IV. L'IDÉE FIXE

Après tant et tant de cabrioles, mon idée finit par devenir une idée

fixe. Dieu te garde, lecteur, d'une semblable aventure. Mieux vaut un

fétu ou même une poutre dans l'œil. Vois Cavour: ce fut l'idée fixe

de l'unité italienne qui le tua. Il est vrai que Bismark n'est pas mort

de la sienne. Mais la nature est une grande capricieuse, et l'histoire

une éternelle toquée. Par exemple Suétone nous présente un Claude

qui est un parfait imbécile,--une «citrouille», suivant l'expression

de Sénèque,--et un Titus qui fut les délices de Rome. Et voici qu'un

moderne professeur trouve le moyen de démontrer que des deux césars,

le délicieux, l'exquis, c'est précisément la citrouille de Sénèque.

Et toi, madame Lucrèce, fleur de la famille des Borgias, si un poète

te peint sous les traits d'une Messaline catholique, il se présente

aussitôt un Grégorovius incrédule pour adoucir ton profil. Si tu n'es

pas un lis, au moins n'es-tu pas non plus un bourbier. Il me plaît de

me tenir en équilibre, entre le poète et le savant.

Vive l'histoire, qui, dans sa volubilité, tourne à tous les vents. Et

pour en revenir à l'idée fixe, je dirai que c'est elle qui fait les

grands hommes et les fous. L'idée mobile, vague, chatoyante, est le

propre des Claude, suivant la formule de Suétone.

Mon idée fixe, à moi, était fixe à un point que je ne saurais dire.

Non, je ne trouve rien au monde qui soit assez fixe pour servir de terme

de comparaison: peut-être la lune, peut-être les pyramides d'Égypte,

ou l'ancienne diète germanique. C'est au lecteur de choisir et je le

prie de ne pas faire la grimace, parce que je tarde à commencer la

partie narrative de ces mémoires. Nous y viendrons. Je vois bien qu'il

préfère l'anecdote à la réflexion, comme les autres lecteurs, ses

confrères. Il est dans son droit. Encore un peu de patience. Ce livre

est écrit avec flegme, avec le flegme d'un homme qui n'a plus à tenir

compte de la brièveté du siècle. C'est une œuvre essentiellement

philosophique, d'une philosophie inégale, tantôt austère, tantôt

folichonne; elle n'édifie ni ne détruit; elle ne refroidit ni

n'enflamme; et toutefois elle vise moins haut qu'à l'apostolat, et plus

haut qu'au simple passe-temps.

Allons, rectifiez la position de votre nez, et revenons à l'emplâtre.

Laissons là l'histoire avec ses caprices de dame élégante. Nous

n'étions pas à Salamine, et nous n'avons point écrit la confession

d'Augsbourg. Pour ma part, si de temps à autre je me souviens de

Cromwell, c'est seulement pour me dire que la main de Son Altesse, cette

main qui ferma le Parlement, aurait pu imposer aux Anglais l'emplâtre

Braz Cubas. Et ne vous riez pas de cette banale victoire de la pharmacie

sur le puritanisme. Qui ne sait qu'au pied de chaque haute et ostensible

bannière, il y a souvent de petits drapeaux, modestes et particuliers,

qui se dressent et se déroulent à l'ombre de ceux-ci, et quelquefois

même leur survivent. Voyez le village qui s'abritait sous la protection

du château féodal. Le château tomba, le village demeure. Il est vrai

qu'il a grandi et a pris des airs de noblesse... Décidément ma

comparaison ne vaut rien.

Mémoires Posthumes de Braz Cubas · 第 17 / 193 题