CXL. LES CHIENS

--Mais enfin qu'as-tu l'intention de faire maintenant? me demanda

Quincas Borba, en allant poser sa tasse sur le rebord d'une des

fenêtres.

--Je ne sais pas. Je vais aller m'enfermer à la Tijuca; fuir les

hommes. Je suis honteux et las. Tant de beaux rêves, mon cher Borba,

tant de beaux rêves, et je ne suis rien.

--Rien! interrompit Quincas Borba avec un geste d'indignation.

Pour me distraire, il m'invita à sortir. Nous marchâmes dans la

direction d'Engenho Velho. Nous allions à pied, tout en philosophant.

Jamais je n'oublierai l'action sédative de cette promenade. La parole

de ce grand homme était le cordial de la sagesse. Il me dit que je ne

pouvais échapper au combat. Puisque l'on me fermait la tribune, je

devais fonder un journal. Il employa même une expression vulgaire,

démontrant ainsi que le langage philosophique peut, une fois ou

l'autre, user des métaphores populaires.

--Fonde un journal, me dit-il, et renverse-moi toute cette petite

paroisse.

--Magnifique idée! Je vais fonder un journal; je vais les réduire en

miettes, je vais...

--Lutter. Peu importe le résultat. L'essentiel est de lutter. La vie,

c'est la lutte. La vie sans la lutte, c'est une mer morte au centre de

l'organisme universel.

Peu après, nous tombâmes sur deux chiens qui se battaient. C'est un

événement sans valeur aux regards d'un homme vulgaire. Quincas Borba

me les fit observer. Il me désigna un os, motif de la guerre, et mon

attention fut attirée sur cette circonstance: il n'y avait pas de chair

sur Los. L'os était nu. Les chiens grognaient, se mordaient, et leurs

yeux étincelaient de fureur. Quincas Borba mit sa canne sous son bras

et semblait en extase.

--Que c'est beau! disait-il de temps à autre.

Je voulus l'entraîner, mais en vain. Il paraissait vissé au sol, et il

ne reprit son chemin qu'après avoir assisté à la défaite de l'un des

deux chiens qui alla porter sa faim ailleurs. Je remarquai qu'il était

joyeux, bien qu'il contînt la manifestation de sa joie, comme il

convient à un grand philosophe. Il me fit observer la beauté du

spectacle, rappela le sujet de la lutte, conclut que les chiens avaient

faim. Mais la privation d'aliments n'est rien auprès des effets

généraux de la philosophie. Sur quelques parties du globe, le

spectacle est plus grandiose. Les créatures humaines y disputent aux

chiens les os et autres aliments les moins appétissants. La lutte se

complique, parce que l'intelligence de l'homme entre en action, avec

toute la sagacité accumulée en lui par les siècles, etc.

Mémoires Posthumes de Braz Cubas · 第 171 / 193 题