CXLIX. ROTATION ET TRANSMISSION

Chacune de nos entreprises, chacune de nos affections, représente un

cycle entier de la vie humaine. Le premier numéro de mon journal fit

poindre dans mon âme une vaste aurore, me couronna des feuilles et de

la verdure d'un printemps nouveau qui me rendit l'activité d'un autre

âge. Au bout de six mois, ce fut la vieillesse, et, deux semaines

après, mon pauvre journal mourut d'une mort clandestine comme celle de

Dona Placida. Il mourut, et je respirai comme un homme qui revient d'un

long voyage. De telle sorte qu'en disant que la vie humaine nourrit en

elle-même d'autres existences plus ou moins éphémères, de même que

notre corps alimente des parasites, je ne crois pas dire une chose tout

à fait absurde. Mais, pour ne pas risquer cette comparaison peu claire,

je vais en emprunter une à l'astronomie. L'homme exécute autour du

grand mystère un double mouvement de rotation et de translation. Il a

des jours inégaux, comme ceux de Jupiter, et en compose sa plus ou

moins longue année.

Au moment où je terminais mon mouvement de rotation, Lobo Neves

achevait son mouvement de translation. Il mourut, ayant déjà un pied

sur l'escalier ministériel. Tout au moins, pendant quelques semaines,

le bruit courut qu'il allait être ministre. Comme cette nouvelle

m'avait rempli de fiel et d'envie, il est bien possible que sa mort

m'ait laissé assez froid, ou m'ait même causé un instant de plaisir.

Du plaisir, c'est beaucoup dire; mais après tout, c'est la pure

vérité; oui, je jure que c'est la vérité pure.

J'allai à son enterrement. Dans le salon, je trouvai Virgilia en train

de sangloter. Elle lava la tête, et je vis qu'elle pleurait pour de

bon. Au moment où l'on emporta le cercueil, elle s'y accrocha, et il

fallut l'en arracher et l'emmener. Oui, vraiment, ses larmes étaient

sincères. J'allai au cimetière. J'allai au cimetière avec un poids

sur la poitrine et sur la conscience. Au cimetière, au moment où je

lançai la pelletée de terre sur le cercueil, le bruit du gravier sur

les planches, dans la fosse, me fit passer un frisson, passager c'est

vrai, mais désagréable tout de même. L'après-midi était couleur de

plomb; le cimetière, les vêtements de deuil...

Mémoires Posthumes de Braz Cubas · 第 181 / 193 题