III. GÉNÉALOGIE

Mais puisque j'ai parlé de mes deux oncles, le moment est opportun pour

ébaucher ma généalogie.

Un certain Damion Cubas, qui florissait dans la première moitié du

XVIIIe siècle, fut le fondateur de ma famille. Il était né à Rio de

Janeiro, où il exerçait la profession de tonnelier. S'il se fût

limité à cet état, il serait mort sans doute dans la gêne et

l'obscurité. Mais étant devenu agriculteur, il planta, cueillit et

troqua ses produits contre de bons deniers sonnants jusqu'au jour où il

mourut, laissant une grosse fortune à son fils, le licencié Luiz

Cubas. C'est de lui que date vraiment la série de mes aïeux, de ceux

que ma famille avoue--Damion Cubas n'ayant été après tout qu'un

tonnelier, peut-être même un mauvais tonnelier, tandis que Luiz Cubas

passa par l'Université de Coimbra, occupa de hautes charges, et fut un

des confidents du vice-roi, comte de Cunha. Comme ce nom de Cubas

sentait par trop le muid, mon père, qui était l'arrière petit-fils de

Damion, alléguait les hauts faits d'armes d'un certain chevalier qui,

sur la terre d'Afrique, aurait reçu ce titre, un jour qu'il enleva

trois cents cuves[1] aux Mores. Mon père, homme d'imagination,

échappait ainsi à la tonnellerie sur l'aile d'un calembour. C'était

un digne homme, d'un bon naturel, digne et loyal entre tous. Il avait

bien quelques fumées de vanité. Mais trouve-t-on quelqu'un en ce bas

monde qui échappe à ce travers? Il est bon d'ajouter qu'il ne recourut

à ce stratagème qu'après avoir cherché à greffer notre famille sur

le vieux tronc de mon célèbre homonyme, le capitan Braz Cubas, qui

fonda la ville de S. Vicente où il mourut en 1592. Ce fut pour ce motif

qu'il me donna le nom de Braz. Mais les descendants légitimes

protestèrent, et il inventa les trois cents cuves mauresques.

J'ai encore quelques parents vivants: ma nièce Venancia, par exemple:

le lis de la vallée, fleur des dames de son temps. Son père aussi,

Cotrim, un individu qui... mais n'anticipons pas sur les événements.

Finissons-en d'une avec l'emplâtre.

Mémoires Posthumes de Braz Cubas · 第 16 / 193 题