Lénine appelle avec juste raison la société présente l’«anarchie

capitaliste». C’est l’anarchie en effet, puisque la société ne s’occupe

pas de l’individu dont la destinée est livrée au hasard.

Le nombre des forces perdues dans notre ordre social est considérable.

Les grandes intelligences des génies même, sont étouffées et les

situations supérieures, où ils auraient pu rendre des services, sont

occupées par des médiocrités qui n’ont eu d’autre mérite que le hasard

d’une naissance heureuse.

Mais il y aurait grand péril à remplacer le désordre capitaliste par un

communisme trop ordonné. Pris dans l’engrenage social depuis sa

naissance jusqu’à sa mort, l’individu jouirait du bienfait de la

sécurité matérielle, mais l’initiative serait tuée en lui. Le grand

danger du communisme c’est le «grégarisme»; l’esprit de troupeau mortel

à la formation des individualités supérieures indispensables au progrès

social.

Un autre danger du communisme intégral, c’est l’exagération de l’esprit

égalitaire. C’est une grande erreur de vouloir que l’intellectuel

capable des grands travaux de direction technique ou de pensée soit

assimilé dans sa condition sociale et morale au manuel capable seulement

de quelques gestes très simples et toujours les mêmes. L’intelligence,

l’énergie, l’effort, la persévérance doivent être encouragés, autrement

elles disparaîtront. Il est possible que dans un avenir lointain,

l’instinct social acquière un développement tel que chacun sans aucun

espoir d’un traitement de faveur soit porté à faire tout son possible

pour la société. Mais ce serait une lourde faute de vouloir dès

maintenant, avec une psychologie formée par la société présente, se

conduire comme si le dévouement était passé à l’état d’un réflexe. Un

seul critère suffit à mon avis à déterminer l’importance respective du

manuel et de intellectuel. L’intellectuel peut, avec un petit effort

d’adaptation, se faire manuel, le manuel ne peut pas remplir les

fonctions de l’intellectuel.

La justice doit consister à établir l’égalité au point de départ de la

vie. Instruction égale pour tous, possibilité pour chacun de s’élever

aussi haut que ses facultés intellectuelles et son travail persévérant

le lui permettront.

Mais bien entendu les inégalités nécessaires ne doivent pas être par

trop grandes. Même au dernier échelon social, le manœuvre doit avoir une

vie acceptable, des heures de travail réduites, un salaire suffisant

pour permettre un logement spacieux et sain, une nourriture suffisante,

des vêtements confortables; et même une culture intellectuelle

relativement élevée.

Ce dernier vœu peut à première vue paraître utopique, puisque en

l’occurrence ces «manœuvres» seraient pris parmi les moins intelligents.

En réalité, lorsque la société aura organisé sérieusement l’éducation,

les moins intelligents recevront quand même une certaine culture. Les

enfants d’intelligence inférieure, dans la bourgeoisie actuelle,

arrivent, grâce aux efforts de leurs parents, à une culture convenable.

Ce que font aujourd’hui les familles riches pour leurs enfants

disgraciés, la Société devra le faire.

Le système du _paioc_ ne m’a pas paru donner de bons résultats: il est

trop rigide et quand la répartition est mal organisée, il y a des effets

désastreux.

Rien ne peut remplacer la monnaie. Avec l’argent l’individu est libre de

vivre à sa guise, il dépense pour ce qui lui plaît, se restreint pour ce

qui lui plaît moins.

L’argent a le grave défaut de conduire à la thésaurisation et au

capitalisme. Mais cet inconvénient peut être facilement enrayé en

adoptant par exemple comme unité monétaire l’heure de travail

représentée par un ticket qui deviendrait périmé au bout de X années; de

cette façon, l’édification des fortunes serait impossible; les heures de

travail non dépensées ferait retour à la collectivité.

Le bolchevisme a presque supprimé le mariage. S’il persiste dans son

idéologie originelle, ce sera la Société qui remplacera la famille dans

la protection de l’enfant[3].

[3] Voir Mme Kollontaï, La famille et l’Etat communiste.

Cette éventualité a effrayé bien des esprits, dans notre France

routinière. On n’a pas compris que le bolchevisme ne forcera pas les

gens qui veulent conserver leurs enfants à les confier à la Société.

L’éducation deviendra nationale à la longue et par la force des choses.

Le lien du mariage rendu très fragile, l’homme se libérera le premier et

la mère à longue finira par apprécier à son tour les bienfaits de la vie

libre.

Dans le prétendu bonheur familial, il y a plus de convention que de

réalité. Souvent les époux vieillis dans le mariage, non seulement ne

s’aiment pas, mais se haïssent, c’est l’effet du tête à tête constant.

Dans la Société communiste, la sociabilité remplacera la famille: chacun

aura son cercle d’amis; des groupes se formeront pour la conversation,

la musique, les voyages. Et il est permis de croire que l’existence sera

plus agréable au sein de camarades de choix, que dans le cercle familial

imposé où souvent, on n’a rien de commun que le nom.

La libération de la femme n’est pas complète dans la Russie

révolutionnaire. Les hommes, pénétrés des préjugés millénaires tiennent

le sexe féminin pour inférieur, et les femmes, en vertu du même préjugé,

pensent qu’en effet, elles ne valent pas les hommes.

Mais l’égalité est dans la loi; c’est déjà quelque chose; la suppression

du mariage, l’obligation du travail libérant la femme des chaînes

familiales, fera le reste.

Peu à peu, des supériorités féminines se feront jour; des femmes

rendront de grands services et s’élèveront très haut dans la Société.

Pendant longtemps, le nombre des _personnalités_ féminines sera

restreint, mais peu à peu, il s’élèvera avec la conscience que les

femmes prendront de leur valeur.

Quelques années avant sa mort, Lafargue aurait dit, paraît-il: «Pourvu

que la révolution ne commence pas par la Russie!»

C’est par la Russie qu’elle a commencé. L’expérience du peuple russe

servira au monde entier. En dépit de ses erreurs, de ses fautes même, le

devoir de tous les esprits éclairés est de lui faire confiance, de

l’aider même dans la mesure de leurs moyens.

Que restera-t-il du communisme russe, l’avenir seul peut nous

l’apprendre. Mais pour une personne vraiment pénétrée du désir de

justice sociale, le devoir n’est pas douteux. Il y a, à l’Est de

l’Europe, un pays qui pour réaliser cette justice s’est attiré la haine

des privilégiés du monde entier; il faut le soutenir, et de tout notre

pouvoir.

Saint-Amand (Cher).--Imprimerie BUSSIÈRE.

Mon voyage aventureux en Russie communiste · 第 11 / 11 段