J'allai ensuite terminer mes préparatifs de voyage. Cette fois je pars,
je pars décidément, même si quelque lecteur me demande si mon dernier
chapitre est une gageure ou une façon de me moquer du monde... Mais
j'ai compté sans Dona Eusebia. J'étais déjà prêt quand elle entra
chez moi. Elle venait me prier de différer mon départ, et d'aller ce
jour-là dîner avec elle. Je refusai d'abord; mais elle insista
tellement que je cédai. Je lui devais bien d'ailleurs cette
satisfaction.
Ce jour-là, Eugenia se mit en négligé, à mon intention.
C'est-à-dire, je le suppose, car peut-être se mettait-elle souvent
ainsi. Plus de boucles d'or, comme la veille, à ses oreilles, deux
oreilles finement dessinées sur une tête de nymphe. Un simple
vêtement blanc en batiste, sans enjolivures. Au cou, au lieu de broche,
un bouton d'écaille, d'autres identiques aux poignets pour fermer les
manches, et pas l'ombre d'un bracelet.
Telle elle était mise, et tel me parut aussi son esprit: des idées
claires, des manières simples, une certaine grâce naturelle, l'air
d'une dame, et un je ne sais quoi... oui, c'est cela: la bouche,
exactement la bouche de sa mère, qui me rappelait l'épisode de 1814,
et il me venait alors l'envie de chanter avec la fille la même chanson.
--Maintenant je vais vous montrer le jardin, me dit la mère dès que
nous eûmes vidé nos tasses de café.
Nous sortîmes en passant par la véranda, et je m'aperçus alors
qu'Eugenia boitait un peu: si peu que je lui demandai si elle s'était
fait mal au pied. La mère se tut. La fille me répondit sans
hésitation:
--Non, monsieur, je suis boiteuse de naissance.
Je me donnai à tous les diables; je me traitai de maladroit et de
grossier. En effet, le simple fait de la voir boiter aurait dû être
suffisant pour que je ne lui posasse aucune question. Je me rappelai
alors que la première fois que je l'avais vue, la veille, elle s'était
approchée lentement du fauteuil de sa mère, et que ce jour-là je
l'avais trouvée, en arrivant, déjà près de la table, dans la salle
à manger. Peut-être était-ce pour cacher ce défaut. Mais alors,
pourquoi l'avouait-elle maintenant? Je la regardai, et je vis qu'elle
était triste.
J'essayai de détruire le mauvais effet produit. Ce ne me fut pas
difficile; sa mère qui était, comme elle le disait elle-même, une
vieille curieuse, se mit à causer. Nous parcourûmes toute la
propriété, admirant les fleurs, la mare aux canards, le lavoir, un tas
de choses qu'elle me montrait, en faisant ses commentaires, tandis que
je contemplais, à la dérobée, les yeux d'Eugenia.
Parole d'honneur, son regard n'était rien moins que boiteux: il était
au contraire droit et parfaitement sain. Il partait de deux yeux noirs
et tranquilles. Je crois me rappeler que ceux-ci se baissèrent deux ou
trois fois, un peu confus, mais deux ou trois fois seulement. En
général, ils me fixaient avec franchise, sans audace, ni pruderie.