V. OÙ L'ON VOIT POINDRE L'OREILLE D'UNE FEMME

Mais voici que tandis que j'étais en train de préparer et de

perfectionner ma recette, je reçus en plein un vent coulis. Je tombai

malade; je traitai le mal par le mépris. J'avais l'emplâtre en tête.

Je portais en moi l'idée fixe des fous et des forts. Je me voyais de

loin m'élevant au-dessus de la multitude, pour remonter au ciel comme

un aigle immortel, et ce n'est pas en présence de ce spectacle sublime

qu'un homme se laisse vaincre par la douleur. Le jour suivant j'étais

plus mal. Je me soignai alors, mais incomplètement, sans méthode, et

sans persistance. Telle fut l'origine du mal qui m'emporta dans le

domaine de l'éternité. Vous savez déjà que je mourus un vendredi,

jour de mauvais augure, et je crois avoir prouvé que ce fut ma

découverte qui me tua. Il y a des démonstrations moins lucides et non

moins triomphantes.

Il n'était pas impossible cependant que je devinsse centenaire et que

mon nom figurât dans les journaux sur la liste des macrobiens. J'avais

une bonne santé, j'étais robuste. Supposez qu'au lieu de poser les

bases d'une invention pharmaceutique, j'eusse réuni les éléments

d'une institution politique ou d'une réforme religieuse. Le courant

d'air, supérieur aux spéculations humaines, me surprenait de la même

manière, et tout s'en allait à vau-l'eau. Telle est la destinée

humaine.

Ce fut sur cette réflexion que je pris congé de la femme, je ne dirai

pas la plus sage, mais assurément la plus belle de toutes celles de son

temps, de l'anonyme du premier chapitre, celle dont l'imagination,

semblable aux cigognes de l'Illyssus... Elle avait alors

cinquante-quatre ans; c'était une ruine, une imposante ruine.

Figurez-vous, lecteur, que nous nous étions aimés, elle et moi, bien

des années auparavant, et qu'un jour, au cours de ma maladie, je la vis

paraître à la porte de ma chambre.

Mémoires Posthumes de Braz Cubas · 第 18 / 193 题