XLIV. UN CUBAS

Mon père fut tout désappointé de ce dénouement, et je crois bien

qu'il en mourut. Il avait bâti tant de châteaux, caressé tant et tant

de beaux rêves, qu'il ne pouvait voir s'effondrer tout cet

échafaudage, sans que le contre-coup fût grand dans son organisme.

D'abord il se refusa à l'évidence. «Un Cubas»! et il disait cela

avec une telle conviction, que moi, qui connaissais déjà la

tonnellerie originelle, j'oubliai un instant la dame de mes pensées

pour contempler un moment ce phénomène qui n'est point rare, mais qui

est toujours curieux, d'une imagination qui s'impose à la conscience.

--Un Cubas! répétait-il le lendemain matin au déjeuner.

Ce déjeuner ne fut point très gai. Je me sentais tomber de sommeil.

J'avais veillé une partie de la nuit. Était-ce l'amour? Non point. On

ne peut aimer deux fois la même femme, et comme j'allais aimer

celle-là même quelque temps après, je ne devais lui être en ce

moment attaché que par les liens d'une fantaisie passagère, un peu

d'habitude et beaucoup de fatuité. Et cela seul suffit pour expliquer

l'insomnie. C'était le dépit, un dépit aigu comme une pointe

d'épingle, et que j'entretins en fumant, en donnant des coups de poing

dans l'air, en lisant machinalement jusqu'au lever de l'aurore, de la

plus tranquille des aurores.

Mais j'étais jeune, et je portais en moi-même le remède à mes maux.

Mon père, lui, ne put supporter le coup. À y bien penser, peut-être

ne mourut-il pas de cette contrariété; mais sûrement elle aggrava son

état. Il dura encore quatre mois, silencieux, triste, continuellement

préoccupé, comme s'il se fût agi d'un remords, d'une déception sans

remède, qui lui tînt lieu de rhumatisme et de toux. Il eut cependant

un dernier instant de satisfaction: un des ministres d'État lui rendit

visite. Je vis alors sur ses lèvres,--et il me semble le voir

encore,--le sourire d'un autre temps. Ses regards brillèrent d'une

flamme concentrée, qui fut comme la dernière lueur d'une lampe qui

s'éteint. Mais la tristesse revint: la tristesse de s'en aller sans me

voir occuper le haut poste auquel j'avais droit.

--Un Cubas!

Il mourut quelques jours après cette visite, un matin de mai, entre ses

deux enfants, Sabine et moi. Mon oncle Ildefonso et mon beau-frère

étaient aussi présents. La science des médecins, notre tendresse,

tous les soins dont on l'entoura furent vains: il devait mourir, et il

mourut.

--Un Cubas!

Mémoires Posthumes de Braz Cubas · 第 57 / 193 题