XXXIII. BIENHEUREUX CEUX QUI SAVENT RESTER

Le malheur, c'est qu'elle était boiteuse. Des yeux si lucides, une

bouche si fraîche, un maintien si imposant, et boiteuse! Ce contraste

était un exemple évident des ironies de la nature. Pourquoi

était-elle jolie, étant boiteuse? pourquoi était-elle boiteuse,

étant jolie? Telle était la question que je me posais à moi-même,

sans y trouver une solution satisfaisante, tandis que je rentrais chez

moi cette nuit-là. Ce qu'il y a de mieux à faire, quand on ne trouve

pas le mot d'une énigme, c'est de la flanquer par la fenêtre; et c'est

ce que je fis. Je pris une serviette, et je chassai cet autre papillon,

qui faisait ses randonnées dans mon cerveau. Je me sentis plus à mon

aise, et j'allai dormir. Mais le rêve, qui est une lézarde de

l'esprit, laissa de nouveau pénétrer l'insecte et, pendant toute la

nuit, je continuai à chercher la clef du mystère.

Le jour se leva avec la pluie, et je transférai mon départ. Mais le

lendemain le ciel était pur, et je n'en restai pas moins, de même que

le troisième et le quatrième jour, et jusqu'à la fin de la semaine!

Quelles belles matinées, fraîches et tentatrices. Là-bas, ma famille,

ma fiancée et le Parlement m'attendaient; et je faisais le sourd,

soupirant aux pieds de ma Vénus boiteuse. Soupirant est peut-être

exagéré: je n'étais point épris; j'éprouvais auprès d'elle une

certaine satisfaction physique et morale. Elle me plaisait: je l'aimais

bien. Aux pieds de cette créature si simple, fille bâtarde et

boiteuse, faite d'amour et de mépris, je me sentais à mon aise, et je

crois qu'elle éprouvait une satisfaction plus grande encore près de

moi. Cela se passait à la Tijuca: une véritable églogue. Dona Eusebia

nous surveillait, si peu: juste assez pour sauvegarder les convenances.

Et sa fille, dans cette première explosion de la nature, me livrait son

âme en fleur.

--Vous allez partir demain? me demanda-t-elle, le samedi.

--C'est tout au moins mon intention.

--Ne partez pas.

J'obéis, et j'ajoutai ainsi un verset nouveau à l'Évangile:

«Bienheureux ceux qui savent rester, car ils auront le premier baiser

des jeunes filles.» Ce fut, en effet, le dimanche que je reçus le

premier baiser d'Eugenia, celui qu'aucun homme ne put recevoir d'elle

désormais. Il ne fut point volé, ni pris de force, il fut candidement

octroyé, comme une dette payée par un débiteur honnête. Pauvre

Eugenia, si tu avais pu savoir quelles pensées me passaient par la

tête en ce moment. Toute tremblante d'émotion, les mains sur mes

épaules, tu contemplais en moi l'époux bienvenu, tandis que je

revoyais en pensée Villaça et le buisson de 1814, en me disant que tu

ne pouvais mentir à ton sang et à ton origine...

Dona Eusebia entra inopinément, mais pas assez vite pour nous

surprendre. J'allai à la fenêtre; Eugenia s'assit et refit ses nattes.

Quelle gracieuse dissimulation! Quel art infiniment délicat! quelle

profonde tartuferie! Tout cela si naturellement fait, avec tant

d'à-propos, si simplement, comme on mange, comme on dort. Tant mieux!

Dona Eusebia n'eut vent de rien.

Mémoires Posthumes de Braz Cubas · 第 46 / 193 题