XXXIII. BIENHEUREUX CEUX QUI SAVENT RESTER

Le malheur, c'est qu'elle était boiteuse. Des yeux si lucides, une

bouche si fraîche, un maintien si imposant, et boiteuse! Ce contraste

était un exemple évident des ironies de la nature. Pourquoi

était-elle jolie, étant boiteuse? pourquoi était-elle boiteuse,

étant jolie? Telle était la question que je me posais à moi-même,

sans y trouver une solution satisfaisante, tandis que je rentrais chez

moi cette nuit-là. Ce qu'il y a de mieux à faire, quand on ne trouve

pas le mot d'une énigme, c'est de la flanquer par la fenêtre; et c'est

ce que je fis. Je pris une serviette, et je chassai cet autre papillon,

qui faisait ses randonnées dans mon cerveau. Je me sentis plus à mon

aise, et j'allai dormir. Mais le rêve, qui est une lézarde de

l'esprit, laissa de nouveau pénétrer l'insecte et, pendant toute la

nuit, je continuai à chercher la clef du mystère.

Le jour se leva avec la pluie, et je transférai mon départ. Mais le

lendemain le ciel était pur, et je n'en restai pas moins, de même que

le troisième et le quatrième jour, et jusqu'à la fin de la semaine!

Quelles belles matinées, fraîches et tentatrices. Là-bas, ma famille,

ma fiancée et le Parlement m'attendaient; et je faisais le sourd,

soupirant aux pieds de ma Vénus boiteuse. Soupirant est peut-être

exagéré: je n'étais point épris; j'éprouvais auprès d'elle une

certaine satisfaction physique et morale. Elle me plaisait: je l'aimais

bien. Aux pieds de cette créature si simple, fille bâtarde et

boiteuse, faite d'amour et de mépris, je me sentais à mon aise, et je

crois qu'elle éprouvait une satisfaction plus grande encles d'or,

comme la veille, à ses oreilles, deux oreilles finement dessinées sur

une tête de nymphe. Un simple vêtement blanc en batiste, sans

enjolivures. Au cou, au lieu de broche, un bouton d'écaille,

d'autres identiques aux poignets pour fermer les manches, et pas

l'ombre d'un bracelet.

Telle elle était mise, et tel me parut aussi son esprit: des idées

claires, des manières simples, une certaine grâce naturelle, l'air

d'une dame, et un je ne sais quoi... oui, c'est cela: la bouche,

exactement la bouche de sa mère, qui me rappelait l'épisode de 1814,

et il me venait alors l'envie de chanter avec la fille la même chanson.

--Maintenant je vais vous montrer le jardin, me dit la mère dès que

nous eûmes vidé nos tasses de café.

Nous sortîmes en passant par la véranda, et je m'aperçus alors

qu'Eugenia boitait un peu: si peu que je lui demandai si elle s'était

fait mal au pied. La mère se tut. La fille me répondit sans

hésitation:

--Non, monsieur, je suis boiteuse de naissance.

Je me donnai à tous les diables; je me traitai de maladroit et de

grossier. En effet, le simple fait de la voir boiter aurait dû être

suffisant pour que je ne lui posasse aucune question. Je me rappelai

alors que la première fois que je l'avais vue, la veille, elle s'était

approchée lentement du fauteuil de sa mère, et que ce jour-là je

l'avais trouvée, en arrivant, déjà près de la table, dans la salle

à manger. Peut-être était-ce pour cacher ce défaut. Mais alors,

pourquoi l'avouait-elle maintenant? Je la regardai, et je vis qu'elle

était triste.

J'essayai de détruire le mauvais effet produit. Ce ne me fut pas

difficile; sa mère qui était, comme elle le disait elle-même, une

vieille curieuse, se mit à causer. Nous parcourûmes toute la

propriété, admirant les fleurs, la mare aux canards, le lavoir, un tas

de choses qu'elle me montrait, en faisant ses commentaires, tandis que

je contemplais, à la dérobée, les yeux d'Eugenia.

Parole d'honneur, son regard n'était rien moins que boiteux: il était

au contraire droit et parfaitement sain. Il partait de deux yeux noirs

et tranquilles. Je crois me rappeler que ceux-ci se baissèrent deux ou

trois fois, un peu confus, mais deux ou trois fois seulement. En

général, ils me fixaient avec franchise, sans audace, ni pruderie.

Mémoires Posthumes de Braz Cubas · 第 45 / 193 题