capitaliste». C’est l’anarchie en effet, puisque la société ne s’occupe
pas de l’individu dont la destinée est livrée au hasard.
Le nombre des forces perdues dans notre ordre social est considérable.
Les grandes intelligences des génies même, sont étouffées et les
situations supérieures, où ils auraient pu rendre des services, sont
occupées par des médiocrités qui n’ont eu d’autre mérite que le hasard
d’une naissance heureuse.
Mais il y aurait grand péril à remplacer le désordre capitaliste par un
communisme trop ordonné. Pris dans l’engrenage social depuis sa
naissance jusqu’à sa mort, l’individu jouirait du bienfait de la
sécurité matérielle, mais l’initiative serait tuée en lui. Le grand
danger du communisme c’est le «grégarisme»; l’esprit de troupeau mortel
à la formation des individualités supérieures indispensables au progrès
social.
Un autre danger du communisme intégral, c’est l’exagération de l’esprit
égalitaire. C’est une grande erreur de vouloir que l’intellectuel
capable des grands travaux de direction technique ou de pensée soit
assimilé dans sa condition sociale et morale au manuel capable seulement
de quelques gestes très simples et toujours les mêmes. L’intelligence,
l’énergie, l’effort, la persévérance doivent être encouragés, autrement
elles disparaîtront. Il est possible que dans un avenir lointain,
l’instinct social acquière un développement tel que chacun sans aucun
espoir d’un traitement de faveur soit porté à faire tout son possible
pour la société. Mais ce serait une lourde faute de vouloir dès
maintenant, avec une psychologie formée par la société présente, se
conduire comme si le dévouement était passé à l’état d’un réflexe. Un
seul critère suffit à mon avis à déterminer l’importance respective du
manuel et de intellectuel. L’intellectuel peut, avec un petit effort
d’adaptation, se faire manuel, le manuel ne peut pas remplir les
fonctions de l’intellectuel.
La justice doit consister à établir l’égalité au point de départ de la
vie. Instruction égale pour tous, possibilité pour chacun de s’élever
aussi haut que ses facultés intellectuelles et son travail persévérant
le lui permettront.
Mais bien entendu les inégalités nécessaires ne doivent pas être par
trop grandes. Même au dernier échelon social, le manœuvre doit avoir une
vie acceptable, des heures de travail réduites, un salaire suffisant
pour permettre un logement spacieux et sain, une nourriture suffisante,
des vêtements confortables; et même une culture intellectuelle
relativement élevée.
Ce dernier vœu peut à première vue paraître utopique, puisque en
l’occurrence ces «manœuvres» seraient pris parmi les moins intelligents.
En réalité, lorsque la société aura organisé sérieusement l’éducation,
les moins intelligents recevront quand même une certaine culture. Les
enfants d’intelligence inférieure, dans la bourgeoisie actuelle,
arrivent, grâce aux efforts de leurs parents, à une culture convenable.
Ce que font aujourd’hui les familles riches pour leurs enfants
disgraciés, la Société devra le faire.
Le système du _paioc_ ne m’a pas paru donner de bons résultats: il est
trop rigide et quand la répartition est mal organisée, il y a des effets
désastreux.
Rien ne peut remplacer la monnaie. Avec l’argent l’individu est libre de
vivre à sa guise, il dépense pour ce qui lui plaît, se restreint pour ce
qui lui plaît moins.
L’argent a le grave défaut de conduire à la thésaurisation et au
capitalisme. Mais cet inconvénient peut être facilement enrayé en
adoptant par exemple comme unité monétaire l’heure de travail
représentée par un ticket qui deviendrait périmé au bout de X années; de
cette façon, l’édification des fortunes serait impossible; les heures de
travail non dépensées ferait retour à la collectivité.
Le bolchevisme a presque supprimé le mariage. S’il persiste dans son
idéologie originelle, ce sera la Société qui remplacera la famille dans
la protection de l’enfant[3].
[3] Voir Mme Kollontaï, La famille et l’Etat communiste.
Cette éventualité a effrayé bien des esprits, dans notre France
routinière. On n’a pas compris que le bolchevisme ne forcera pas les
gens qui veulent conserver leurs enfants à les confier à la Société.
L’éducation deviendra nationale à la longue et par la force des choses.
Le lien du mariage rendu très fragile, l’homme se libérera le premier et
la mère à longue finira par apprécier à son tour les bienfaits de la vie
libre.
Dans le prétendu bonheur familial, il y a plus de convention que de
réalité. Souvent les époux vieillis dans le mariage, non seulement ne
s’aiment pas, mais se haïssent, c’est l’effet du tête à tête constant.
Dans la Société communiste, la sociabilité remplacera la famille: chacun
aura son cercle d’amis; des groupes se formeront pour la conversation,
la musique, les voyages. Et il est permis de croire que l’existence sera
plus agréable au sein de camarades de choix, que dans le cercle familial
imposé où souvent, on n’a rien de commun que le nom.
La libération de la femme n’est pas complète dans la Russie
révolutionnaire. Les hommes, pénétrés des préjugés millénaires tiennent
le sexe féminin pour inférieur, et les femmes, en vertu du même préjugé,
pensent qu’en effet, elles ne valent pas les hommes.
Mais l’égalité est dans la loi; c’est déjà quelque chose; la suppression
du mariage, l’obligation du travail libérant la femme des chaînes
familiales, fera le reste.
Peu à peu, des supériorités féminines se feront jour; des femmes
rendront de grands services et s’élèveront très haut dans la Société.
Pendant longtemps, le nombre des _personnalités_ féminines sera
restreint, mais peu à peu, il s’élèvera avec la conscience que les
femmes prendront de leur valeur.
Quelques années avant sa mort, Lafargue aurait dit, paraît-il: «Pourvu
que la révolution ne commence pas par la Russie!»
C’est par la Russie qu’elle a commencé. L’expérience du peuple russe
servira au monde entier. En dépit de ses erreurs, de ses fautes même, le
devoir de tous les esprits éclairés est de lui faire confiance, de
l’aider même dans la mesure de leurs moyens.
Que restera-t-il du communisme russe, l’avenir seul peut nous
l’apprendre. Mais pour une personne vraiment pénétrée du désir de
justice sociale, le devoir n’est pas douteux. Il y a, à l’Est de
l’Europe, un pays qui pour réaliser cette justice s’est attiré la haine
des privilégiés du monde entier; il faut le soutenir, et de tout notre
pouvoir.
Saint-Amand (Cher).--Imprimerie BUSSIÈRE.