LXX. DONA PLACIDA

Nous revoici dans la petite maison. Aujourd'hui, lecteur curieux, tu

serais fort empêché d'y entrer. Quand elle eut vieilli, noirci; quand

ses ais se trouvèrent pourris, le propriétaire la jeta bas pour en

construire une autre trois fois plus grande, et pourtant bien

inférieure à la première. Le monde était petit pour Alexandre; le

creux d'une tuile sur un toit semble sans borne aux hirondelles.

Considère maintenant la neutralité de ce globe qui nous emporte à

travers l'espace comme un radeau de naufragés qui les jettera

peut-être à la côte. Deux époux vertueux dorment aujourd'hui sur

l'espace occupé hier par un ménage irrégulier. Un prêtre y dormira

demain, puis un assassin, puis un forgeron, puis un poète, et tous

béniront ce coin de terre qui leur fournit quelques illusions.

Virgilia meubla notre nid, et disposa tout suivant son instinct

esthétique de femme élégante. J'y portai quelques livres, et il

demeura sous la garde de Dona Placida, maîtresse supposée, et jusqu'à

un certain point très réelle, de céans.

Il lui en coûta d'accepter la maison. Elle avait flairé l'intention,

et elle répugnait à son rôle. Mais, enfin, elle céda. Je crois bien

que tout d'abord elle en versa des larmes; elle se faisait horreur. Il

est certain, tout au moins, que pendant les deux premiers mois, elle

n'osa pas me regarder en face. Elle me parlait les yeux baissés,

sérieuse et renfrognée, ou avec un air de tristesse. Je voulais gagner

ses bonnes grâces et sa confiance, et ne me montrais pas offensé de

ses réluctances. Quand je fus parvenu à mes fins, j'imaginai une

histoire pathétique de mes amours avec Virgilia, une sympathie mutuelle

antérieure au mariage, la résistance du père, la dureté du mari, et

d'autres passages de roman. Dona Placida n'en récusa pas une seule

page. Elle accepta le tout par nécessité de conscience. Au bout de six

mois, on eût cru, en nous voyant tous trois, que Dona Placida était ma

belle-mère.

Je ne fus pas ingrat: je lui constituai un petit capital de cinq

_contos_,--les cinq _contos_ trouvés sur la plage de Botafogo.--J'assurai

ainsi le pain de sa vieillesse. Elle me remercia, les larmes aux

yeux, et depuis, tous les soirs, elle pria pour moi devant une image

de la Vierge qui se trouvait dans sa chambre,--et cette donation mit

fin à ses remords.

Mémoires Posthumes de Braz Cubas · 第 95 / 193 题