CXLV. LE PROGRAMME

Il fallait donc fonder un journal. Je rédigeait le programme, qui

était une application politique de l'Humanitisme. Seulement, comme

Quincas Borba n'avait pas encore publié son livre, qu'il retouchait

d'année en année, nous résolûmes de n'y faire aucune allusion.

Quincas Borba exigea seulement une déclaration autographe et secrète

où je reconnaissais que certains principes nouveaux appliqués à la

politique étaient tirés de son œuvre encore inédite.

C'était un superbe programme. J'y promettais de sauver la société, de

détruire les abus, de défendre les principes libéraux et

conservateurs. J'y faisais un appel au commerce et à l'agriculture. J'y

citais Guizot et Ledru-Rollin, et je finissais par cette menace que

Quincas Borba trouva mesquine et locale: «La nouvelle doctrine que nous

professons renversera inévitablement le ministère.» Je confesse que,

dans les circonstances politiques d'alors, le programme me sembla un

chef-d'œuvre. Je fis comprendre à Quincas Borba que la menace de la

fin, loin d'être mesquine, était saturée du plus pur Humanitisme, et

il se rendit à mes raisons. Car enfin, l'Humanitisme ne comporte aucune

exclusion: les guerres de Napoléon et un combat de chèvres présentent

la même sublimité, à cela près que les soldats de Napoléon avaient

la notion de la mort, notion qui échappe aux chèvres, en apparence du

moins. Or je ne faisais qu'appliquer aux circonstances notre formule

philosophique: Humanitas voulait substituer Humanitas pour la plus

grande consolation d'Humanitas.

--Tu es mon disciple bien-aimé, mon calife! s'écria Quincas Borba avec

un accent de tendresse que je ne lui connaissais pas. Je puis dire comme

le grand Mahomet: «Si le soleil et la lune venaient à l'encontre de

mes idées, je ne reculerais pas.» Crois bien, mon cher Braz Cubas,

qu'elles contiennent la vérité éternelle antérieure aux mondes et

postérieure aux siècles.

Mémoires Posthumes de Braz Cubas · 第 177 / 193 题