XXXII. BOITEUSE DE NAISSANCE

J'allai ensuite terminer mes préparatifs de voyage. Cette fois je pars,

je pars décidément, même si quelque lecteur me demande si mon dernier

chapitre est une gageure ou une façon de me moquer du monde... Mais

j'ai compté sans Dona Eusebia. J'étais déjà prêt quand elle entra

chez moi. Elle venait me prier de différer mon départ, et d'aller ce

jour-là dîner avec elle. Je refusai d'abord; mais elle insista

tellement que je cédai. Je lui devais bien d'ailleurs cette

satisfaction.

Ce jour-là, Eugenia se mit en négligé, à mon intention.

C'est-à-dire, je le suppose, car peut-être se mettait-elle souvent

ainsi. Plus de boucles d'or, comme la veille, à ses oreilles, deux

oreilles finement dessinées sur une tête de nymphe. Un simple

vêtement blanc en batiste, sans enjolivures. Au cou, au lieu de broche,

un bouton d'écaille, d'autres identiques aux poignets pour fermer les

manches, et pas l'ombre d'un bracelet.

Telle elle était mise, et tel me parut aussi son esprit: des idées

claires, des manières simples, une certaine grâce naturelle, l'air

d'une dame, et un je ne sais quoi... oui, c'est cela: la bouche,

exactement la bouche de sa mère, qui me rappelait l'épisode de 1814,

et il me venait alors l'envie de chanter avec la fille la même chanson.

--Maintenant je vais vous montrer le jardin, me dit la mère dès que

nous eûmes vidé nos tasses de café.

Nous sortîmes en passant par la véranda, et je m'aperçus alors

qu'Eugenia boitait un peu: si peu que je lui demandai si elle s'était

fait mal au pied. La mère se tut. La fille me répondit sans

hésitation:

--Non, monsieur, je suis boiteuse de naissance.

Je me donnai à tous les diables; je me traitai de maladroit et de

grossier. En effet, le simple fait de la voir boiter aurait dû être

suffisant pour que je ne lui posasse aucune question. Je me rappelai

alors que la première fois que je l'avais vue, la veille, elle s'était

approchée lentement du fauteuil de sa mère, et que ce jour-là je

l'avais trouvée, en arrivant, déjà près de la table, dans la salle

à manger. Peut-être était-ce pour cacher ce défaut. Mais alors,

pourquoi l'avouait-elle maintenant? Je la regardai, et je vis qu'elle

était triste.

J'essayai de détruire le mauvais effet produit. Ce ne me fut pas

difficile; sa mère qui était, comme elle le disait elle-même, une

vieille curieuse, se mit à causer. Nous parcourûmes toute la

propriété, admirant les fleurs, la mare aux canards, le lavoir, un tas

de choses qu'elle me montrait, en faisant ses commentaires, tandis que

je contemplais, à la dérobée, les yeux d'Eugenia.

Parole d'honneur, son regard n'était rien moins que boiteux: il était

au contraire droit et parfaitement sain. Il partait de deux yeux noirs

et tranquilles. Je crois me rappeler que ceux-ci se baissèrent deux ou

trois fois, un peu confus, mais deux ou trois fois seulement. En

général, ils me fixaient avec franchise, sans audace, ni pruderie.

Mémoires Posthumes de Braz Cubas · 第 44 / 193 题