LXXXVIII. LE MALADE

Point n'est besoin de dire que je réfutai cette pernicieuse doctrine

par les plus élémentaires arguments. Mais il était tellement vexé de

mon observation qu'il résista jusqu'à la fin, avec une certaine

véhémence, peut-être pour calmer sa conscience.

Le cas de Virgilia était un peu plus grave; elle était moins

scrupuleuse que son mari; elle manifestait clairement les espérances

qu'elle couvait au sujet de l'héritage; elle comblait son parent

d'aménités, elle l'entourait de tous les petits soins capables de

mériter au moins un codicille. Enfin, elle l'adulait; mais j'ai

remarqué que l'adulation des femmes est différente de celle des

hommes. L'une va jusqu'à la servilité; l'autre se confond avec

l'affection. Les courbes gracieuses, les douces paroles, la faiblesse

physique même de la femme, donnent à sa flatterie une couleur locale,

un aspect légitime. Peu importe l'âge de celui qui en est l'objet; la

femme aura toujours pour lui des airs de mère ou de sœur,--ou encore

d'infirmière, autre office féminin, pour lequel il manquera toujours

à l'homme un _quid_, un fluide, un je ne sais quoi.

C'est ce que je me disais en moi-même, tandis que Virgilia entourait le

vieux parent de petits soins. Elle allait le recevoir à l'entrée,

bavardeuse et souriante, elle lui prenait des mains sa canne et son

chapeau et lui offrait le bras pour l'accompagner jusqu'à un fauteuil,

ou plutôt jusqu'à son fauteuil, car il y avait chez elle la «chaise

de Viegas», meuble spécial, dorloteur, à l'usage de convalescents ou

de vieillards. Ensuite, selon la chaleur ou la brise, elle allait fermer

ou bien ouvrir la fenêtre, avec toutes sortes de précautions, pour

qu'il ne se trouvât pas dans un courant d'air.

--Alors, ça va mieux, aujourd'hui.

--Non, j'ai mal passé la nuit: ce diable d'asthme ne me quitte pas.

Et il soufflait en se remettant peu à peu des fatigues de l'entrée et

de la montée des escaliers, car, en ce qui concerne la promenade, il la

faisait toujours en voiture. Virgilia s'asseyait ensuite sur un

tabouret, tout près du malade et les mains sur les genoux de celui-ci.

Sur ces entrefaites, Nhônhô faisait son entrée dans le salon, non pas

en gambadant à sa manière habituelle, mais discret, tendre et

sérieux. Viegas l'aimait beaucoup.

--Viens ici, Nhônhô, disait-il; et introduisant avec effort sa main

dans son ample poche, il en tirait une petite boîte de pastilles, en

mettait une dans sa bouche, et donnait l'autre à l'enfant. Des

pastilles antiasthmatiques: le petit disait qu'il les trouvait fort

bonnes.

À chaque visite, c'était le même cérémonial aux variantes près.

Viegas aimait à jouer aux dames, et Virgilia lui faisait la partie,

sans impatience, tandis qu'il remuait les pions de sa main lente et

tremblante. D'autres fois, il descendait à son bras dans le jardin; il

lui arrivait même de refuser l'aide de Virgilia, pour faire le brave;

et il déclarait alors qu'il était capable d'aller ainsi pendant une

lieue. On marchait, on s'asseyait, on reprenait la promenade, en causant

de choses et d'autres, parfois d'une affaire de famille, d'autres fois

d'un racontage de salon, enfin d'une maison qu'il voulait faire

construire, pour y demeurer. Il la voulait d'un style moderne, la sienne

étant d'un type démodé, contemporaine du roi Dom João VI, et comme

on en rencontre, je crois, encore aujourd'hui dans le quartier de S.

Christovão, avec leurs grosses colonnes de face. Pour substituer cette

vieille bâtisse, il avait déjà demandé le plan d'une autre à un

entrepreneur en renom. C'est alors que Virgilia pourrait se convaincre

que son vieil ami avait du goût.

Il parlait, comme on pense, lentement et avec peine, soufflant dans les

intervalles, d'une façon gênante pour lui et pour les autres. Parfois

il lui Venait un accès de toux. Courbé, gémissant, il portait le

mouchoir à sa bouche et en inventoriait ensuite le contenu. L'accès

passé, il revenait au plan de sa future maison, qui aurait telle et

telle chambre, une terrasse, une écurie. Ce serait un bijou.

Mémoires Posthumes de Braz Cubas · 第 115 / 193 题