II. L'EMPLÂTRE

Effectivement, tandis que je me promenais un matin dans le jardin, une

idée se suspendit au trapèze que j'avais dans le cerveau. Puis elle

commença à jouer des bras et des jambes, à faire les plus scabreuses

cabrioles et les plus audacieux exercices de voltige. Je m'abîmai dans

sa contemplation. Soudain elle fit un saut périlleux, puis étendit

bras et jambes en forme d'X: «Déchiffre-moi ou je te dévore».

Ce n'était rien moins que l'invention d'un médicament sublime, d'un

emplâtre anti-hypocondriaque, destiné à soulager notre mélancolie

humaine. Dans ma demande de brevet, j'appelai l'attention du

Gouvernement sur ce résultat véritablement chrétien. Cela ne

m'empêcha pas du reste de m'épancher avec mes amis au sujet des

avantages pécuniaires qui devaient découler de la vente d'un produit

si merveilleux dans ses résultats. Mais maintenant que je suis ici, de

l'autre côté de la vie, je puis bien avouer que mon enthousiasme

venait principalement de l'espoir de voir ces trois paroles: _Emplâtre

Braz Cubas_, imprimées sur les journaux, sur les murs, sur des

affiches, aux quatre coins des rues. Pourquoi le nierais-je? J'avais la

passion de l'esbroufe, de l'annonce et du feu d'artifice. Les modestes

s'indigneront peut-être, les habiles m'en feront un titre à leur

considération. Ainsi mon idée, comme les monnaies, avait deux faces:

l'une tournée vers le public, l'autre vers moi. D'un côté,

philanthropie et lucre; de l'autre, soif de renommée. Disons: amour de

la gloire.

Mon oncle, chanoine à prébende entière, avait l'habitude de me dire

que l'amour de la gloire temporelle mène à la perdition, les âmes ne

devant aspirer qu'à la gloire éternelle. À cela, mon autre oncle,

ancien officier d'infanterie, répondait qu'il n'y a rien de plus

véritablement humain que le sentiment de la gloire, qui est une des

caractéristiques de notre espèce.

Le lecteur décidera entre le militaire et le prêtre; je reviens à mon

emplâtre.

Mémoires Posthumes de Braz Cubas · 第 15 / 193 题