XCIX. DANS LA SALLE

Dans la salle, je rencontrai Lobo Neves, en train de causer avec

quelques amis. Nous parlâmes de choses et d'autres, froidement, mal à

l'aise. Mais dans l'entr'acte suivant, un peu avant le lever du rideau,

nous nous retrouvâmes dans un corridor où il n'y avait que nous. Il

vint à moi avec beaucoup d'affabilité, en souriant, en m'entraînant

dans un des pas-perdus, il causa le plus tranquillement du monde. Je lui

demandai des nouvelles de sa femme. Il me répondit qu'elle allait bien;

puis il dévia la conversation vers des sujets généraux, expansif,

presque gai. Devine qui voudra la cause de ces différentes attitudes.

Je me dérobe à Damasceno, qui m'épie devant la porte de la loge.

Je n'entendis pas un traître mot de l'acte suivant. Étranger aux

tirades des acteurs et aux applaudissements du public, je reconstituais

dans mon fauteuil ma conversation avec Lobo Neves; je revoyais ses

gestes, et je trouvai ma nouvelle situation enviable. La _Gamboa_

suffisait. Des relations plus visibles ne servaient qu'à fomenter

l'envie. Rigoureusement nous pouvions nous dispenser de nous voir

journellement. C'était mettre l'absence au service de l'amour.

D'ailleurs, à quarante ans sonnés, je n'étais rien, pas même simple

électeur. Il était temps de me lancer, quand ce ne serait que pour

l'amour de Virgilia, qui s'enorgueillirait de ma gloire... Je crois bien

qu'en cet instant on applaudit dans le salle; mais je n'oserais

l'affirmer, car je pensais à autre chose.

Ô multitude, dont je désirais l'attention jusqu'à ma mort, c'est

ainsi que je me vengeais parfois de toi. Je laissais la foule bruire

autour de moi, sans l'entendre, comme le Prométhée d'Eschyle au milieu

de ses bourreaux. Ah! tu voulais m'enchaîner sur le rocher de la

frivolité, de ton indifférence ou de ton agitation!... Chaînes

fragiles, je vous rompais d'un geste de Gulliver. Il est banal d'aller

songer dans un hermitage. Le voluptueux s'isole milieu d'un océan de

gestes et de paroles de passions nerveuses et tendues. Il y décrète

son absence, son indifférence, son inaccessibilité. Qu'importe que

l'on dise lorsqu'il revient à lui, c'est-à-dire aux autres, qu'il

tombe du monde de la lune? Qu'est-il après tout, ce monde lumineux et

caché de notre cerveau, sinon l'affirmation dédaigneuse de notre

liberté spirituelle? Vive Dieu! voilà une bonne fin de chapitre.

Mémoires Posthumes de Braz Cubas · 第 125 / 193 题