CXLVI. UNE EXTRAVAGANCE

Je fis aussitôt passer dans la presse une note discrète annonçant

que, sous quelques semaines, il allait paraître un journal d'opposition

rédigé par le Dr Braz Cubas. Quincas Borba, après l'avoir lue, prit

la plume, et, dans un élan de fraternité vraiment _humaniste_, ajouta

cette phrase: «l'un des membres les plus distingués du dernier

Parlement».

Le jour suivant, je vis entrer Cotrim. Il était bouleversé, mais

affectait un air tranquille et gai. Il avait lu la notice, et, en bon

parent, il voulait me dissuader de ma résolution. C'était une erreur,

une erreur fatale. J'allais me placer dans une situation difficile, et

me fermer pour toujours les portes de la Chambre des députés. Non

seulement le ministère lui paraissait excellent, ce qui pouvait

d'ailleurs ne pas être mon opinion, mais, qui plus est, il avait toutes

les chances de durer longtemps. Que pouvais-je bien gagner en me vouant

à l'ostracisme? Quelques-uns des ministres me voulaient du bien. Il

n'était pas impossible qu'à la première vacance...

Je l'interrompis pour lui dire que j'avais beaucoup médité avant de

prendre une décision et que je ne reculerais pas d'une semelle. Je lui

offris de lui lire mon programme, mais il se refusa énergiquement à

l'entendre, en disant qu'il ne voulait aucunement prendre part à mon

extravagance.

--Car c'en est une, vraiment; prenez le temps de la réflexion, et vous

verrez si je n'ai pas raison.

Sabine vint à la rescousse, le soir, au théâtre. Elle laissa son mari

et sa fille dans la loge, me prit le bras, et m'entraîna dans le

corridor.

--Mon petit Braz, qu'est-ce que tu vas faire? me demanda-t-elle avec une

visible tristesse. Quelle idée de provoquer le Gouvernement, sans

nécessité, quand tu pourrais...

Je répliquai qu'il ne pouvait me convenir de mendier un fauteuil au

Parlement; que mon idée était de renverser le ministère, qui ne me

paraissait pas opportun, et qui était en opposition avec mes

conceptions philosophiques. Je lui promis de toujours employer un

langage courtois, bien qu'énergique. La violence n'était pas mon fait.

Sabine se donnait des tapes sur les doigts avec son éventail,

dodelinait de la tête, insistant toujours, tantôt suppliante, et

tantôt menaçante. Je répondais non, non et non.

--C'est bon, dit-elle, tu préfères les mauvais conseils d'étrangers

envieux à ceux de ton beau-frère et aux miens. Fais ce qu'il te

plaira. Nous avons rempli notre devoir. Et, me tournant le dos, elle

rentra dans sa loge.

Mémoires Posthumes de Braz Cubas · 第 178 / 193 题