LXXI. CRITIQUE DE CE LIVRE

Je commence à me repentir d'avoir commencé ce volume. Ce n'est pas que

je me fatigue: au contraire; je me distrais un peu de l'éternité en

envoyant quelques maigres chapitres dans le monde des vivants. Mais

c'est une œuvre triste, qui sent le sépulcre. C'est un grave défaut;

mais le pire de tous, ô lecteur, c'est ta hâte de vieillir alors que

ma narration, au lieu de galoper, va d'un pas lent. Tu aimes les récits

coulants, le style ordonné, tandis que le mien va comme les ivrognes,

de droite et de gauche, ainsi qu'ils font, titubant, s'arrêtant,

grognant, criant, riant, menaçant, glissant et tombant.

Car ils tombent.--Et vous aussi, pauvres feuilles de cyprès, vous

tomberez tout comme les feuilles des arbres allègres. Et si j'avais

encore des yeux, je verserais sur vous un pleur. Mais voilà les

avantages de la mort: si l'on n'a plus de bouche pour rire, on n'a pas

non plus d'yeux pour pleurer... Oui, vous tomberez, hélas!

Mémoires Posthumes de Braz Cubas · 第 96 / 193 题