LIII. ......

Virgilia, elle, ne se rappelait plus du tout du demi-doublon. Toute sa

pensée se concentrait en moi, dans mes yeux, dans ma vie, dans ma

pensée. Elle le disait, et c'était vrai.

Il y a des plantes qui naissent et poussent vite; d'autres sont au

contraire lentes et tardives. Notre amour était comme les premières.

Il poussa avec tant de fougue et de sève qu'en peu de temps il devint

comme les plus exubérantes et les plus touffues productions des

forêts. Je ne pourrais vous dire au juste combien de jours furent

nécessaires à sa croissance. Je me souviens qu'un certain soir, la

fleur, ou le baiser, comme on voudra l'appeler, s'épanouit sur la

bouche de la jeune femme; elle me le donna, la pauvrette, avec un

tremblement, car nous étions à la porte du jardin. Cet unique baiser,

rapide comme l'occasion, ardent comme l'amour, prologue d'une vie de

délices, de terreurs, de remords, de plaisirs qui se transforment en

douleurs, d'afflictions qui deviennent de l'allégresse, nous unit en

cet instant. Et depuis, ce fut une hypocrisie patiente et systématique,

unique frein d'une passion sans frein, une vie d'agitation, de

désespoirs et de jalousies, qu'une heure compensait plus que largement.

Puis il en venait une autre qui se substituait à celle-là, et alors

les agitations et le reste, la fatigue et la satiété, qui sont la fin

de tout, remontaient à la surface. Tel fut le volume de ce prologue.

Mémoires Posthumes de Braz Cubas · 第 66 / 193 题