CLVI. PHASE BRILLANTE

--C'est toi qui es sublime! m'écriai-je en le prenant dans mes bras.

En effet, était-il croyable qu'un homme aussi profond sombrât dans la

démence? C'est ce que je lui dis après l'avoir lâché, en lui

répétant les soupçons de l'aliéniste. Je ne saurais décrire

l'impression que lui fit cette confidence. Je me rappelle qu'il frémit

et devint tout pâle.

À cette époque, je me réconciliai de nouveau avec Cotrim, sans bien

savoir pourquoi nous nous étions fâchés. La réconciliation fut

opportune; la solitude me pesait, et la vie était pour moi la pire des

fatigues, la fatigue sans travail. Peu après, il m'invita à m'affilier

à un tiers ordre. J'acceptai après avoir consulté Quincas Borba.

--Je ne vois pas d'inconvénient, me dit-il, à ce que tu entres

temporairement dans cet ordre. J'ai l'intention d'annexer à ma

philosophie une partie liturgique et dogmatique. L'Humanitisme doit

être aussi une religion, la religion de l'avenir, la seule véritable.

Le christianisme est bon pour les femmes et les mendiants, et les autres

ne valent pas mieux. Elles offrent toutes les mêmes vulgarités et les

mêmes faiblesses. Le paradis chrétien est le digne émule du paradis

de Mahomet. Et quant au nirvana de Bouddha, c'est une conception de

veilleuse dans les ténèbres, compliquait encore l'horreur de sa

situation. Pourtant, il ne s'irritait pas contre le mal. Au contraire,

il disait que c'était un témoignage d'Humanitas, qui se jouait de

lui-même. Il me récitait de longs chapitres de son livre, ainsi que

des antiennes et des litanies spirituelles. Il reproduisit même devant

moi une danse sacrée dont il avait réglé les pas pour les

cérémonies de l'Humanitisme. La grâce lugubre avec laquelle il levait

et secouait les jambes, était prodigieusement fantastique. D'autres

fois il se mettait dans un coin, les regards en l'air, et, de temps à

autre, une lueur persistante de raison y brillait avec la tristesse

d'une larme.

Il mourut peu après, chez moi, répétant et jurant jusqu'au bout que

la douleur est une illusion et que Pangloss, Pangloss si calomnié,

n'était pas aussi sot que le disait Voltaire.

Mémoires Posthumes de Braz Cubas · 第 191 / 193 题