XL. DANS LE CABRIOLET

Sur ces entrefaites, le gamin entra, apportant la montre avec le verre.

Il était temps; j'en avais assez de ma visite. Je donnai une monnaie

d'argent au gamin, je dis à Marcella que je reviendrais dans une autre

occasion, et je sortis au plus vite. Pour tout dire, je dois avouer que

le cœur me battait un peu, mais c'était une espèce de glas. Mon âme

se débattait entre des impressions opposées. Notez bien que la

journée s'était passée gaiement pour moi. Au déjeuner, mon père

m'avait récité par anticipation le premier discours que je devais

proférer au Parlement. Nous en rîmes beaucoup, et le soleil aussi qui

était dans ses bons jours de clarté. Virgilia aussi rirait sans doute,

en entendant le récit de nos fantaisies. Et voilà que je perds mon

verre de montre, que j'entre dans un magasin, le premier que je trouve

sur ma route, et j'y rencontre le passé qui me déchire, qui

m'embarrasse, qui m'interroge avec un visage couvert de cicatrices et de

mélancolie.

Je le laissai où je l'avais trouvé. Je montai dans mon cabriolet qui

m'attendait place _S.-Francisco de Paula_, et j'ordonnai au cocher

partir au plus vite. Il cingla les mules, la voiture fit des

soubresauts, les roues tracèrent leur sillon dans la boue formée par

une pluie récente, et pourtant il me semblait que nous ne marchions

pas. De temps à autre nous faisons connaissance avec un certain vent

tiède et lourd, qui n'est ni violent ni âpre, qui n'emporte point les

chapeaux et ne soulève pas les jupes, mais qui est pire que s'il

faisait tout cela, parce qu'il abat, amollit et semble un dissolvant de

l'âme. Ce vent, je l'avais en moi. Je sentais le courant d'air qu'il

formait comme dans une gorge, entre le passé et le présent, désireux

sans doute de s'étendre sur les plaines de l'avenir. Et la voiture qui

ne marchait pas.

--Jean! criai-je au cocher, avancerons-nous bientôt?

Avancer! Monsieur! mais nous sommes à la porte de Monsieur le

Conseiller.

Mémoires Posthumes de Braz Cubas · 第 53 / 193 题