CXXX. UNE CALOMNIE

Comme j'achevais de pousser cette exclamation intérieure, par mon

procédé de ventriloquie cérébrale (et elle était l'expression d'une

simple opinion et nullement d'un remords), je sentis quelqu'un qui me

battait sur l'épaule. Je me retournai. C'était un de mes anciens

camarades, officier de marine, jovial, un peu sans-façons. Il sourit

malicieusement et me dit:

--Ah! vieux paillard! ce sont des souvenirs du passé, hein!

--Vive le passé!

--Naturellement tu as été réintégré dans tes anciennes fonctions.

--Veux-tu bien te taire! lui dis-je en le menaçant du doigt.

Je confesse que ce dialogue était fort indiscret, principalement en ce

qui concerne ma réponse. Et je le confesse avec d'autant plus de

plaisir que les femmes ont la réputation d'être indiscrètes, et je ne

voudrais pas terminer ce livre sans rectifier cette injuste notion de

l'esprit humain. En matière d'aventures amoureuses, j'ai trouvé des

hommes qui souriaient ou niaient maladroitement d'une façon évasive et

monosyllabique, tandis que leurs complices auraient juré sur les Saints

Évangiles qu'on les calomniait. La raison de cette différence, c'est

que la femme, à part l'hypothèse du chapitre CI et dans quelques

autres cas, se livre par amour qu'il s'agisse de l'amour-passion de

Stendhal ou de l'amour purement physique de quelques dames romaines,

voire même polynésiennes, lapones, cafres, ou de n'importe quelle

autre race civilisée. Mais l'homme, je parle de l'homme d'une société

cultivée et élégante, l'homme unit toujours sa vanité à l'autre

sentiment. De plus (et je me réfère toujours aux cas prohibés), la

femme, quand elle aime un homme autre que son mari, croit faillir à un

devoir, et doit par conséquent dissimuler avec un art supérieur, et

raffiner sa dissimulation; tandis que l'amant, qui se sait la cause

d'une trahison et se juge vainqueur de son semblable, est naturellement

orgueilleux de cette victoire, et passe vite à un autre sentiment moins

secret, à cette bonne fatuité, qui est la transpiration lumineuse du

mérite.

Mais que mon explication soit ou ne soit pas probante, je me contenterai

d'avoir bien fait ressortir dans ces pages que l'indiscrétion des

femmes est un mensonge inventé par les hommes. En amour, tout au moins,

elles sont silencieuses comme des sépulcres. Elles se trahissent

souvent par maladresse, nervosité, ou faute de savoir s'abstenir de

manifestations ou d'œillades; et c'est pour ce motif qu'une grande dame

qui fut en même temps une femme d'esprit, la reine de Navarre, a

employé cette métaphore pour dire que toute aventure amoureuse se

découvre tôt ou tard: «Le chien le mieux dressé finit toujours par

aboyer.»

Mémoires Posthumes de Braz Cubas · 第 161 / 193 题