Non vraiment, je n'avais aucun remords.
La première fois que je pus parler à Virgilia après la présidence,
ce fut dans un bal, en 1855. Elle portait un superbe vêtement de
gourgouran de couleur bleue, et présentait aux lumières la même paire
d'épaules qu'autrefois. Elle n'avait plus la fraîcheur de la première
jeunesse, loin de là; mais elle était encore fort belle, d'une beauté
automnale rehaussée par la nuit. Nous causâmes longtemps, sans
allusion au passé. Nous sous-entendions simplement: une parole vague,
un regard, et c'était tout. Quand elle partit, j'allai la voir
descendre les escaliers, et je ne sais par quel phénomène de
ventriloquie cérébrale (que les philologues me pardonnent cette phrase
barbare), je murmurai cette parole profondément rétrospective:
«Magnifique!»
Si je possédais un laboratoire, j'inclurais dans ce livre un chapitre
de chimie, où je décomposerais le remords en ses derniers éléments,
avant de décider pourquoi Achilles promenait autour de Troie le cadavre
de son adversaire, tandis que lady Macbeth promenait autour d'une salle
de son palais sa manche tachée de sang. Mais je n'ai pas plus de
laboratoire que je n'avais de remords. Je désirais tout simplement
être ministre. En tous cas, avant de terminer ce chapitre, je dirai que
je n'aurais voulu être ni Achilles ni lady Macbeth. Mais s'il m'avait
fallu absolument choisir, j'aurais tout de même préféré traîner le
cadavre que la souillure. J'y aurais gagné une ovation, les
supplications de Priam, et une jolie réputation militaire et
littéraire. Mais ce que j'écoutais, c'était le discours de Lobo Neves
et non les supplications de Priam; et je n'avais pas de remords.