XCVIII. SUPPRIMÉ

Nous nous séparâmes allègrement. Je dînai, réconcilié avec la

situation. La lettre anonyme rendait à notre aventure le sel du

mystère et le poivre du péril. Et quelle chance heureuse que Virgilia

n'eût point perdu son sang-froid dans cette crise! Le soir, j'allai au

théâtre _São Pedro._ On représentait un grand drame, où Estella

faisait couler des pleurs. J'entre, je lance un coup d'œil sur les

loges; j'aperçois dans l'une d'elles Damasceno et sa famille. Sa fille

était mise avec plus d'élégance, et même avec un certain luxe: chose

étonnante, car le père gagnait juste de quoi s'endetter. Et qui sait?

peut-être était-ce là le motif.

J'allai leur rendre visite pendant l'entr'acte. Damasceno me reçut avec

un flux de paroles, sa femme avec d'innombrables sourires. Quant à

Nha-lolo, elle ne cessa plus de me regarder. Je la trouvai mieux que le

soir du dîner. Je lui trouvai je ne sais quelle suavité éthérée,

qui s'alliait à la beauté des formes terrestres (expression vague, et

parfaitement en rapport avec un chapitre où tout doit être également

vague). Et vraiment je ne sais comment exprimer ma parfaite béatitude

auprès de la jeune fille, dans sa robe de bonne faiseuse, qui me

donnait des démangeaisons de Tartuffe. En la voyant couvrir chastement

le bas de ses jambes, je fis cette découverte que la nature avait

prévu le vêtement, comme une condition nécessaire de la

multiplication de l'espèce. La nudité habituelle, étant donnée la

multiplicité des occupations et des soins de l'individu, tendrait à

alourdir les sens et à retarder les désirs, tandis que le vêtement,

en leurrant les sexes, les aiguise et les incite, et fait ainsi

progresser l'humanité. Bienheureux usage qui nous a valu Othello et les

transatlantiques.

J'ai bien envie de supprimer ce chapitre. La pente est dangereuse. Mais

après tout, j'écris mes mémoires et non les tiens, paisible lecteur.

Auprès de la gracieuse demoiselle, je me sentais en proie à une

sensation double et indéfinissable. Elle exprimait parfaitement la

dualité de Pascal: _l'ange et la bête_, à cette différence près que

le janséniste n'admettait point la dualité des deux natures, tandis

qu'ici, elles ne faisaient qu'un: l'ange qui disait des choses

célestes, et la bête qui... Non, décidément, je supprime ce

chapitre.

Mémoires Posthumes de Braz Cubas · 第 124 / 193 题