arrestation imminente, que je ne puis plus penser à autre chose. Toutes
mes forces mentales sont employées à dissimuler sous une tranquillité
apparente le trouble profond qui m’agite.
Enfin, à force de répétitions je finis par savoir ma leçon; on est à
X..., nous sortons de la gare et cherchons un hôtel.
Dans la rue mon compagnon me dit d’une voix d’outre tombe:
--Nous sommes un couple aimable!
--Quoi? dis-je absolument abasourdie.
--Mais oui. Vous comprenez qu’il faut entrer dans les conceptions des
hôteliers pour passer inaperçus. Les couples; ils connaissent cela;
alors nous sommes un couple aimable et nous prenons une chambre à deux
lits.
--Soit.
J’ai couché dans la chambre de tant de gens depuis mon départ de Paris,
que je ne me formalise pas pour si peu. En Russie, d’ailleurs, de
pareils détails n’ont aucune importance.
Nous ayons trouvé un hôtel, mais il est mal tenu. La patronne n’en finit
pas de trouver la clef de la chambre. Enfin nous pénétrons; mais pour
arriver à la chambre à deux lits il faut en traverser une autre. Un
homme qui est monté derrière nous prend possession de cette chambre; mon
camarade me lance un regard terrible, je comprends.
--Cette chambre est bien mauvaise, dis-je d’un air pincé à hôtelier; je
n’en veux pas. Et me tournant vers mon compagnon, je fais, mécontente:
«Allons-nous-en, Wilhelm!»
Nous voilà à nouveau dans la rue; heureusement un fiacre passe, nous
sautons dedans.
L’homme qui voulait loger à côté de nous, me dit mon compagnon, c’est le
fileur du train.
--Diable!
Mon camarade est nerveux; il presse le cocher; il regarde à toute minute
si nous ne sommes pas suivis et me dit d’en faire autant. Nous
descendons devant une maison, il sonne à la porte, du moins je le pense.
--Vous connaissez quelqu’un ici?
--Mais non; je fais semblant de sonner; maintenant que le cocher est
parti, je vais chercher une autre voiture; restez-là avec les bagages.
Le camarade est parti depuis une demi-heure; je pense que sans doute il
est arrêté et je me demande ce que je vais faire avec ses lourds
paniers. J’ai envie de planter tout là et de chercher pour mon compte un
hôtel.
Enfin, Wilhelm, donnons-lui ce nom, arrive en fiacre. Nous chargeons les
bagages et repartons; il est une heure du matin, la ville est
tranquille, nous commençons à nous rassurer.
Nous arrivons à un hôtel chic, mais pas très convenable. C’est moi qui
parle à l’hôtelier; je décline mes noms et prénoms, la ville d’où je
viens, etc., mon compagnon déclare vouloir rester inconnu. Il paraît que
cela se fait ainsi dans le pays; mais quelle réputation vais-je avoir,
grand Dieu! Après tout, c’est un déguisement de plus.
Wilhelm s’en va je ne sais où et me laisse en carafe dans la salle à
manger de l’hôtel. On joue de la musique; il y a des femmes en robe très
décolletée; je ne sais quelle contenance prendre. S’il croit que je
passe inaperçue avec mon costume tailleur et mon manteau de gros drap
bolchevik.
Lasse d’attendre, je vais me coucher. Mon (mari) ne rentre qu’à quatre
heures du matin; où est-il allé? Je ne le lui demande pas.
Nous sommes trop émus pour dormir. Nous passons le reste de la nuit à
discuter du marxisme. Je manque un peu d’exactitude en disant que je
n’ai pas posé de questions au camarade Wilhelm; je lui en ai posé une:
je lui ai demandé en riant s’il n’était pas l’œil de Moscou?
Il a pris un air courroucé: «Et si je l’étais, qu’y trouveriez-vous de
risible? Vous ne respectez donc pas la Révolution?»
--Mais si, je la respecte. Pensez-vous que je serais allée en Russie
sans papiers depuis Paris si je n’étais pas ardemment communiste? Mais
c’est chez moi un travers d’esprit: j’ai plaisir à me moquer des choses
que je respecte.
--Un travers d’esprit, fait-il, je sais ce que c’est, c’est la race.
Vous autres Français, vous ne prenez rien au sérieux.
L’œil de Moscou a des affaires à X..., il me dit qu’on ne peut partir
tout de suite pour Berlin. Pour comble de malheur, un policier est venu
à l’hôtel; il veut absolument savoir le nom du compagnon de madame
Guérineau: c’est mon nom de circonstance.
Je connais l’adresse du parti communiste de l’endroit, j’y cours; il
faut à tout prix que Wilhelm ne rentre pas à l’hôtel.
Tranquille de ce côté je retourne payer et je simule un départ pour
Berlin. Ce n’est pas commode, l’œil de Moscou a acheté le matin une
énorme malle pour avoir l’air d’un «petit bourgeois».
Je trouve une chambre dans une pension de famille et je passe la journée
au Parti communiste. J’y suis malade d’énervement; dans une petite
chambre, en compagnie de dix personnes dont pas une ne parle français.
Impossible de lire, je me sens comme enchaînée. Je finis par m’étendre,
les nerfs malades, sur le lit du secrétaire et j’y dors, au milieu du
jour.
Le soir, Wilhelm et moi nous rentrons au nouveau domicile; mais l’œil de
Moscou a peur de la tenancière qui est en effet une mégère; il préfère
aller coucher chez un camarade.
A peine est-il parti, la bonne femme frappe à ma porte.
Je refuse d’abord d’ouvrir, je suis fatiguée, et j’ai payé le matin
cinquante marks pour cette chambre. J’ai le droit d’y dormir tranquille.
Mais elle insiste, je finis par ouvrir.
La voilà qui éclate en reproches parce que la malle a rayé le parquet,
un affreux parquet de sapin et elle me demande mon nom de femme mariée!
--Mais, je ne suis pas mariée.
--Pas mariée! Mais, cet homme?
--C’est mon cousin.
--Alors vous couchez dans la même chambre que votre cousin, c’est du
propre!
J’ai envie de gifler cette harpie; je me retiens, dans les circonstances
actuelles ce serait de la plus grande imprudence. Elle finit par s’en
aller; mais j’ai les nerfs à fleur de peau, impossible de fermer l’œil.
Dès le matin, je déménage. Dans le fiacre, je me sens soulagée d’avoir
échappé à cette vilaine femme; soudain un homme fait arrêter la voiture.
Cette fois-ci ça y est; je fais appel à toute la fermeté qu’a réclamée
l’œil de Moscou; un homme vient à moi, poliment, un chapeau à la main:
mon chapeau qu’il me remet. Le vent l’avait emporté et je ne m’en étais
même pas aperçue.
Au soir, Wilhelm m’annonce que nous partons et, dans un confortable
sleeping, je me sens en sécurité. L’œil de Moscou me fait une leçon sur
l’art de conspirer: alphabet chiffré, encre sympathique, déguisement; je
me crois en plein roman et somme toute ce n’est pas désagréable. Je
demanderais seulement une «permission de détente» de temps en temps. Il
insiste sur l’utilité des précautions, les plus simples: un mot, un
geste peut coûter la liberté.
Enfin nous voilà à Berlin sur la Potsdamerplatz. L’œil de Moscou doit
disparaître: il ne me donne pas son adresse. Je lui dis adieu et il me
demande de l’embrasser (en camarade); je ne me fais pas prier.
Au parti communiste berlinois on n’a pas reçu mes papiers, que sur les
conseils des camarades j’avais confiés au courrier diplomatique. Toutes
mes notes, mes photographies, etc., se sont trouvées perdues et j’ai dû
écrire ce livre sans aucun document.
A Berlin, mes avatars ne sont pas terminés; je dois déchirer mon
passeport qui ne serait pas bon à la frontière française; je redeviens
illégale.
Je pars pour X... où j’arrive dans l’après-midi; je me rends à l’adresse
qu’on m’a indiquée.
Petit ménage très propre d’ouvrier aisé: salle à manger-cuisine avec
buffet jaune, grand jeu d’ustensiles impeccablement astiqués. Une femme
coud à la machine.
Je dois attendre pendant quatre heures son mari, qui est au travail: ce
n’est pas toujours drôle un voyage illégal. Enfin l’homme arrive.
Il me passera, mais c’est trois cents francs. Il sait qu’on m’a donné de
l’argent à Moscou, il veut sa part.
Je trouve d’abord la somme trop élevée; alors il m’explique que si je
veux passer à pied par un chemin qu’il m’indiquera ce sera moins cher,
mais je risque d’être arrêtée.
Je suis dans la situation du patient auquel le dentiste demande s’il
veut être opéré sans douleur ou avec douleur.
Je préfère l’opération sans douleur et je donne les trois cents francs.
Après bien des lenteurs, l’auto annoncée arrive, il est onze heures du
soir.
Nous filons à toute allure le long du Rhin; je devine le paysage très
beau. On traverse une forêt, les phares puissants de la voiture
éclairent au loin les arbres d’une lumière mystérieuse; je crois voyager
dans un monde fantastique.
Nous arrêtons à la cabane d’un douanier. Le chauffeur me fait passer
pour une mère dans l’angoisse qui va à X..., en France, chercher son
fils tombé subitement malade.
La frontière est passée, mais il est trois heures du matin lorsque nous
arrivons à la gare. Elle est fermée et les hôtels refusent de me
recevoir; pour comble de malheur, il pleut.
Le chauffeur finit par se faire ouvrir la gare. Je donne la pièce à
l’employé qui me laisse entrer; cette fois c’est à Paris que je vais
chercher mon fils.
Dans la salle d’attente il y a deux ouvriers et une famille. On a
d’abord un regard étonné pour cette femme qui arrive à pareille heure.
Je me rencogne dans un coin et feins de dormir; il fait froid.
Enfin la gare s’éveille; on forme le train. J’y monte: en route pour
Paris.
Après une centaine de kilomètres j’éprouve un phénomène psychologique
très bizarre. C’est comme un rideau qui se tire brusquement, il masque
mon voyage qui est entré dans le passé. Je suis profondément triste.
J’arrive à Paris à midi. Dans le fiacre qui longe le boulevard
Sébastopol qui traverse la Seine, je me sens comme dans un rêve. Je dois
porter une attention particulière aux maisons pour me convaincre de leur
réalité, car il me semble faire un songe dont je vais bientôt me
réveiller dans mon lit de l’Hôtel «Luxe».
CHAPITRE IV
Que faire?
«Nous avons subi sur le front économique une défaite supérieure à celles
qui nous ont été infligées jusqu’ici sur les fronts militaires de
Denikine et de Wrangel», a dit Lénine il y a quelques mois.
Cette défaite, avec en plus l’horrible famine des régions de la Volga a
porté le découragement dans l’âme des prolétaires. La bourgeoisie s’est
ressaisie et elle reprend partout son offensive réactionnaire.
Le découragement n’est heureusement qu’un état transitoire; les masses
se ressaisiront elles aussi. Rien n’est éternel en ce monde: rien n’est
même stable, ainsi que Einstein l’a démontré. L’esclavage a eu sa fin;
la société féodale aussi; l’état bourgeois aura la sienne.
Cette fin du régime bourgeois, c’est au prolétariat de la hâter; il le
fera en étudiant la révolution russe et en profitant de ses fautes.
Les révolutions politiques ne touchent que superficiellement les masses;
la résistance de celles-ci est donc faible relativement.
Qu’importe au paysan dans sa chaumière, à l’ouvrier des villes dans son
pauvre logement que le palais du Gouvernement ait changé de
propriétaire!
A vrai dire les changements de régime politique lorsqu’ils sont un peu
profonds ne sont pas sans atteindre les masses. La grande Révolution
Française alla jusqu’au village pour arracher le paysan à ses pratiques
religieuses: de là le soulèvement de la Vendée.
Mais bien autrement profonde que notre première révolution est la
Révolution russe. Essentiellement économique et sociale, elle ne
prétendit à rien moins qu’à bouleverser de fond en comble la vie de
chacun en modifiant le système de propriété.
Les hommes de notre grande Révolution n’avaient pour tout bagage que des
idées générales assez vagues. Pénétrés de Rousseau et des
encyclopédistes ils voulaient avant tout renverser la monarchie et
établir une république renouvelée de l’antiquité classique. Les
événements se succédèrent et ils furent portés par eux beaucoup plus
qu’ils ne les dirigèrent: ils faisaient, comme nous dirions aujourd’hui,
de la politique au jour le jour. Il faut arriver jusqu’à Robespierre
pour trouver des idées vraiment sociales: instruction égale pour tous,
suppression de l’héritage, etc.
La bourgeoisie déjà nantie comprit le danger; on abusa le peuple, on lui
fit voir en Robespierre un tyran; comme on le fait aujourd’hui pour
Lénine. Le peuple ignorant et veule laissa tuer celui qui voulait son
bonheur et les idées de Robespierre se trouvent être encore, cent
vingt-huit ans après sa mort, trop avancées pour notre époque.
Les bolchevistes savaient ce qu’ils voulaient, leurs chefs avaient passé
toute leur jeunesse dans l’opposition révolutionnaire, dans les
conspirations; ils avaient fait une étude approfondie de l’œuvre de Karl
Marx, qu’ils connaissent, pour ainsi dire, par cœur. Une fois au
pouvoir, ils résolurent d’appliquer le communisme dont ils étaient
pénétrés.
Ces chefs n’avaient autour d’eux que quelques milliers de personnes,
plus ou moins instruites dans leur doctrine. Derrière était la grande
masse qui ne sait rien et avait fait la révolution, comme la masse les
fait toutes, poussée par la misère.
Les scandales de Raspoutine avaient discrédité le tsarisme; la guerre
était venue et s’était prolongée dans des conditions affreuses. Les
soldats, las de se battre, abandonnèrent le front; la Révolution éclata
et les événements se succédèrent comme on sait.
Les paysans, certains paysans plutôt, en profitèrent pour s’approprier
les terres des grands propriétaires. Ceux qui vinrent dans les villes
pillèrent les maisons bourgeoises et emportèrent dans leurs isbas
jusqu’à des pianos, dont ils ne savent pas jouer. Les ouvriers
organisèrent des soviets d’usine, les techniciens avaient fui et ceux
qui restaient s’étaient vu enlever la direction du travail.
C’est très beau de faire la Révolution, cependant, après comme avant, il
faut produire, c’est-à-dire travailler. L’instinct social ne fut pas
assez fort pour remplacer l’autorité patronale, on n’aboutit qu’à un
chaos effroyable. Les gouvernants durent faire machine en arrière et
remplacer le communisme par le socialisme d’Etat.
Cela ne marcha pas mieux; la bureaucratie, déjà nombreuse, tracassière
et corrompue sous l’ancien régime, s’accrut dans des proportions
inouïes. C’est elle qui est, aujourd’hui, la classe dominante.
Le ressentiment universel des paysans contre les ouvriers des villes est
plus fort en Russie que partout ailleurs. Le moujik considère l’ouvrier
des villes comme un paresseux qui passe sa vie dans le plaisir. Et on
voulait le faire nourrir ce parasite, il s’y refusa absolument.
Il aurait fallu, continuant la société capitaliste, lui acheter ses
produits; mais on n’avait qu’un papier monnaie déprécié, dont il ne
voulait pas. Si encore on avait pu échanger contre ses produits
agricoles des objets manufacturés, mais on n’avait rien à lui donner.
L’industrie, déjà ruinée par la guerre, était réduite à rien par le
blocus et la désorganisation générale.
Les villes, ne pouvant pas mourir de faim, on employa la réquisition
armée, qui n’alla pas sans brutalité. Les paysans résistèrent, le sang
coula, amenant la haine du régime qui s’était donné pour but de les
affranchir.
Et cette haine n’était pas partout injustifiée. Le bolchevisme avait ses
Euloge, Schneider, tyranneaux de district, dont la conduite abominable
déshonorait la Révolution[1].
[1] Lénine.--Le bolchevisme et les paysans.
Lénine décida de sévir; on fusilla impitoyablement quelques-uns de ces
fonctionnaires prévaricateurs. Malheureusement, on ne peut supprimer
toutes les canailles et, en révolution, la mentalité des hommes est à
tel point bouleversée, qu’on semble ne pas attacher de prix à la vie; la
mort, elle-même, ne fait plus peur.
Les paysans furieux, stupidement entêtés, résolurent de ne produire que
tout juste pour leurs besoins personnels. Une vague de sécheresse passa
sur la région de la Volga, comme les gens n’avaient plus de réserves, il
s’ensuivit une famine épouvantable qui fit des victimes par millions.
Et le pays, harcelé à l’extérieur par les armées de l’Entente, était
plein d’ennemis à l’intérieur. La contre-révolution grondait dans toutes
les maisons.
Anciens bourgeois réduits à la misère, comme la dame dont nous parlons
dans notre récit, techniciens, professeurs, etc., toute la classe
moyenne, malmenée par l’effet d’un ouvriérisme grossier, ils considèrent
la Révolution comme un vent de folie qui passe sur le pays; ils en
appellent de tous leurs vœux la fin et chacun la hâte en apportant dans
sa petite sphère son concours à la désorganisation générale.
Et, ajoutez à tout cela l’âme russe, pleine de bonnes qualités, éprise
d’idéal, mais plus rêveuse qu’active (Nitchevo). Que faire?
Avant d’aller en Russie, j’avais lu de Lénine «Les problèmes du pouvoir
des Soviets», il signalait en partie ces difficultés et semblait les
envisager d’un cœur léger; sans doute, voulait-il inspirer du courage
aux masses.
Cette légèreté d’âme n’est probablement qu’apparente, les problèmes sont
terriblement angoissants, mais que faire, que faire?
Se déclarer vaincu, abandonner le pouvoir. Tant pis pour les paysans,
pour les ouvriers qui n’ont pas voulu voir plus loin que leur petit
égoïsme de bête humaine. Un monarque reviendra qui ramènera les nobles,
les patrons. Le peuple reprendra le collier des servitudes, il croupira
à l’aise dans l’ignorance, il se vautrera dans l’alcool. Son souverain
de temps en temps suscitera des guerres où il le fera tuer par millions.
Autour de l’esclave habillé en soldat la mort tombera, et l’homme abruti
en appellera au ciel de sa misère effroyable. Tant pis, tant pis peuple
stupide, meurs puisque tu l’as voulu!
Peut-être de semblables pensées de désespérance hantaient-elles le
cerveau de Robespierre quand couché sur une table à l’Hôtel de Ville, la
mâchoire fracassée, il attendait la mort. On raconte qu’un passant pris
de pitié rattacha le bas de l’illustre vaincu et que Robespierre lui
dit: Merci _Monsieur_, monsieur et non plus citoyen puisqu’il emportait
la Révolution dans la tombe.
Les chefs de la Révolution Russe n’en sont pas là. Ils ont éprouvé bien
des échecs, mais ils vivent, ils gardent le pouvoir et c’est déjà
quelque chose.
Comparable à bien des égards au Robespierrisme, la Révolution russe, a
ses girondins et ses hébertistes; la droite et la gauche qui ne lui
ménagent pas leurs critiques.
La droite dont le plus célèbre porte-parole est Kautsky[2], lui reproche
tout d’abord d’avoir usurpé le pouvoir et de le garder par la force. Il
fallait, dit Kautsky, faire des élections pour une assemblée
constituante qui aurait décidé de la forme du Gouvernement.
[2] Kautsky: Terrorisme et communisme.
Trotsky: Terrorisme et communisme.
Trotsky répond que la démocratie est une fiction juridique.
Si la population était d’un niveau intellectuel relevé on pourrait dire
que le suffrage universel, quand il est honnêtement pratiqué, est
l’expression de la volonté générale. En réalité il n’en est jamais ainsi
en aucun pays du monde. D’abord le plus souvent il y a fraude dans les
élections et moins le pays est avancé plus la fraude s’y étale sans
scrupules. Le Gouvernement fait pression; il emploie la menace,
l’intimidation, la force même pour obliger le peuple à voter pour lui.
En Russie la masse est moins consciente que dans tout le reste de
l’Europe. Illettrés, à demi sauvages, l’esprit enténébré des
superstitions les plus grossières, les moujicks n’ont aucune idée de ce
que peut être la grande société non plus que de leurs devoirs envers
elle.
Ils ont arrondi leurs propriétés au dépens du seigneur du lieu; à leurs
yeux toute la révolution est là et ils la considèrent comme terminée.
Les élections avec la liberté laissée à tous les partis ramèneraient au
milieu de troubles profonds la monarchie; peut-être une république
bourgeoise et réactionnaire. Tous les efforts faits pour élever le
niveau intellectuel du peuple seraient abandonnés de suite.
La bourgeoisie redeviendrait classe dominante et elle serait bien
autrement dangereuse que la bureaucratie d’aujourd’hui. L’effort pour la
république égalitaire serait perdu; qui sait pour combien de temps?
Un autre gros grief de la droite est le terrorisme. Kautsky est opposé à
la terreur comme moyen de gouvernement. Il dit que la terreur dessert la
révolution au lieu de la servir en suscitant l’indignation des masses
contre les gouvernants qui ordonnent la mort de leurs adversaires.
Trotsky répond que la terreur est inévitable. Dans le style ironique des
bolchevistes, et des marxistes en général, il demande à Kautsky s’il
croit que l’impératif catégorique de Kant puisse suffire à réduire les
contre-révolutionnaires. La révolution est une guerre comme les guerres
entre nations; elle tue comme la guerre. Il faut briser la volonté de
l’ennemi et on ne la brise que par la mort car la prison et la
déportation ne font pas assez peur. Ce n’est pas en effet celui que l’on
frappe qu’il s’agit de terroriser mais les autres; en tuant quelques
hommes, dit Trotsky, on en effraie des milliers et la crainte qu’ils
éprouvent les empêche de nuire.
Un argument très en faveur contre le terrorisme est qu’il faut être
convaincu d’avoir raison pour sacrifier au succès de ses idées des vies
humaines.
Evidemment il faut être convaincu; mais s’il n’y avait pas de temps à
autre des personnes convaincues, jamais aucun progrès ne se ferait. Cet
argument est la marque d’une paresse d’intelligence et de volonté qui
n’est que trop répandue. On n’a que des demi-convictions; on y tient
peu, toute la vie est prise par le souci d’intérêts égoïstes, c’est
pourquoi l’évolution sociale est si lente.
Evidemment il est toujours déplorable de sacrifier des hommes. Je crois
que les Russes, s’ils l’avaient voulu, auraient pu par exemple déporter
en Sibérie les contre-révolutionnaires; mais il faut remarquer que
l’objectif de Trotsky n’aurait pas été atteint, _effrayer_; il s’agit
avant tout d’effrayer et les ennemis du communisme ne l’auraient pas été
suffisamment par l’envoi en Sibérie de quelques-uns de leurs camarades.
La dictature politique a le tort de léser la liberté de penser; elle
paralyse les cerveaux par la peur. Si bien intentionnés que puissent
être des gouvernants, il est nécessaire qu’ils soient critiqués, la
critique est un stimulant sans lequel l’esprit est tenté de s’endormir.
Mais dans un bouleversement tel que celui de la Russie à l’heure
actuelle, la dictature est indispensable. La liberté politique donnerait
l’essor à tous les timorés, à tous les esprits empêtrés de préjugés,
l’œuvre des bolcheviks ne pourrait pas s’accomplir. Avant de desserrer
l’étau dictatorial il faut que le nouvel ordre des choses ait acquis une
solidité suffisante pour que le retour au passé ne soit plus possible.
Les Hébertistes du bolchevisme sont représentés par le communisme de
gauche et l’anarchisme. Un des chefs écoutés du communisme de gauche,
Mme Kollontaï, dit que les gouvernants bolchevistes n’ont pas assez fait
confiance à la classe ouvrière. Le régime, dit-elle, n’est prolétarien
que de nom: les ouvriers n’ont jamais été aussi malheureux; les chefs du
Gouvernement s’appuient en réalité sur la nouvelle classe dominante, la
bureaucratie communiste qui renferme dans son sein quantité d’anciens
bourgeois.
Les anarchistes vont plus loin encore. D’après eux, il fallait
décentraliser, confier aux syndicats et aux coopératives la production
et la répartition; supprimer tout gouvernement; n’avoir ni armée, ni
police.
Mme Kollontaï a probablement raison en bien des points; quant aux
anarchistes, leurs opinions ne supportent pas la pratique; elles
reposent sur une conception erronée de l’esprit humain ainsi que sur une
compréhension simpliste des rapports sociaux.
Tels qu’ils sont les bolchevistes ont été trouvés cependant trop avancés
pour la bourgeoisie mondiale puisqu’elle leur a fait une guerre
acharnée. Sans l’armée que les éléments de gauche leur reprochent si
âprement il y a longtemps qu’ils ne seraient plus. Grâce à leur armée
relativement forte ils ont tout récemment pu contracter une alliance
avec l’Allemagne qui leur permet de tenir tête au monde capitaliste.
Mais le régime de la Russie ne sera pas le communisme tel qu’on le
comprenait aux premiers jours. Dans quelle mesure faut-il le regretter?