--Si, j’ai un cerveau, mais je suis tellement émue par l’idée de cette

arrestation imminente, que je ne puis plus penser à autre chose. Toutes

mes forces mentales sont employées à dissimuler sous une tranquillité

apparente le trouble profond qui m’agite.

Enfin, à force de répétitions je finis par savoir ma leçon; on est à

X..., nous sortons de la gare et cherchons un hôtel.

Dans la rue mon compagnon me dit d’une voix d’outre tombe:

--Nous sommes un couple aimable!

--Quoi? dis-je absolument abasourdie.

--Mais oui. Vous comprenez qu’il faut entrer dans les conceptions des

hôteliers pour passer inaperçus. Les couples; ils connaissent cela;

alors nous sommes un couple aimable et nous prenons une chambre à deux

lits.

--Soit.

J’ai couché dans la chambre de tant de gens depuis mon départ de Paris,

que je ne me formalise pas pour si peu. En Russie, d’ailleurs, de

pareils détails n’ont aucune importance.

Nous ayons trouvé un hôtel, mais il est mal tenu. La patronne n’en finit

pas de trouver la clef de la chambre. Enfin nous pénétrons; mais pour

arriver à la chambre à deux lits il faut en traverser une autre. Un

homme qui est monté derrière nous prend possession de cette chambre; mon

camarade me lance un regard terrible, je comprends.

--Cette chambre est bien mauvaise, dis-je d’un air pincé à hôtelier; je

n’en veux pas. Et me tournant vers mon compagnon, je fais, mécontente:

«Allons-nous-en, Wilhelm!»

Nous voilà à nouveau dans la rue; heureusement un fiacre passe, nous

sautons dedans.

L’homme qui voulait loger à côté de nous, me dit mon compagnon, c’est le

fileur du train.

--Diable!

Mon camarade est nerveux; il presse le cocher; il regarde à toute minute

si nous ne sommes pas suivis et me dit d’en faire autant. Nous

descendons devant une maison, il sonne à la porte, du moins je le pense.

--Vous connaissez quelqu’un ici?

--Mais non; je fais semblant de sonner; maintenant que le cocher est

parti, je vais chercher une autre voiture; restez-là avec les bagages.

Le camarade est parti depuis une demi-heure; je pense que sans doute il

est arrêté et je me demande ce que je vais faire avec ses lourds

paniers. J’ai envie de planter tout là et de chercher pour mon compte un

hôtel.

Enfin, Wilhelm, donnons-lui ce nom, arrive en fiacre. Nous chargeons les

bagages et repartons; il est une heure du matin, la ville est

tranquille, nous commençons à nous rassurer.

Nous arrivons à un hôtel chic, mais pas très convenable. C’est moi qui

parle à l’hôtelier; je décline mes noms et prénoms, la ville d’où je

viens, etc., mon compagnon déclare vouloir rester inconnu. Il paraît que

cela se fait ainsi dans le pays; mais quelle réputation vais-je avoir,

grand Dieu! Après tout, c’est un déguisement de plus.

Wilhelm s’en va je ne sais où et me laisse en carafe dans la salle à

manger de l’hôtel. On joue de la musique; il y a des femmes en robe très

décolletée; je ne sais quelle contenance prendre. S’il croit que je

passe inaperçue avec mon costume tailleur et mon manteau de gros drap

bolchevik.

Lasse d’attendre, je vais me coucher. Mon (mari) ne rentre qu’à quatre

heures du matin; où est-il allé? Je ne le lui demande pas.

Nous sommes trop émus pour dormir. Nous passons le reste de la nuit à

discuter du marxisme. Je manque un peu d’exactitude en disant que je

n’ai pas posé de questions au camarade Wilhelm; je lui en ai posé une:

je lui ai demandé en riant s’il n’était pas l’œil de Moscou?

Il a pris un air courroucé: «Et si je l’étais, qu’y trouveriez-vous de

risible? Vous ne respectez donc pas la Révolution?»

--Mais si, je la respecte. Pensez-vous que je serais allée en Russie

sans papiers depuis Paris si je n’étais pas ardemment communiste? Mais

c’est chez moi un travers d’esprit: j’ai plaisir à me moquer des choses

que je respecte.

--Un travers d’esprit, fait-il, je sais ce que c’est, c’est la race.

Vous autres Français, vous ne prenez rien au sérieux.

L’œil de Moscou a des affaires à X..., il me dit qu’on ne peut partir

tout de suite pour Berlin. Pour comble de malheur, un policier est venu

à l’hôtel; il veut absolument savoir le nom du compagnon de madame

Guérineau: c’est mon nom de circonstance.

Je connais l’adresse du parti communiste de l’endroit, j’y cours; il

faut à tout prix que Wilhelm ne rentre pas à l’hôtel.

Tranquille de ce côté je retourne payer et je simule un départ pour

Berlin. Ce n’est pas commode, l’œil de Moscou a acheté le matin une

énorme malle pour avoir l’air d’un «petit bourgeois».

Je trouve une chambre dans une pension de famille et je passe la journée

au Parti communiste. J’y suis malade d’énervement; dans une petite

chambre, en compagnie de dix personnes dont pas une ne parle français.

Impossible de lire, je me sens comme enchaînée. Je finis par m’étendre,

les nerfs malades, sur le lit du secrétaire et j’y dors, au milieu du

jour.

Le soir, Wilhelm et moi nous rentrons au nouveau domicile; mais l’œil de

Moscou a peur de la tenancière qui est en effet une mégère; il préfère

aller coucher chez un camarade.

A peine est-il parti, la bonne femme frappe à ma porte.

Je refuse d’abord d’ouvrir, je suis fatiguée, et j’ai payé le matin

cinquante marks pour cette chambre. J’ai le droit d’y dormir tranquille.

Mais elle insiste, je finis par ouvrir.

La voilà qui éclate en reproches parce que la malle a rayé le parquet,

un affreux parquet de sapin et elle me demande mon nom de femme mariée!

--Mais, je ne suis pas mariée.

--Pas mariée! Mais, cet homme?

--C’est mon cousin.

--Alors vous couchez dans la même chambre que votre cousin, c’est du

propre!

J’ai envie de gifler cette harpie; je me retiens, dans les circonstances

actuelles ce serait de la plus grande imprudence. Elle finit par s’en

aller; mais j’ai les nerfs à fleur de peau, impossible de fermer l’œil.

Dès le matin, je déménage. Dans le fiacre, je me sens soulagée d’avoir

échappé à cette vilaine femme; soudain un homme fait arrêter la voiture.

Cette fois-ci ça y est; je fais appel à toute la fermeté qu’a réclamée

l’œil de Moscou; un homme vient à moi, poliment, un chapeau à la main:

mon chapeau qu’il me remet. Le vent l’avait emporté et je ne m’en étais

même pas aperçue.

Au soir, Wilhelm m’annonce que nous partons et, dans un confortable

sleeping, je me sens en sécurité. L’œil de Moscou me fait une leçon sur

l’art de conspirer: alphabet chiffré, encre sympathique, déguisement; je

me crois en plein roman et somme toute ce n’est pas désagréable. Je

demanderais seulement une «permission de détente» de temps en temps. Il

insiste sur l’utilité des précautions, les plus simples: un mot, un

geste peut coûter la liberté.

Enfin nous voilà à Berlin sur la Potsdamerplatz. L’œil de Moscou doit

disparaître: il ne me donne pas son adresse. Je lui dis adieu et il me

demande de l’embrasser (en camarade); je ne me fais pas prier.

Au parti communiste berlinois on n’a pas reçu mes papiers, que sur les

conseils des camarades j’avais confiés au courrier diplomatique. Toutes

mes notes, mes photographies, etc., se sont trouvées perdues et j’ai dû

écrire ce livre sans aucun document.

A Berlin, mes avatars ne sont pas terminés; je dois déchirer mon

passeport qui ne serait pas bon à la frontière française; je redeviens

illégale.

Je pars pour X... où j’arrive dans l’après-midi; je me rends à l’adresse

qu’on m’a indiquée.

Petit ménage très propre d’ouvrier aisé: salle à manger-cuisine avec

buffet jaune, grand jeu d’ustensiles impeccablement astiqués. Une femme

coud à la machine.

Je dois attendre pendant quatre heures son mari, qui est au travail: ce

n’est pas toujours drôle un voyage illégal. Enfin l’homme arrive.

Il me passera, mais c’est trois cents francs. Il sait qu’on m’a donné de

l’argent à Moscou, il veut sa part.

Je trouve d’abord la somme trop élevée; alors il m’explique que si je

veux passer à pied par un chemin qu’il m’indiquera ce sera moins cher,

mais je risque d’être arrêtée.

Je suis dans la situation du patient auquel le dentiste demande s’il

veut être opéré sans douleur ou avec douleur.

Je préfère l’opération sans douleur et je donne les trois cents francs.

Après bien des lenteurs, l’auto annoncée arrive, il est onze heures du

soir.

Nous filons à toute allure le long du Rhin; je devine le paysage très

beau. On traverse une forêt, les phares puissants de la voiture

éclairent au loin les arbres d’une lumière mystérieuse; je crois voyager

dans un monde fantastique.

Nous arrêtons à la cabane d’un douanier. Le chauffeur me fait passer

pour une mère dans l’angoisse qui va à X..., en France, chercher son

fils tombé subitement malade.

La frontière est passée, mais il est trois heures du matin lorsque nous

arrivons à la gare. Elle est fermée et les hôtels refusent de me

recevoir; pour comble de malheur, il pleut.

Le chauffeur finit par se faire ouvrir la gare. Je donne la pièce à

l’employé qui me laisse entrer; cette fois c’est à Paris que je vais

chercher mon fils.

Dans la salle d’attente il y a deux ouvriers et une famille. On a

d’abord un regard étonné pour cette femme qui arrive à pareille heure.

Je me rencogne dans un coin et feins de dormir; il fait froid.

Enfin la gare s’éveille; on forme le train. J’y monte: en route pour

Paris.

Après une centaine de kilomètres j’éprouve un phénomène psychologique

très bizarre. C’est comme un rideau qui se tire brusquement, il masque

mon voyage qui est entré dans le passé. Je suis profondément triste.

J’arrive à Paris à midi. Dans le fiacre qui longe le boulevard

Sébastopol qui traverse la Seine, je me sens comme dans un rêve. Je dois

porter une attention particulière aux maisons pour me convaincre de leur

réalité, car il me semble faire un songe dont je vais bientôt me

réveiller dans mon lit de l’Hôtel «Luxe».

CHAPITRE IV

Que faire?

«Nous avons subi sur le front économique une défaite supérieure à celles

qui nous ont été infligées jusqu’ici sur les fronts militaires de

Denikine et de Wrangel», a dit Lénine il y a quelques mois.

Cette défaite, avec en plus l’horrible famine des régions de la Volga a

porté le découragement dans l’âme des prolétaires. La bourgeoisie s’est

ressaisie et elle reprend partout son offensive réactionnaire.

Le découragement n’est heureusement qu’un état transitoire; les masses

se ressaisiront elles aussi. Rien n’est éternel en ce monde: rien n’est

même stable, ainsi que Einstein l’a démontré. L’esclavage a eu sa fin;

la société féodale aussi; l’état bourgeois aura la sienne.

Cette fin du régime bourgeois, c’est au prolétariat de la hâter; il le

fera en étudiant la révolution russe et en profitant de ses fautes.

Les révolutions politiques ne touchent que superficiellement les masses;

la résistance de celles-ci est donc faible relativement.

Qu’importe au paysan dans sa chaumière, à l’ouvrier des villes dans son

pauvre logement que le palais du Gouvernement ait changé de

propriétaire!

A vrai dire les changements de régime politique lorsqu’ils sont un peu

profonds ne sont pas sans atteindre les masses. La grande Révolution

Française alla jusqu’au village pour arracher le paysan à ses pratiques

religieuses: de là le soulèvement de la Vendée.

Mais bien autrement profonde que notre première révolution est la

Révolution russe. Essentiellement économique et sociale, elle ne

prétendit à rien moins qu’à bouleverser de fond en comble la vie de

chacun en modifiant le système de propriété.

Les hommes de notre grande Révolution n’avaient pour tout bagage que des

idées générales assez vagues. Pénétrés de Rousseau et des

encyclopédistes ils voulaient avant tout renverser la monarchie et

établir une république renouvelée de l’antiquité classique. Les

événements se succédèrent et ils furent portés par eux beaucoup plus

qu’ils ne les dirigèrent: ils faisaient, comme nous dirions aujourd’hui,

de la politique au jour le jour. Il faut arriver jusqu’à Robespierre

pour trouver des idées vraiment sociales: instruction égale pour tous,

suppression de l’héritage, etc.

La bourgeoisie déjà nantie comprit le danger; on abusa le peuple, on lui

fit voir en Robespierre un tyran; comme on le fait aujourd’hui pour

Lénine. Le peuple ignorant et veule laissa tuer celui qui voulait son

bonheur et les idées de Robespierre se trouvent être encore, cent

vingt-huit ans après sa mort, trop avancées pour notre époque.

Les bolchevistes savaient ce qu’ils voulaient, leurs chefs avaient passé

toute leur jeunesse dans l’opposition révolutionnaire, dans les

conspirations; ils avaient fait une étude approfondie de l’œuvre de Karl

Marx, qu’ils connaissent, pour ainsi dire, par cœur. Une fois au

pouvoir, ils résolurent d’appliquer le communisme dont ils étaient

pénétrés.

Ces chefs n’avaient autour d’eux que quelques milliers de personnes,

plus ou moins instruites dans leur doctrine. Derrière était la grande

masse qui ne sait rien et avait fait la révolution, comme la masse les

fait toutes, poussée par la misère.

Les scandales de Raspoutine avaient discrédité le tsarisme; la guerre

était venue et s’était prolongée dans des conditions affreuses. Les

soldats, las de se battre, abandonnèrent le front; la Révolution éclata

et les événements se succédèrent comme on sait.

Les paysans, certains paysans plutôt, en profitèrent pour s’approprier

les terres des grands propriétaires. Ceux qui vinrent dans les villes

pillèrent les maisons bourgeoises et emportèrent dans leurs isbas

jusqu’à des pianos, dont ils ne savent pas jouer. Les ouvriers

organisèrent des soviets d’usine, les techniciens avaient fui et ceux

qui restaient s’étaient vu enlever la direction du travail.

C’est très beau de faire la Révolution, cependant, après comme avant, il

faut produire, c’est-à-dire travailler. L’instinct social ne fut pas

assez fort pour remplacer l’autorité patronale, on n’aboutit qu’à un

chaos effroyable. Les gouvernants durent faire machine en arrière et

remplacer le communisme par le socialisme d’Etat.

Cela ne marcha pas mieux; la bureaucratie, déjà nombreuse, tracassière

et corrompue sous l’ancien régime, s’accrut dans des proportions

inouïes. C’est elle qui est, aujourd’hui, la classe dominante.

Le ressentiment universel des paysans contre les ouvriers des villes est

plus fort en Russie que partout ailleurs. Le moujik considère l’ouvrier

des villes comme un paresseux qui passe sa vie dans le plaisir. Et on

voulait le faire nourrir ce parasite, il s’y refusa absolument.

Il aurait fallu, continuant la société capitaliste, lui acheter ses

produits; mais on n’avait qu’un papier monnaie déprécié, dont il ne

voulait pas. Si encore on avait pu échanger contre ses produits

agricoles des objets manufacturés, mais on n’avait rien à lui donner.

L’industrie, déjà ruinée par la guerre, était réduite à rien par le

blocus et la désorganisation générale.

Les villes, ne pouvant pas mourir de faim, on employa la réquisition

armée, qui n’alla pas sans brutalité. Les paysans résistèrent, le sang

coula, amenant la haine du régime qui s’était donné pour but de les

affranchir.

Et cette haine n’était pas partout injustifiée. Le bolchevisme avait ses

Euloge, Schneider, tyranneaux de district, dont la conduite abominable

déshonorait la Révolution[1].

[1] Lénine.--Le bolchevisme et les paysans.

Lénine décida de sévir; on fusilla impitoyablement quelques-uns de ces

fonctionnaires prévaricateurs. Malheureusement, on ne peut supprimer

toutes les canailles et, en révolution, la mentalité des hommes est à

tel point bouleversée, qu’on semble ne pas attacher de prix à la vie; la

mort, elle-même, ne fait plus peur.

Les paysans furieux, stupidement entêtés, résolurent de ne produire que

tout juste pour leurs besoins personnels. Une vague de sécheresse passa

sur la région de la Volga, comme les gens n’avaient plus de réserves, il

s’ensuivit une famine épouvantable qui fit des victimes par millions.

Et le pays, harcelé à l’extérieur par les armées de l’Entente, était

plein d’ennemis à l’intérieur. La contre-révolution grondait dans toutes

les maisons.

Anciens bourgeois réduits à la misère, comme la dame dont nous parlons

dans notre récit, techniciens, professeurs, etc., toute la classe

moyenne, malmenée par l’effet d’un ouvriérisme grossier, ils considèrent

la Révolution comme un vent de folie qui passe sur le pays; ils en

appellent de tous leurs vœux la fin et chacun la hâte en apportant dans

sa petite sphère son concours à la désorganisation générale.

Et, ajoutez à tout cela l’âme russe, pleine de bonnes qualités, éprise

d’idéal, mais plus rêveuse qu’active (Nitchevo). Que faire?

Avant d’aller en Russie, j’avais lu de Lénine «Les problèmes du pouvoir

des Soviets», il signalait en partie ces difficultés et semblait les

envisager d’un cœur léger; sans doute, voulait-il inspirer du courage

aux masses.

Cette légèreté d’âme n’est probablement qu’apparente, les problèmes sont

terriblement angoissants, mais que faire, que faire?

Se déclarer vaincu, abandonner le pouvoir. Tant pis pour les paysans,

pour les ouvriers qui n’ont pas voulu voir plus loin que leur petit

égoïsme de bête humaine. Un monarque reviendra qui ramènera les nobles,

les patrons. Le peuple reprendra le collier des servitudes, il croupira

à l’aise dans l’ignorance, il se vautrera dans l’alcool. Son souverain

de temps en temps suscitera des guerres où il le fera tuer par millions.

Autour de l’esclave habillé en soldat la mort tombera, et l’homme abruti

en appellera au ciel de sa misère effroyable. Tant pis, tant pis peuple

stupide, meurs puisque tu l’as voulu!

Peut-être de semblables pensées de désespérance hantaient-elles le

cerveau de Robespierre quand couché sur une table à l’Hôtel de Ville, la

mâchoire fracassée, il attendait la mort. On raconte qu’un passant pris

de pitié rattacha le bas de l’illustre vaincu et que Robespierre lui

dit: Merci _Monsieur_, monsieur et non plus citoyen puisqu’il emportait

la Révolution dans la tombe.

Les chefs de la Révolution Russe n’en sont pas là. Ils ont éprouvé bien

des échecs, mais ils vivent, ils gardent le pouvoir et c’est déjà

quelque chose.

Comparable à bien des égards au Robespierrisme, la Révolution russe, a

ses girondins et ses hébertistes; la droite et la gauche qui ne lui

ménagent pas leurs critiques.

La droite dont le plus célèbre porte-parole est Kautsky[2], lui reproche

tout d’abord d’avoir usurpé le pouvoir et de le garder par la force. Il

fallait, dit Kautsky, faire des élections pour une assemblée

constituante qui aurait décidé de la forme du Gouvernement.

[2] Kautsky: Terrorisme et communisme.

Trotsky: Terrorisme et communisme.

Trotsky répond que la démocratie est une fiction juridique.

Si la population était d’un niveau intellectuel relevé on pourrait dire

que le suffrage universel, quand il est honnêtement pratiqué, est

l’expression de la volonté générale. En réalité il n’en est jamais ainsi

en aucun pays du monde. D’abord le plus souvent il y a fraude dans les

élections et moins le pays est avancé plus la fraude s’y étale sans

scrupules. Le Gouvernement fait pression; il emploie la menace,

l’intimidation, la force même pour obliger le peuple à voter pour lui.

En Russie la masse est moins consciente que dans tout le reste de

l’Europe. Illettrés, à demi sauvages, l’esprit enténébré des

superstitions les plus grossières, les moujicks n’ont aucune idée de ce

que peut être la grande société non plus que de leurs devoirs envers

elle.

Ils ont arrondi leurs propriétés au dépens du seigneur du lieu; à leurs

yeux toute la révolution est là et ils la considèrent comme terminée.

Les élections avec la liberté laissée à tous les partis ramèneraient au

milieu de troubles profonds la monarchie; peut-être une république

bourgeoise et réactionnaire. Tous les efforts faits pour élever le

niveau intellectuel du peuple seraient abandonnés de suite.

La bourgeoisie redeviendrait classe dominante et elle serait bien

autrement dangereuse que la bureaucratie d’aujourd’hui. L’effort pour la

république égalitaire serait perdu; qui sait pour combien de temps?

Un autre gros grief de la droite est le terrorisme. Kautsky est opposé à

la terreur comme moyen de gouvernement. Il dit que la terreur dessert la

révolution au lieu de la servir en suscitant l’indignation des masses

contre les gouvernants qui ordonnent la mort de leurs adversaires.

Trotsky répond que la terreur est inévitable. Dans le style ironique des

bolchevistes, et des marxistes en général, il demande à Kautsky s’il

croit que l’impératif catégorique de Kant puisse suffire à réduire les

contre-révolutionnaires. La révolution est une guerre comme les guerres

entre nations; elle tue comme la guerre. Il faut briser la volonté de

l’ennemi et on ne la brise que par la mort car la prison et la

déportation ne font pas assez peur. Ce n’est pas en effet celui que l’on

frappe qu’il s’agit de terroriser mais les autres; en tuant quelques

hommes, dit Trotsky, on en effraie des milliers et la crainte qu’ils

éprouvent les empêche de nuire.

Un argument très en faveur contre le terrorisme est qu’il faut être

convaincu d’avoir raison pour sacrifier au succès de ses idées des vies

humaines.

Evidemment il faut être convaincu; mais s’il n’y avait pas de temps à

autre des personnes convaincues, jamais aucun progrès ne se ferait. Cet

argument est la marque d’une paresse d’intelligence et de volonté qui

n’est que trop répandue. On n’a que des demi-convictions; on y tient

peu, toute la vie est prise par le souci d’intérêts égoïstes, c’est

pourquoi l’évolution sociale est si lente.

Evidemment il est toujours déplorable de sacrifier des hommes. Je crois

que les Russes, s’ils l’avaient voulu, auraient pu par exemple déporter

en Sibérie les contre-révolutionnaires; mais il faut remarquer que

l’objectif de Trotsky n’aurait pas été atteint, _effrayer_; il s’agit

avant tout d’effrayer et les ennemis du communisme ne l’auraient pas été

suffisamment par l’envoi en Sibérie de quelques-uns de leurs camarades.

La dictature politique a le tort de léser la liberté de penser; elle

paralyse les cerveaux par la peur. Si bien intentionnés que puissent

être des gouvernants, il est nécessaire qu’ils soient critiqués, la

critique est un stimulant sans lequel l’esprit est tenté de s’endormir.

Mais dans un bouleversement tel que celui de la Russie à l’heure

actuelle, la dictature est indispensable. La liberté politique donnerait

l’essor à tous les timorés, à tous les esprits empêtrés de préjugés,

l’œuvre des bolcheviks ne pourrait pas s’accomplir. Avant de desserrer

l’étau dictatorial il faut que le nouvel ordre des choses ait acquis une

solidité suffisante pour que le retour au passé ne soit plus possible.

Les Hébertistes du bolchevisme sont représentés par le communisme de

gauche et l’anarchisme. Un des chefs écoutés du communisme de gauche,

Mme Kollontaï, dit que les gouvernants bolchevistes n’ont pas assez fait

confiance à la classe ouvrière. Le régime, dit-elle, n’est prolétarien

que de nom: les ouvriers n’ont jamais été aussi malheureux; les chefs du

Gouvernement s’appuient en réalité sur la nouvelle classe dominante, la

bureaucratie communiste qui renferme dans son sein quantité d’anciens

bourgeois.

Les anarchistes vont plus loin encore. D’après eux, il fallait

décentraliser, confier aux syndicats et aux coopératives la production

et la répartition; supprimer tout gouvernement; n’avoir ni armée, ni

police.

Mme Kollontaï a probablement raison en bien des points; quant aux

anarchistes, leurs opinions ne supportent pas la pratique; elles

reposent sur une conception erronée de l’esprit humain ainsi que sur une

compréhension simpliste des rapports sociaux.

Tels qu’ils sont les bolchevistes ont été trouvés cependant trop avancés

pour la bourgeoisie mondiale puisqu’elle leur a fait une guerre

acharnée. Sans l’armée que les éléments de gauche leur reprochent si

âprement il y a longtemps qu’ils ne seraient plus. Grâce à leur armée

relativement forte ils ont tout récemment pu contracter une alliance

avec l’Allemagne qui leur permet de tenir tête au monde capitaliste.

Mais le régime de la Russie ne sera pas le communisme tel qu’on le

comprenait aux premiers jours. Dans quelle mesure faut-il le regretter?

Mon voyage aventureux en Russie communiste · 第 10 / 11 段