Virgilia, elle, ne se rappelait plus du tout du demi-doublon. Toute sa
pensée se concentrait en moi, dans mes yeux, dans ma vie, dans ma
pensée. Elle le disait, et c'était vrai.
Il y a des plantes qui naissent et poussent vite; d'autres sont au
contraire lentes et tardives. Notre amour était comme les premières.
Il poussa avec tant de fougue et de sève qu'en peu de temps il devint
comme les plus exubérantes et les plus touffues productions des
forêts. Je ne pourrais vous dire au juste combien de jours furent
nécessaires à sa croissance. Je me souviens qu'un certain soir, la
fleur, ou le baiser, comme on voudra l'appeler, s'épanouit sur la
bouche de la jeune femme; elle me le donna, la pauvrette, avec un
tremblement, car nous étions à la porte du jardin. Cet unique baiser,
rapide comme l'occasion, ardent comme l'amour, prologue d'une vie de
délices, de terreurs, de remords, de plaisirs qui se transforment en
douleurs, d'afflictions qui deviennent de l'allégresse, nous unit en
cet instant. Et depuis, ce fut une hypocrisie patiente et systématique,
unique frein d'une passion sans frein, une vie d'agitation, de
désespoirs et de jalousies, qu'une heure compensait plus que largement.
Puis il en venait une autre qui se substituait à celle-là, et alors
les agitations et le reste, la fatigue et la satiété, qui sont la fin
de tout, remontaient à la surface. Tel fut le volume de ce prologue.