sa naissance. Toute autre place qu’un trône eût
été indigne d’elle. A la vérité, elle eut de quoi satisfaire à sa noble
fierté, quand elle vit qu’elle allait unir la maison de France à la
royale famille des Stuart, qui étaient venus à la succession de la
couronne d’Angleterre par une fille de Henri VII, mais qui tenaient de
leur chef, depuis plusieurs siècles, le sceptre d’Écosse, et qui
descendaient de ces rois antiques, dont l’origine se cache si avant dans
l’obscurité des premiers temps. Mais si elle eut de la joie de régner
sur une grande nation, c’est parce qu’elle pouvait contenter le désir
immense, qui sans cesse la sollicitait à faire du bien. Elle eut une
magnificence royale; et l’on eût dit qu’elle perdait ce qu’elle ne
donnait pas. Ses autres vertus n’ont pas été moins admirables. Fidèle
dépositaire des plaintes et des secrets, elle disait que les princes
devaient garder le même silence que les confesseurs, et avoir la même
discrétion. Dans la plus grande fureur des guerres civiles, jamais on
n’a douté de sa parole, ni désespéré de sa clémence. Quelle autre a
mieux pratiqué cet art obligeant, qui fait qu’on se rabaisse sans se
dégrader, et qui accorde si heureusement la liberté avec le respect?
Douce, familière, agréable, autant que ferme et vigoureuse, elle savait
persuader et convaincre, aussi bien que commander, et faire valoir la
raison non moins que l’autorité. Vous verrez avec quelle prudence elle
traitait les affaires; et une main si habile eût sauvé l’État, si l’État
eût pu être sauvé. On ne peut assez louer la magnanimité de cette
princesse. La fortune ne pouvait rien sur elle: ni les maux qu’elle a
prévus, ni ceux qui l’ont surprise, n’ont abattu son courage. Que
dirai-je de son attachement immuable à la religion de ses ancêtres? Elle
a bien su reconnaître que cet attachement faisait la gloire de sa
maison, aussi bien que celle de toute la France, seule nation de
l’univers qui, depuis douze siècles presque accomplis que ses rois ont
embrassé le christianisme, n’a jamais vu sur le trône que des princes
enfants de l’Église. Aussi a-t-elle toujours déclaré que rien ne serait
capable de la détacher de la foi de saint Louis. Le roi son mari lui a
donné, jusqu’à la mort, ce bel éloge, qu’il n’y avait que le seul point
de la religion, où leurs cœurs fussent désunis; et confirmant par son
témoignage la piété de la reine, ce prince très éclairé a fait connaître
en même temps à toute la terre la tendresse, l’amour conjugal, la sainte
et inviolable fidélité de son épouse incomparable.
[1] Lib. VI, Ep. 6.
Dieu qui rapporte tous ses conseils à la conservation de la sainte
Église, et qui, fécond en moyens, emploie toutes choses à ses fins
cachées, s’est servi autrefois des chastes attraits de deux saintes
héroïnes, pour délivrer ses fidèles des mains de leurs ennemis. Quand il
voulut sauver la ville de Béthulie, il tendit dans la beauté de Judith
un piège imprévu et inévitable à l’aveugle brutalité d’Holopherne. Les
grâces pudiques de la reine Esther eurent un effet aussi salutaire, mais
moins violent. Elle gagna le cœur du roi son mari, et fit d’un prince
fidèle un illustre protecteur du peuple de Dieu. Par un conseil à peu
près semblable, ce grand Dieu avait préparé un charme innocent au roi
d’Angleterre, dans les agréments infinis de la reine son épouse. Comme
elle possédait son affection (car les nuages qui avaient paru au
commencement furent bientôt dissipés), et que son heureuse fécondité
redoublait tous les jours les sacrés liens de leur amour mutuel; sans
commettre l’autorité du roi son seigneur, elle employait son crédit à
procurer un peu de repos aux catholiques accablés. Dès l’âge de quinze
ans elle fut capable de ces soins: et seize années d’une prospérité
accomplie, qui coulèrent sans interruption, avec l’admiration de toute
la terre, furent seize années de douceur pour cette Église affligée. Le
crédit de la reine obtint aux catholiques ce bonheur singulier et
presque incroyable, d’être gouvernés successivement par trois nonces
apostoliques, qui leur apportaient les consolations, que reçoivent les
enfants de Dieu de la communication avec le saint-siège.
Le pape saint Grégoire, écrivant au pieux empereur Maurice, lui
représente en ces termes les devoirs des rois chrétiens[2]: _Sachez, ô
grand empereur, que la souveraine puissance vous est accordée d’en haut,
afin que la vertu soit aidée, que les voies du ciel soient élargies, et
que l’empire de la terre serve l’empire du ciel._ C’est la vérité même,
qui lui a dicté ces belles paroles. Car qu’y a-t-il de plus convenable à
la puissance, que de secourir la vertu? A quoi la force doit-elle
servir, qu’à défendre la raison? Et pourquoi commandent les hommes, si
ce n’est pour faire que Dieu soit obéi? Mais surtout il faut remarquer
l’obligation si glorieuse que ce grand pape impose aux princes,
d’élargir les voies du ciel. Jésus-Christ a dit dans son Évangile[3]:
_Combien est étroit le chemin qui mène à la vie!_ Et voici ce qui le
rend si étroit: c’est que le juste, sévère à lui-même, et persécuteur
irréconciliable de ses propres passions, se trouve encore persécuté par
les injustes passions des autres, et ne peut pas même obtenir que le
monde le laisse en repos dans ce sentier solitaire et rude, où il grimpe
plutôt qu’il ne marche. Accourez, dit saint Grégoire, puissances du
siècle; voyez dans quel sentier la vertu chemine; doublement à l’étroit,
et par elle-même, et par l’effort de ceux qui la persécutent:
secourez-la, tendez-lui la main: puisque vous la voyez déjà fatiguée du
combat qu’elle soutient au dedans contre tant de tentations qui
accablent la nature humaine, mettez-la du moins à couvert des insultes
du dehors. Ainsi vous élargirez un peu les voies du ciel, et rétablirez
ce chemin, que sa hauteur et son âpreté rendront toujours assez
difficile.
[2] S. Greg. Lib. II, Ep. 62; Maur. Lib. III, Ep. 65.
[3] Matt. VIII. 14.
Mais si jamais l’on peut dire que la voie du chrétien est étroite,
c’est, messieurs, durant les persécutions. Car que peut-on imaginer de
plus malheureux que de ne pouvoir conserver la foi, sans s’exposer au
supplice, ni sacrifier sans trouble, ni chercher Dieu qu’en tremblant?
Tel était l’état déplorable des catholiques anglais. L’erreur et la
nouveauté se faisaient entendre dans toutes les chaires; et la doctrine
ancienne, qui, selon l’oracle de l’Évangile[4], _doit être prêchée
jusque sur les toits_, pouvait à peine parler à l’oreille. Les enfants
de Dieu étaient étonnés de ne voir plus ni l’autel, ni le sanctuaire, ni
ces tribunaux de miséricorde, qui justifient ceux qui s’accusent. O
douleur! Il fallait cacher la pénitence avec le même soin qu’on eût fait
les crimes; et Jésus-Christ même se voyait contraint, au grand malheur
des hommes ingrats, de chercher d’autres voiles et d’autres ténèbres,
que ces voiles et ces ténèbres mystiques, dont il se couvre
volontairement dans l’Eucharistie. A l’arrivée de la reine, la rigueur
se ralentit, et les catholiques respirèrent. Cette chapelle royale
qu’elle fit bâtir avec tant de magnificence dans son palais de Somerset,
rendait à l’Église sa première forme. Henriette, digne fille de saint
Louis, y animait tout le monde par son exemple, et y soutenait avec
gloire par ses retraites, par ses prières, et par ses dévotions,
l’ancienne réputation de la très chrétienne maison de France. Les
prêtres de l’Oratoire, que le grand Pierre de Bérulle avait conduits
avec elle, et après eux les pères capucins, y donnèrent, par leur piété,
aux autels leur véritable décoration, et au service divin sa majesté
naturelle. Les prêtres et les religieux, zélés et infatigables pasteurs
de ce troupeau affligé, qui vivaient en Angleterre pauvres, errants,
travestis, _desquels_[5] aussi _le monde n’était pas digne_, venaient
reprendre avec joie les marques glorieuses de leur profession dans la
chapelle de la reine; et l’Église désolée, qui autrefois pouvait à peine
gémir librement, et pleurer sa gloire passée, faisait retentir hautement
les cantiques de Sion dans une terre étrangère. Ainsi la pieuse reine
consolait la captivité des fidèles, et relevait leur espérance.
[4] Matt. X, 27.
[5] Heb. XI, 38.
Quand Dieu[6] laisse sortir du puits de l’abîme la fumée qui obscurcit
le soleil, selon l’expression de l’Apocalypse, c’est-à-dire l’erreur et
l’hérésie; quand pour punir les scandales, ou pour réveiller les peuples
et les pasteurs, il permet à l’esprit de séduction de tromper les âmes
hautaines, et de répandre partout un chagrin superbe, une indocile
curiosité, et un esprit de révolte: il détermine dans sa sagesse
profonde les limites qu’il veut donner aux malheureux progrès de
l’erreur, et aux souffrances de son Église. Je n’entreprends pas,
chrétiens, de vous dire la destinée des hérésies de ces derniers
siècles, ni de marquer le terme fatal, dans lequel Dieu a résolu de
borner leur cours. Mais si mon jugement ne me trompe pas, si, rappelant
la mémoire des siècles passés, j’en fais un juste rapport à l’état
présent, j’ose croire, et je vois les sages concourir à ce sentiment,
que les jours d’aveuglement sont écoulés, et qu’il est temps désormais
que la lumière revienne. Lorsque le roi Henri VIII, prince en tout le
reste accompli, s’égara dans les passions qui ont perdu Salomon et tant
d’autres rois, et commença d’ébranler l’autorité de l’Église, les sages
lui dénoncèrent qu’en remuant ce seul point, il mettait tout en péril,
et qu’il donnait, contre son dessein, une licence effrénée aux âges
suivants. Les sages le prévirent; mais les sages sont-ils crus en ces
temps d’emportement, et ne se rit-on pas de leurs prophéties? Ce qu’une
judicieuse prévoyance n’a pu mettre dans l’esprit des hommes, une
maîtresse plus impérieuse, je veux dire l’expérience, les a forcés de le
croire. Tout ce que la religion a de plus saint a été en proie.
L’Angleterre a tant changé, qu’elle ne sait plus elle-même à quoi s’en
tenir; et plus agitée en sa terre et dans ses ports mêmes, que l’Océan
qui l’environne, elle se voit inondée par l’effroyable débordement de
mille sectes bizarres. Qui sait si, étant revenue de ses erreurs
prodigieuses touchant la royauté, elle ne poussera pas plus loin ses
réflexions; et si, ennuyée de ses changements, elle ne regardera pas
avec complaisance l’état qui a précédé? Cependant admirons ici la piété
de la reine, qui a su si bien conserver les précieux restes de tant de
persécutions. Que de pauvres, que de malheureux, que de familles ruinées
pour la cause de la foi, ont subsisté pendant tout le cours de sa vie
par l’immense profusion de ses aumônes! Elles se répandaient de toutes
parts jusqu’aux dernières extrémités de ses trois royaumes; et,
s’étendant par leur abondance même sur les ennemis de la foi, elles
adoucissaient leur aigreur, et les ramenaient à l’Église. Ainsi non
seulement elle conservait, mais encore elle augmentait le peuple de
Dieu. Les conversions étaient innombrables, et ceux qui en ont été
témoins oculaires nous ont appris, que pendant trois ans de séjour
qu’elle a fait dans la cour du roi son fils, la seule chapelle royale a
vu plus de trois cents convertis, sans parler des autres, abjurer
saintement leurs erreurs entre les mains de ses aumôniers. Heureuse
d’avoir conservé si soigneusement l’étincelle de ce _feu_[7] divin que
Jésus est _venu allumer au monde_! Si jamais l’Angleterre revient à soi;
si ce levain précieux vient un jour à sanctifier toute cette masse, où
il a été mêlé par ses royales mains, la postérité la plus éloignée
n’aura pas assez de louanges, pour célébrer les vertus de la religieuse
Henriette, et croira devoir à sa piété l’ouvrage si mémorable du
rétablissement de l’Église.
[6] Apoc. IX, 1, 2.
[7] Luc. XII, 49.
Que si l’histoire de l’Église garde chèrement la mémoire de cette reine,
notre histoire ne taira pas les avantages qu’elle a procurés à sa maison
et à sa patrie. Femme et mère très chérie et très honorée, elle a
réconcilié avec la France le roi son mari, et le roi son fils. Qui ne
sait qu’après la mémorable action de l’île de Ré, et durant ce fameux
siège de la Rochelle, cette princesse, prompte à se servir des
conjonctures importantes, fit conclure la paix, qui empêcha l’Angleterre
de continuer son secours aux calvinistes révoltés? Et dans ces dernières
années, après que notre grand roi, plus jaloux de sa parole et du salut
de ses alliés que de ses propres intérêts, eut déclaré la guerre aux
Anglais, ne fut-elle pas encore une sage et heureuse médiatrice? Ne
réunit-elle pas les deux royaumes? Et depuis encore ne s’est-elle pas
appliquée en toutes rencontres à conserver cette même intelligence? Ces
soins regardent maintenant vos altesses royales: et l’exemple d’une
grande reine, aussi bien que le sang de France et d’Angleterre, que vous
avez uni par votre heureux mariage, vous doit inspirer le désir de
travailler sans cesse à l’union de deux rois qui vous sont si proches,
et de qui la puissance et la vertu peuvent faire le destin de toute
l’Europe.
Monseigneur, ce n’est plus seulement par cette vaillante main et par ce
grand cœur que vous acquerrez de la gloire. Dans le calme d’une profonde
paix vous aurez les moyens de vous signaler; et vous pouvez servir
l’État sans l’alarmer, comme vous avez fait tant de fois, en exposant au
milieu des plus grands hasards de la guerre une vie aussi précieuse et
aussi nécessaire que la vôtre. Ce service, monseigneur, n’est pas le
seul qu’on attend de vous, et l’on peut tout espérer d’un prince que la
sagesse conseille, que la valeur anime, et que la justice accompagne
dans toutes ses actions. Mais où m’emporte mon zèle si loin de mon
triste sujet? Je m’arrête à considérer les vertus de Philippe, et je ne
songe pas que je vous dois l’histoire des malheurs de Henriette.
J’avoue en la commençant, que je sens plus que jamais la difficulté de
mon entreprise. Quand j’envisage de près les infortunes inouïes d’une si
grande reine, je ne trouve plus de paroles; et mon esprit, rebuté de
tant d’indignes traitements qu’on a faits à la majesté et à la vertu, ne
se résoudrait jamais à se jeter parmi tant d’horreurs, si la constance
admirable avec laquelle cette princesse a soutenu ses calamités, ne
surpassait de bien loin les crimes qui les ont causées. Mais en même
temps, chrétiens, un autre soin me travaille. Ce n’est pas un ouvrage
humain que je médite. Je ne suis pas ici un historien qui doit vous
développer le secret des cabinets, ni l’ordre des batailles, ni les
intérêts des parties: il faut que je m’élève au-dessus de l’homme, pour
faire trembler toute créature sous les jugements de Dieu!
_J’entrerai_[8] avec David, _dans les puissances du Seigneur_, et j’ai à
vous faire voir les merveilles de sa main et de ses conseils; conseils
de juste vengeance sur l’Angleterre; conseils de miséricorde pour le
salut de la reine: mais conseils marqués par le doigt de Dieu, dont
l’empreinte est si vive et si manifeste dans les événements que j’ai à
traiter, qu’on ne peut résister à cette lumière.
[8] Ps. LXX, 15.
Quelque haut qu’on puisse remonter, pour rechercher dans les histoires
les exemples des grandes mutations, on trouvera que jusqu’ici elles sont
causées ou par la mollesse, ou par la violence des princes. En effet,
quand les princes, négligeant de connaître leurs affaires et leurs
armées, ne travaillent qu’à la chasse, comme disait cet historien[9],
n’ont de gloire que pour le luxe, ni d’esprit que pour inventer des
plaisirs, ou quand, emportés par leur humeur violente, ils ne gardent
plus ni lois ni mesures, et qu’ils ôtent les égards et la crainte aux
hommes, en faisant que les maux qu’ils souffrent, leur paraissent plus
insupportables que ceux qu’ils prévoient: alors ou la licence excessive,
ou la patience poussée à l’extrémité, menacent terriblement les maisons
régnantes.
[9] Quint-Curt. lib. VIII, 9.
Charles Ier, roi d’Angleterre, était juste, modéré, magnanime, très
instruit de ses affaires et des moyens de régner. Jamais prince ne fut
plus capable de rendre la royauté, non seulement vénérable et sainte,
mais encore aimable et chère à ses peuples. Que lui peut-on reprocher,
sinon sa clémence? Je veux bien avouer de lui ce qu’un auteur célèbre a
dit de César: _Qu’il a été clément, jusqu’à être obligé de s’en
repentir[10]._ Que ce soit donc là, si l’on veut, l’illustre défaut de
Charles aussi bien que de César: mais que ceux qui veulent croire que
tout est faible dans les malheureux et dans les vaincus, ne pensent pas
pour cela nous persuader que la force ait manqué à son courage, ni la
vigueur à ses conseils. Poursuivi à toute outrance par l’implacable
malignité de la fortune, trahi de tous les siens, il ne s’est pas manqué
à lui-même. Malgré les mauvais succès de ses armes infortunées, si on a
pu le vaincre, on n’a pas pu le forcer: et comme il n’a jamais refusé ce
qui était raisonnable, étant vainqueur, il a toujours rejeté ce qui
était faible et injuste, étant captif. J’ai peine à contempler son grand
cœur dans ces dernières épreuves. Mais certes il a montré qu’il n’est
pas permis aux rebelles de faire perdre la majesté à un roi qui sait se
connaître; et ceux qui ont vu de quel front il a paru dans la salle de
Westminster et dans la place de Whitehall peuvent juger aisément combien
il était intrépide à la tête de ses armées, combien auguste et
majestueux au milieu de son palais et de sa cour. Grande reine, je
satisfais à vos plus tendres désirs, quand je célèbre ce monarque; et ce
cœur qui n’a jamais vécu que pour lui, se réveille, tout poudre qu’il
est, et devient sensible, même sous ce drap mortuaire, au nom d’un époux
si cher, à qui ses ennemis même accorderont le titre de sage, et celui
de juste, et que la postérité mettra au rang des grands princes, si son
histoire trouve des lecteurs, dont le jugement ne se laisse pas
maîtriser aux événements ni à la fortune.
[10] Plin. Hist. nat. lib. VII, c. 25.
Ceux qui sont instruits des affaires, étant obligés d’avouer que le roi
n’avait point donné d’ouverture ni de prétexte aux excès sacrilèges dont
nous abhorrons la mémoire, en accusent la fierté indomptable de la
nation: et je confesse que la haine des parricides pourrait jeter les
esprits dans ce sentiment. Mais quand on considère de plus près
l’histoire de ce grand royaume, et particulièrement les derniers règnes,
où l’on voit non seulement les rois majeurs, mais encore les pupilles,
et les reines mêmes si absolues et si redoutées; quand on regarde la
facilité incroyable avec laquelle la religion a été ou renversée ou
rétablie par Henri, par Édouard, par Marie, par Élisabeth, on ne trouve,
ni la nation si rebelle, ni ses parlements si fiers et si factieux: au
contraire, on est obligé de reprocher à ces peuples d’avoir été trop
soumis, puisqu’ils ont mis sous le joug leur foi même et leur
conscience. N’accusons donc pas aveuglément le naturel des habitants de
l’île la plus célèbre du monde, qui, selon les plus fidèles histoires,
tirent leur origine des Gaules; et ne croyons pas que les Merciens, les
Danois et les Saxons aient tellement corrompu en eux ce que nos pères
leur avaient donné de bon sens, qu’ils soient capables de s’emporter à
des procédés si barbares, s’il ne s’y était mêlé d’autres causes.
Qu’est-ce donc qui les a poussés? Quelle force, quel transport, quelle
intempérie a causé ces agitations et ces violences? N’en doutons pas,
chrétiens; les fausses religions, le libertinage d’esprit, la fureur de
disputer des choses divines, sans fin, sans règle, sans soumissions, a
emporté les courages. Voilà les ennemis que la reine a eu à combattre,
et que ni sa prudence, ni sa douceur, ni sa fermeté, n’ont pu vaincre.
J’ai déjà dit quelque chose de la licence où se jettent les esprits,
quand on ébranle les fondements de la religion, et qu’on remue les
bornes une fois posées. Mais comme la matière que je traite me fournit
un exemple manifeste et unique dans tous les siècles, de ces extrémités
furieuses, il est, messieurs, de la nécessité de mon sujet, de remonter
jusqu’au principe, et de vous conduire pas à pas par tous les excès où
le mépris de la religion ancienne, et celui de l’autorité de l’Église,
ont été capables de pousser les hommes.
Donc la source de tout mal est, que ceux qui n’ont pas craint de tenter
au siècle passé la réformation par le schisme, ne trouvant point de plus
fort rempart contre toutes leurs nouveautés, que la sainte autorité de
l’Église, ils ont été obligés de la renverser. Ainsi les décrets des
conciles, la doctrine des Pères, et leur sainte unanimité, l’ancienne
tradition du saint-siège et de l’Église catholique n’ont plus été comme
autrefois des lois sacrées et inviolables. Chacun s’est fait à soi-même
un tribunal, où il s’est rendu l’arbitre de sa croyance; et encore qu’il
semble que les novateurs aient voulu retenir les esprits, en les
renfermant dans les limites de l’Écriture sainte, comme ce n’a été qu’à
condition que chaque fidèle en deviendrait l’interprète, et croirait que
le Saint-Esprit lui en dicte l’explication, il n’y a point de
particulier qui ne se voie autorisé par cette doctrine à adorer ses
inventions, à consacrer ses erreurs, à appeler Dieu tout ce qu’il pense.
Dès lors on a bien prévu que la licence n’ayant plus de frein, les
sectes se multiplieraient jusqu’à l’infini; que l’opiniâtreté serait
invincible; et que, tandis que les uns ne cesseraient de disputer, ou
donneraient leurs rêveries pour inspirations, les autres, fatigués de
tant de folles visions, et ne pouvant plus reconnaître la majesté de la
religion, déchirée par tant de sectes, iraient enfin chercher un repos
funeste, et une entière indépendance, dans l’indifférence des religions
ou dans l’athéisme.
Tels, et plus pernicieux encore, comme vous verrez dans la suite, sont
les effets naturels de cette nouvelle doctrine. Mais de même qu’une eau
débordée ne fait pas partout les mêmes ravages, parce que sa rapidité ne
trouve pas partout les mêmes penchants et les mêmes ouvertures: ainsi,
quoique cet esprit d’indocilité et d’indépendance soit également répandu
dans toutes les hérésies de ces derniers siècles, il n’a pas produit
universellement les mêmes effets: il a reçu diverses limites, suivant
que la crainte, ou les intérêts, ou l’humeur des particuliers et des
nations, ou enfin la puissance divine, qui donne quand il lui plaît des
bornes secrètes aux passions des hommes les plus emportés, l’ont
différemment retenu. Que s’il s’est montré tout entier à l’Angleterre,
et si sa malignité s’y est déclarée sans réserve, les rois en ont
souffert; mais aussi les rois en ont été cause. Ils ont trop fait sentir
aux peuples que l’ancienne religion se pouvait changer. Les sujets ont
cessé d’en révérer les maximes, quand ils les ont vues céder aux
passions et aux intérêts de leurs princes. Ces terres, trop remuées et
devenues incapables de consistance, sont tombées de toutes parts, et
n’ont fait voir que d’effroyables précipices. J’appelle ainsi tant
d’erreurs téméraires et extravagantes qu’on voyait paraître tous les
jours. Ne croyez pas que ce soit seulement la querelle de l’épiscopat,
ou quelques chicanes sur la liturgie anglicane, qui aient ému les
communes. Ces disputes n’étaient encore que de faibles commencements,
par où ces esprits turbulents faisaient comme un essai de leur liberté.
Mais quelque chose de plus violent se remuait dans le fond des cœurs:
c’était un dégoût secret de tout ce qui a de l’autorité, et une
démangeaison d’innover sans fin, après qu’on en a vu le premier exemple.
Ainsi les calvinistes plus hardis que les luthériens, ont servi à
établir les sociniens qui ont été plus loin qu’eux, et dont ils
grossissent tous les jours le parti. Les sectes infinies des
anabaptistes sont sorties de cette même source; et leurs opinions mêlées
au calvinisme ont fait naître les indépendants, qui n’ont point eu de
bornes; parmi lesquels on voit les trembleurs, gens fanatiques, qui
croient que toutes leurs rêveries leur sont inspirées; et ceux qu’on
nomme chercheurs, à cause que dix-sept cents ans après Jésus-Christ, ils
cherchent encore la religion, et n’en ont point d’arrêtée.
C’est, messieurs, en cette sorte que les esprits une fois émus, tombant
de ruines en ruines, se sont divisés en tant de sectes. En vain les rois
d’Angleterre ont cru les pouvoir retenir sur cette pente dangereuse, en
conservant l’épiscopat. Car que peuvent des évêques, qui ont anéanti
eux-mêmes l’autorité de leur chaire, et la révérence qu’on doit à la
succession, en condamnant ouvertement leurs prédécesseurs jusqu’à la
source même de leur sacre, c’est-à-dire jusqu’au pape saint Grégoire, et
au saint moine Augustin son disciple, et le premier apôtre de la nation
anglaise? Qu’est-ce que l’épiscopat, quand il se sépare de l’Église, qui
est son tout, aussi bien que du saint-siège, qui est son centre, pour
s’attacher contre sa nature à la royauté comme à son chef? Ces deux
puissances d’un ordre si différent ne s’unissent pas, mais
s’embarrassent mutuellement, quand on les confond ensemble; et la
majesté des rois d’Angleterre serait demeurée plus inviolable, si,
contente de ses droits sacrés, elle n’avait point voulu attirer à soi
les droits et l’autorité de l’Église. Ainsi rien n’a retenu la violence
des esprits féconds en erreurs: et Dieu, pour punir l’irréligieuse
instabilité de ces peuples, les a livrés à l’intempérance de leur folle
curiosité; en sorte que l’ardeur de leurs disputes insensées, et leur
religion arbitraire, est devenue la plus dangereuse de leurs maladies.
Il ne faut point s’étonner s’ils perdirent le respect de la majesté et
des lois, ni s’ils devinrent factieux, rebelles et opiniâtres. On énerve
la religion quand on la change, et on lui ôte un certain poids, qui seul
est capable de tenir les peuples. Ils ont dans le fond du cœur je ne
sais quoi d’inquiet qui s’échappe, si on leur ôte ce frein nécessaire;
et on ne leur laisse plus rien à ménager, quand on leur permet de se
rendre maîtres de leur religion. C’est de là que nous est né ce prétendu
règne de Christ, inconnu jusqu’alors au christianisme, qui devait
anéantir toute royauté, et égaler tous les hommes: songe séditieux des
indépendants, et leur chimère impie et sacrilège. Tant il est vrai que
tout se tourne en révoltes et en pensées séditieuses, quand l’autorité
de la religion est anéantie! Mais pourquoi chercher des preuves d’une
vérité que le Saint-Esprit a prononcée par une sentence manifeste? Dieu
même menace les peuples qui altèrent la religion qu’il a établie, de se
retirer du milieu d’eux, et par là de les livrer aux guerres civiles.
Écoutez comme il parle par la bouche du prophète Zacharie[11]: _Leur
âme_, dit le Seigneur, _a varié envers moi_, quand ils ont si souvent
changé la religion, _et je leur ai dit: Je ne serai plus votre pasteur_:
c’est-à-dire je vous abandonnerai à vous-mêmes et à votre cruelle
destinée. Et voyez la suite: _Que ce qui doit mourir aille à la mort;
que ce qui doit être retranché, soit retranché._ Entendez-vous ces
paroles? _Et que ceux qui demeureront se dévorent les uns les autres._ O
prophétie trop réelle, et trop véritablement accomplie! La reine avait
bien raison de juger qu’il n’y avait point de moyen d’ôter les causes
des guerres civiles, qu’en retournant à l’unité catholique, qui a fait
fleurir durant tant de siècles l’Église et la monarchie d’Angleterre,
autant que les plus saintes Églises et les plus illustres monarchies du
monde. Ainsi, quand cette pieuse princesse servait l’Église, elle
croyait servir l’État; elle croyait assurer au roi des serviteurs, en
conservant à Dieu ses fidèles. L’expérience a justifié ses sentiments;
et il est vrai que le roi son fils n’a rien trouvé de plus ferme dans
son service, que ces catholiques si haïs, si persécutés, que lui avait
sauvés la reine sa mère. En effet, il est visible, que puisque la
séparation et la révolte contre l’autorité de l’Église a été la source
d’où sont dérivés tous les maux, on n’en trouvera jamais les remèdes que
par le retour à l’unité, et par la soumission ancienne. C’est le mépris
de cette unité qui a divisé l’Angleterre. Que si vous me demandez
comment tant de factions opposées, et tant de sectes incompatibles, qui
se devaient apparemment détruire les unes les autres, ont pu si
opiniâtrement conspirer ensemble contre le trône royal, vous l’allez
apprendre.
[11] Zach. XI. 8, _et seq._
Un homme s’est rencontré d’une profondeur d’esprit incroyable, hypocrite
raffiné autant qu’habile politique, capable de tout entreprendre et de
tout cacher, également actif et infatigable dans la paix et dans la
guerre, qui ne laissait rien à la fortune de ce qu’il pouvait lui ôter
par conseil et par prévoyance; mais au reste si vigilant et si prêt à
tout, qu’il n’a jamais manqué les occasions qu’elle lui a présentées:
enfin, un de ces esprits remuants et audacieux, qui semblent être nés
pour changer le monde. Que le sort de tels esprits est hasardeux, et
qu’il en paraît dans l’histoire, à qui leur audace a été funeste! Mais
aussi que ne font-ils pas, quand il plaît à Dieu de s’en servir! _Il fut
donné_[12] à celui-ci de tromper les peuples, et de prévaloir contre les
rois. Car, comme il eut aperçu que dans ce mélange infini de sectes, qui
n’avaient plus de règles certaines, le plaisir de dogmatiser, sans être
repris ni contraint par aucune autorité ecclésiastique ni séculière,
était le charme qui possédait les esprits, il sut si bien les concilier
par là, qu’il fit un corps redoutable de cet assemblage monstrueux.
Quand une fois on a trouvé le moyen de prendre la multitude par l’appas
de la liberté, elle suit en aveugle, pourvu qu’elle en entende seulement
le nom. Ceux-ci, occupés du premier objet qui les avait transportés,
allaient toujours, sans regarder qu’ils allaient à la servitude; et leur
subtil conducteur, qui en combattant, en dogmatisant, en mêlant mille
personnages divers, en faisant le docteur et le prophète, aussi bien que
le soldat et le capitaine, vit qu’il avait tellement enchanté le monde,
qu’il était regardé de toute l’armée comme un chef envoyé de Dieu pour
la protection de l’indépendance, commença à s’apercevoir qu’il pouvait
encore les pousser plus loin. Je ne vous raconterai pas la suite trop
fortunée de ses entreprises, ni ses fameuses victoires dont la vertu
était indignée, ni cette longue tranquillité qui a étonné l’univers.
C’était le conseil de Dieu d’instruire les rois à ne point quitter son
Église. Il voulait découvrir par un grand exemple tout ce que peut
l’hérésie, combien elle est naturellement indocile et indépendante,
combien fatale à la royauté et à toute autorité légitime. Au reste,
quand ce grand Dieu a choisi quelqu’un pour être l’instrument de ses
desseins, rien n’en arrête le cours: ou il enchaîne, ou il aveugle, ou
il dompte tout ce qui est capable de résistance. _Je suis le
Seigneur_[13], dit-il par la bouche de Jérémie, _c’est moi qui ai fait
la terre avec les hommes et les animaux, et je la mets entre les mains
de qui il me plaît. Et maintenant j’ai voulu soumettre ces terres à
Nabuchodonosor, roi de Babylone, mon serviteur_. Il l’appelle son
serviteur, quoique infidèle, à cause qu’il l’a nommé pour exécuter ses
décrets. _Et j’ordonne_, poursuit-il, _que tout lui soit soumis,
jusqu’aux animaux_. Tant il est vrai que tout ploie et que tout est
souple quand Dieu le commande. Mais écoutez la suite de la prophétie:
_Je veux que ces peuples lui obéissent, et qu’ils obéissent encore à son
fils, jusqu’à ce que le temps des uns et des autres vienne._ Voyez,
chrétiens, comme les temps sont marqués, comme les générations sont
comptées: Dieu détermine jusqu’à quand doit durer l’assoupissement, et
quand aussi se doit réveiller le monde.
[12] Apoc. XIII. 5, 7.
[13] Jér. XXVII. 5.
Tel a été le sort de l’Angleterre. Mais que, dans cette effroyable
confusion de toutes choses, il est beau de considérer ce que la grande
Henriette a entrepris pour le salut de ce royaume; ses voyages, ses
négociations, ses traités, tout ce que sa prudence et son courage
opposaient à la fortune de l’État; et enfin sa constance, par laquelle
n’ayant pu vaincre la violence de la destinée, elle en a si noblement
soutenu l’effort! Tous les jours elle ramenait quelqu’un des rebelles;
et de peur qu’ils ne fussent malheureusement engagés à faillir toujours,
parce qu’ils avaient failli une fois, elle voulait qu’ils trouvassent
leur refuge dans sa bonté, et leur sûreté dans sa parole. Ce fut entre
ses mains que le gouverneur de Scarborough remit ce port et ce château
inaccessible. Les deux Hothams, père et fils, qui avaient donné le
premier exemple de perfidie, en refusant au roi même les portes de la
forteresse et du port de Hull, choisirent la reine pour médiatrice, et
devaient rendre au roi cette place avec celle de Beverley: mais ils
furent prévenus, et décapités; et Dieu, qui voulut punir leur honteuse
désobéissance par les propres mains des rebelles, ne permit pas que le
roi profitât de leur repentir. Elle avait encore gagné un maire de
Londres, dont le crédit était grand, et plusieurs autres chefs de la
faction. Presque tous ceux qui lui parlaient se rendaient à elle: et si
Dieu n’eût point été inflexible, si l’aveuglement des peuples n’eût pas
été incurable, elle aurait guéri les esprits, et le parti le plus juste
aurait été le plus fort.