CXXIX. SANS REMORDS

Non vraiment, je n'avais aucun remords.

La première fois que je pus parler à Virgilia après la présidence,

ce fut dans un bal, en 1855. Elle portait un superbe vêtement de

gourgouran de couleur bleue, et présentait aux lumières la même paire

d'épaules qu'autrefois. Elle n'avait plus la fraîcheur de la première

jeunesse, loin de là; mais elle était encore fort belle, d'une beauté

automnale rehaussée par la nuit. Nous causâmes longtemps, sans

allusion au passé. Nous sous-entendions simplement: une parole vague,

un regard, et c'était tout. Quand elle partit, j'allai la voir

descendre les escaliers, et je ne sais par quel phénomène de

ventriloquie cérébrale (que les philologues me pardonnent cette phrase

barbare), je murmurai cette parole profondément rétrospective:

«Magnifique!»

Si je possédais un laboratoire, j'inclurais dans ce livre un chapitre

de chimie, où je décomposerais le remords en ses derniers éléments,

avant de décider pourquoi Achilles promenait autour de Troie le cadavre

de son adversaire, tandis que lady Macbeth promenait autour d'une salle

de son palais sa manche tachée de sang. Mais je n'ai pas plus de

laboratoire que je n'avais de remords. Je désirais tout simplement

être ministre. En tous cas, avant de terminer ce chapitre, je dirai que

je n'aurais voulu être ni Achilles ni lady Macbeth. Mais s'il m'avait

fallu absolument choisir, j'aurais tout de même préféré traîner le

cadavre que la souillure. J'y aurais gagné une ovation, les

supplications de Priam, et une jolie réputation militaire et

littéraire. Mais ce que j'écoutais, c'était le discours de Lobo Neves

et non les supplications de Priam; et je n'avais pas de remords.

Mémoires Posthumes de Braz Cubas · 第 160 / 193 题