CXLVIII. THÉORIE DU BIENFAIT

...Si insoluble que Quincas Borba lui-même n'en put sortir, après

l'avoir étudié longuement et avec attention.

--Bah! dit-il, tous les problèmes ne valent pas cinq minutes

d'attention.

Quant à l'accusation d'ingratitude, il la rejeta entièrement, non pas

comme improbable, mais parce qu'elle ne concordait pas avec les

conclusions d'une bonne philosophie _humaniste._

--Tu ne nieras pas, me dit-il, que la satisfaction du bienfaiteur est

toujours bien supérieure à celle de l'individu qui bénéficie du

bienfait. Une fois que l'effet essentiel est produit, c'est-à-dire dès

que la privation a cessé, l'organisme revient à son état antérieur

d'indifférence. Suppose que tu aies trop serré la boucle de ton

pantalon. Pour échapper au supplice, tu la desserres, tu respires, tu

savoures un court instant de jouissance, après quoi, ton organisme

retourne à sa primitive indifférence, sans que tu conserves le

souvenir des doigts qui t'ont rendu service.

La mémoire n'est pas une plante aérienne; elle meurt quand elle n'a

pas de terrain solide où pousser des racines. L'espérance de faveurs

nouvelles empêche bien celui qui en a reçu une première de l'oublier

complètement. Mais ce phénomène, l'un des plus admirables d'ailleurs

que la philosophie puisse trouver sur son chemin, s'explique par la

mémoire des privations antérieures, ou, pour user d'une autre formule,

par la privation qui se prolonge dans la mémoire, laquelle répercute

la gêne passée et conseille de ne point perdre la possibilité d'un

remède opportun. Je ne dis pas qu'en dehors de cette circonstance la

mémoire du bienfait ne puisse subsister, accompagnée d'une affection

plus ou moins intense; mais c'est là une véritable aberration, sans

aucune valeur aux yeux du philosophe.

--Mais, répliquai-je, s'il n'y a aucune raison pour que celui qui a

reçu un bienfait en conserve le souvenir, il y en a bien moins encore

pour que ce bienfait subsiste dans le souvenir du bienfaiteur.

--Il est inutile d'expliquer ce qui est évident de sa nature, me

répondit Quincas Borba. Mais je dirai plus: La persistance du bienfait

dans le souvenir de celui qui l'exerce s'explique par la nature même de

l'acte et de ses effets. D'abord, il y a le sentiment d'une bonne

action, et par déduction la conscience que nous sommes capables de

bonnes actions. Il y a ensuite le sentiment d'une supériorité en

relation à une autre créature, supériorité dans l'état et dans les

moyens. Et c'est là une des choses les plus agréables à l'humaine

nature, si l'on en croit les opinions les mieux autorisées. Érasme,

qui a écrit un certain nombre de bonnes choses dans son éloge de la

folie, a appelé l'attention sur la complaisance que mettent les baudets

à se gratter mutuellement. Je suis loin de dédaigner cette observation

d'Érasme. Mais j'ajouterai ce qu'elle omet: à savoir, que si l'un des

deux baudets gratte mieux que l'autre, le premier doit avoir dans le

regard un éclair spécial de satisfaction. Si une jolie femme se

regarde dans son miroir, c'est pour avoir la certitude d'une certaine

supériorité sur une multitude d'autres femmes, moins jolies qu'elle,

ou absolument laides. La conscience fait de même; il lui plaît de se

contempler quand elle se trouve à son gré. Le remords n'est que

l'angoisse d'une conscience qui se trouve laide. N'oublie pas que tout

est une irradiation d'Humanitas et que par conséquent le bienfait et

ses conséquences sont des phénomènes parfaitement admirables.

Mémoires Posthumes de Braz Cubas · 第 180 / 193 题