Au retour, je fais la connaissance dans la rue, d’un autre mécontent.

C’est un jeune homme, autrefois bourgeois; il a fait des études

classiques et commencé une école d’ingénieurs. La Révolution en a fait

un mécanicien pour automobiles; il porte un pardessus de toile tout

taché de cambouis. Il gagne bien sa vie, me dit-il, parce qu’il sait se

débrouiller; son métier, en outre, ne lui déplaît pas, mais la

dégradation sociale qu’il a dû subir, fait de lui un ennemi furieux du

bolchevisme.

Dans cette question des classes moyennes il y a, à mon avis, des torts

des deux côtés. Les intellectuels, ancrés dans leurs préjugés n’ont pas

voulu reconnaître la dictature du prolétariat et les ouvriers, remplis

de leurs préjugés de classe, eux aussi, ont cru pouvoir se passer des

intellectuels, ce qui est impossible à moins de revenir à la vie

primitive, qui n’est en rien désirable.

Maintenant, on me connaît au Komintern, et le matin je prends souvent

l’autobus rouge qui m’y conduit. Je remarque que dans les rues, les gens

regardent haineusement cette voiture qui transporte des fonctionnaires

détestés. Un anarchiste me dit un soir qu’on à tiré sur l’autobus et

qu’une balle l’a effleuré. Je suis porté à croire qu’il a mal vu, mais

le lendemain, je constate qu’il y a un trou rond à l’une des vitres de

l’autobus. Décidément, ce Moscou est plein de dangers.

Je profite de ce que les employés commencent à m’avoir «à la bonne» pour

demander un «propuska» qui me permette de visiter le Kremlin.

J’avais bien des fois tourné autour de cette forteresse, mais je n’osais

m’avancer jusqu’à la porte. C’est que je sentais ne pas peser lourd avec

ma petite carte violette de pensionnaire de l’hôtel Luxe; et j’avais la

hantise d’être arrêtée et oubliée en prison.

Enfin, j’ai le bienheureux papier, et l’entôlé qui, en sa qualité

d’anarchiste, n’entre pas au Kremlin et n’a pas envie d’y entrer, émet

en riant l’hypothèse que je pourrais bien ne pas revenir. Il tient à

m’accompagner jusqu’à la porte et me dit un au revoir, ému. Au premier

guichet, je montre mon «propuska», on me donne un papier rose et je

franchis deux barrages de soldats; me voilà dans la place.

Je passe sous la tour où se trouve la grosse horloge qui sonnait,

dit-on, l’_Internationale_, au début de la Révolution.

Dans une rue à droite, la maison de Lounatcharsky, très originale, est

peinte en vert, celle de Trotsky a moins de caractère; elle est peinte

en rose. Que de tristesses dans ces rues désertes; sur une petite place,

devant une chapelle, des soldats font l’exercice; là-bas, sur la fameuse

terrasse d’où Napoléon a contemplé Moscou en flammes, des enfants jouent

au ballon. De temps en temps, un employé, misérablement vêtu, passe

devant moi et disparaît bientôt dans une porte.

Je parcours la terrasse magnifique; pas de banc, mais, devant le Palais

de Lénine, il y a un chantier de bois où travaillent nonchalamment deux

ouvriers; je m’assieds sur une poutre. Le soleil radieux fait scintiller

les coupoles dorées des chapelles; les murs du Palais de Lénine,

éclatants de blancheur, renvoient une lumière crue.

Rien n’est éternel. Autrefois, cette terrasse grandiose était pleine de

dames frou-froutantes à la cervelle d’oiseau. Elles papotaient,

intriguaient, flirtaient avec des hommes aussi futiles qu’elles, et le

bonheur de tout ce monde était fait du malheur de millions d’ouvriers et

de paysans.

C’était pour eux que l’ouvrier menait la vie triste de l’usine,

travaillant sans espoir du seuil de l’adolescence, à la décrépitude

finale. C’était pour eux que les paysans vivaient comme des bêtes, sans

un rayon de culture intellectuelle pour illuminer leur existence. Enfin,

le cataclysme est venu qui a tout balayé et il n’y a plus que cet

abandon.

Evidemment, les révolutions ne sont pas belles. C’est une utopie que d’y

chercher une régénération des hommes à leur feu purificateur. Ils sont

ici ce qu’ils sont partout et j’ai retrouvé leurs égoïsmes, leurs

duretés, leurs petitesses; le sol tremble encore et pourrait bien les

engloutir; on dirait qu’ils ne s’en doutent même pas.

Quant à moi, je me sens comme une étrangère, aussi mon imagination

franchissant les distances me transporte-t-elle à Paris. Là-bas, c’est

la petite vie, ici aussi, décidément il n’y a rien qui vaille la peine

en ce monde.

J’ai visité le palais impérial qui a été transformé en musée. Dans des

vitrines, les vêtements des anciens tsars, leurs bijoux et leurs

couronnes enrichies de diamants. On dit que ces diamants sont faux, je

n’ai pas le moyen de le savoir.

Les vastes pièces sont très proprement tenues, les parquets

soigneusement cirés. Seule une odeur insupportable de harengs grillés,

la cuisine du concierge sans doute, jette le trouble; elle rappelle que

le peuple a pris possession du palais après en avoir chassé les

empereurs.

Ce concierge, en dépit de ses harengs, doit être tsariste. Avec quel

respect il ouvre les portes des appartements impériaux, avec quelle

émotion il nomme et décrit les pièces du mobilier. Au contraire, lorsque

nous passons devant les choses du régime nouveau, il dit avec dédain:

«objets soviétiques»!

Il est de fait que les Soviets ne se sont pas ruinés en frais

d’installation. Dans le riche salon où se tenait le Congrès, ils ont mis

une misérable estrade en bois blanc recouverte de papier rouge. Cela

fait un effet pitoyable; l’impression d’éphémère que l’on ne peut pas ne

pas avoir est pénible pour un communiste. Il est vrai que les bolcheviks

ont bien d’autres chats à fouetter que de s’occuper de l’effet produit

par leurs agencements sur les étrangers de passage.

Il y a dans le Kremlin de nombreuses chapelles qui datent des treizième,

quatorzième et quinzième siècles. Certaines sont fort jolies. On

restaure les peintures, on dégage les œuvres d’art que les régimes

passés avaient stupidement recouvertes de planches.

On n’accusera pas les bolcheviks d’avoir négligé l’art; ils

l’encouragent même trop, à certains égards. Le cubisme est, on le sait,

tout à fait à l’honneur à Moscou. La liberté absolue laissée à

l’imagination des artistes nous a valu jusqu’à des statues _en ficelle_!

Dans le vestibule d’un établissement soviétique, je tombe en arrêt

devant une sorte de tobogan de fer qui tient le milieu de la salle et

dont la hauteur, de cinq ou six mètres, atteint le plafond. Au centre du

tobogan sont deux cubes d’inégale grandeur; le plus grand est en bas et

le plus petit en haut. Ils sont en papier huilé et ressemblent à

d’énormes pièges à mouches. Je me creuse la cervelle à chercher le sujet

de cette construction bizarre; ne trouvant pas, j’avise un voisin.

--Que diable est-ce que cela?

--Cela, me dit d’un ton plein de respect mon interlocuteur, c’est la

Troisième Internationale!

--Vraiment!

--Oui; et le petit cube du haut c’est le Comité Exécutif!

Je me retiens pour ne pas pouffer; c’est de la folie toute pure; et il

paraît que le générateur de cette merveille la voulait édifier sur une

place de Moscou, elle aurait atteint une hauteur de trois cents mètres.

Le bolchevisme, telle la cornue de Nicolas Flamel, recèle les substances

les plus hétéroclites; le bien avec le mal, le progrès avec la démence.

Je suis peu allée au théâtre. La première période de mon séjour

coïncidait avec les vacances, les théâtres étaient fermés. J’étais

encore à Moscou quand ils se sont ouverts; mais je n’avais plus d’argent

et personne ne s’intéressait assez à moi pour me donner des billets.

J’ai assisté cependant à un concert et à un ballet russe. Le concert

n’avait rien de remarquable, sauf que j’y pus voir dans le public la

bureaucratie qui s’essayait dans son rôle nouveau de classe dominante.

On chanta du classique et à la fin un comique dit des vers où on

raillait les commissaires profiteurs; malheureusement c’était en russe

et je n’avais personne pour me traduire.

Une autre fois, j’ai grelotté pendant deux heures dans une salle glacée,

à attendre un ballet annoncé pour huit heures et qui ne commença qu’à

dix. Le public, lui, ne s’impatientait pas; les gens bavardaient et

riaient; bah huit heures cela veut dire ce soir. Il faut être un

occidental pour être constamment pendu à sa montre. Autant être ici

qu’ailleurs, nitchévo!

Le ballet est très bien conçu et digne d’une meilleure scène. Le numéro

le plus original est: _la marche funèbre de Chopin_. Un jeune homme dit

d’abord des vers sur cette composition musicale, puis le rideau se lève.

Au fond de la scène, une jeune fille, couchée sur un lit blanc, couvert

de fleurs; elle vient de mourir. Devant le lit une petite fille

agenouillée prie; à côté les parents en des attitudes de désespoir.

Au devant de la scène, le passé de joie; jeunes filles et jeunes gens

vêtus de blanc dansent des rondes. Mais la mort au visage affreux, à la

robe sanglante arrive; l’un après l’autre, les danseurs tombent à terre

et elle les étrangle en grimaçant un rictus féroce.

Le public applaudit ce numéro, mais il ne le redemande pas; il préfère

des danses espagnoles fort banales qu’il couvre d’applaudissements et

rappelle plusieurs fois.

En Russie, la profession de danseuse n’a pas le cachet d’immoralité

qu’elle conserve encore chez nous. C’est un art comme un autre et on

l’apprécie beaucoup. La petite fille de la donneuse de journaux de

l’hôtel Luxe s’exerce à danser dans la salle de lecture. Comme elle n’a

pas de musique elle chante une chanson pour marquer la mesure. La mère

est très fière de sa «ballerine» qui n’a que six ans.

Voilà que je commence à me faire des relations. Un soir je suis allée

chercher un pot d’eau bouillante à la cuisine; j’ai disposé sur ma table

recouverte d’une nappe blanche ma théière et mes tasses aux armes de la

République des Soviets, j’ai sorti une boîte de lait condensé que je

traîne depuis Berlin; un reste de sucre: je reçois!

Deux hommes viennent me voir; j’ai fait leur connaissance chez le

fonctionnaire dont je parle plus haut. Nous parlons de Moscou, de la

Révolution, etc., au bout d’une heure ils s’en vont.

Une angoisse m’étreint de cette conversation. Evidemment je comprends

que je ne suis qu’une révolutionnaire théorique et que je manque

d’estomac. Un des hommes a été président d’un tribunal révolutionnaire;

il se complaît dans la terreur. Parmi les hommes de notre

Quatre-Vingt-Treize il apprécie surtout Carrier; il trouve que ses

bateaux à soupape étaient «un système très ingénieux» et qu’il faudrait

imiter!

Je conçois la terreur comme une nécessité; mais je pense qu’il faut ne

l’employer que le plus rarement possible et ne jamais y prendre plaisir.

Lorsqu’on prodigue la mort, les gens s’y habituent comme à toute autre

chose et elle ne remplit plus son office qui est d’épouvanter l’ennemi.

Mais je ne connais la terreur que par les livres; mon contradicteur a

été officier, il a fait la guerre et la vie humaine, qui me semble à moi

la chose la plus précieuse ne compte pas pour lui.

Le sommeil ne vient pas cette nuit-là; pourquoi? N’ai-je pas au cours de

ma vie de militante entendu des centaines de conversations semblables;

combien de gens n’ai-je pas entendu fusiller en paroles et moi-même

combien de fois ne l’ai-je pas été? A Paris, cela me faisait rire parce

que je savais bien qu’il ne s’agissait que d’un jeu; la chose

viendrait-elle jamais, en tout cas elle était très loin.

Ici on ne joue pas et sous les rues noires de la ville, il y a des caves

où on pleure, où on désespère, où on meurt. Décidément j’ai besoin de

tout un cours de révolution.

La terreur, à Moscou, est très intelligemment organisée. Point de ces

charrettes pleines de condamnés qui longeaient en 1793 notre rue

Saint-Honoré; on n’exécute pas sur la place Rouge comme notre Révolution

exécutait sur la place de la Concorde. Durant tout mon séjour je n’ai

jamais vu tuer personne. J’entendais seulement dire que, la nuit

précédente, on avait fusillé tel ou tel. Les Russes d’aujourd’hui sont

plus psychologues que ne l’ont été nos ancêtres de la fin du XVIIIe

siècle.

Tous les révolutionnaires russes ne sont pas insensibles.

Il y a eu des bourreaux qui sont devenus fous d’épouvante; d’autres sont

tombés malades. Aussi un Allemand, mon voisin de palier, à qui

j’apprends un peu de Français, répète volontiers, lorsque la donneuse de

journaux chante notre _Carmagnole_:

Tous les bourgeois on les pendra.

--Oui, on les pendra, mais il faut des spécialistes!

J’ai demandé mon passeport depuis longtemps, mais, par malheur,

Souvarine est parti à Berlin; je n’ai plus personne pour me _pistonner_,

alors on me fait attendre. Tous les deux ou trois jours, je vais

harceler les bureaux du Komintern; rien n’y fait.

Et je n’ai plus d’argent. Il m’en faudrait absolument cependant; je

mange très peu de ce qu’on me donne et j’ai faim. Je sais que le

«komintern» donne de l’argent aux délégués pour le retour; si je

demandais une avance? Je prends d’abord conseil d’un camarade.

--Ne faites pas cela, dit-il, ce serait très mal apprécié. On vous

entretient; donc vous ne devez pas avoir besoin d’argent; si vous ne

pouvez pas vous en passer, c’est que vous n’êtes pas communiste.

--Que faire, alors?

--Vous avez bien quelques babioles; venez avec moi demain matin, j’ai un

vieux pantalon de l’armée rouge; nous irons vendre au marché.

C’est un marché en plein vent, tout au bout de la ville. Il y a là de

tout: de la viande et des pendules, du beurre, des chaussures neuves et

d’occasion, des vêtements, etc. D’anciens «bourgeois» viennent là vendre

leurs bijoux, les bibelots qui ornaient leurs salons. Mais il y a peu de

belles choses; depuis quatre ans que la Révolution dure, ils ont eu le

temps de tout vendre.

Comme chez nous, les pauvres «Crainquebille» sont persécutés par la

tchéka en uniforme; elle parcourt à cheval le marché et disperse les

petits marchands; je suis humiliée et attristée, mais je prends le parti

de rire de mon malheur.

Sur les conseils du camarade qui m’accompagne, j’ai retiré l’étoile

soviétique que je porte à ma casquette. C’est une honte d’aller

_spéculer_; on ne traîne pas au marché l’insigne du communisme.

J’ai sur mon bras ma chemise, une chemise d’homme que je porte pour la

commodité et que j’ai achetée à Berlin. J’ai aussi les cigarettes que

m’a octroyées le «Luxe»; je ne fume pas. J’ai des boîtes d’allumettes,

une savonnette fine de Berlin, un cahier qu’on a acheté pour moi en

Lettonie.

Je me fais à moi-même un piteux effet; pour attirer l’attention sur mon

magasin portatif je crie: «Roubachka» chemise; sans doute je prononce

très mal, car on rit; je prends le parti de rire aussi et on m’appelle

«Américanska» l’Américaine. Au bout de dix minutes, j’ai tout vendu;

vingt mille roubles la chemise, quinze mille roubles les cigarettes;

quinze mille roubles le savon; je suis riche.

De mes marchandises il ne me reste que le cahier; c’est en vain que je

l’ai offert, personne n’en a voulu; «Ia nié pichou», je n’écris pas;

telle a été la réponse générale. J’en ai conclu que le Gouvernement des

Soviets a encore beaucoup à faire pour la culture du prolétariat.

Le camarade a vendu cinquante mille roubles son pantalon de soldat, nos

porte-monnaie sont pleins d’argent. Allons à la «stolovaïa» dis-je

enthousiasmée. Mon camarade se décide, mais je lui fais l’effet du démon

tentateur toujours prêt à entraîner dans le péché la pauvre humanité.

Ce qui me met du baume dans le cœur, c’est que j’entrevois de futures

visites au marché. Toutes les semaines je touche des cigarettes, des

allumettes; j’ai l’espoir de toucher un savon; j’irai vendre tout cela,

et même au besoin un costume tailleur, j’en ai deux; la petite montre

que j’ai achetée à Berlin. Avec l’argent je pourrai me payer à l’infini

des cacaos avec des petits pains à la crémerie de la Tverskaïa. Je me

sens prise du génie de la spéculation!

Tout de même, j’ai hâte de partir; mon inaction me pèse; elle fait que

les conditions matérielles de la vie tendent à occuper la place

prépondérante dans mon esprit; et j’ai dit combien elles sont mauvaises.

Je souffre du froid. Il y a bien le chauffage central au «Luxe», mais on

ne chauffe qu’un jour sur trois. J’ai pu obtenir de troquer mon

caoutchouc satiné contre un manteau d’hiver. Après avoir passé par un

certain nombre de bureaux, j’ai obtenu le sésame qui m’a ouvert les

«Galeries Lafayette» de l’Hôtel Luxe. Ce n’est pas grand. Il y a là,

accrochés à des penderies, des vêtements pour hommes et dames. Mon

ex-fils le dictateur s’est déjà fait habiller; il est tout fringant dans

son complet noir. Je choisis un manteau de gros drap; il est

terriblement lourd et je suis écrasée, mais au moins je n’ai plus froid.

Les quelques camarades avec qui je pouvais causer un peu s’en vont un à

un, et moi je reste. Je remue ciel et terre pour qu’on me donne mon

passeport; enfin, un soir, on m’annonce que je pars le lundi suivant. Je

n’ose y croire, on a remis déjà quatre ou cinq fois mon départ.

--Non, me dit le camarade, cette fois vous partez pour de bon; la

personne à qui on a promis de donner votre passeport est de celles qu’on

ne berne pas.

--Qui donc est-ce?

--Trotsky.

--Ah!

En effet, le samedi on me remet mon passeport et le lundi matin je vais

au «Komintern» toucher l’allocation pour le voyage. Dans l’antichambre,

je trouve le commissaire qui m’a fait à X... des promesses qui ne se

sont pas réalisées. Il commence par me reprocher mon départ; la Russie a

besoin de médecins, je dois rester. Ensuite, il trouve à redire à ma

casquette d’homme: «La femme, dit-il, ne doit pas ressembler à l’homme,

elle a une mission de charme», etc. Je suis atterrée. Faut il avoir fait

trois mille kilomètres pour retrouver les clichés des esprits

rétrogrades de Paris. Et moi qui m’imaginais la Russie tellement avancée

que j’avais peur de ne pas l’être assez.

Je répondrais bien comme il le faut à ce bolcheviste qui est si peu

féministe, mais j’ai peur de lui. C’est un commissaire, et bien que

j’aie dans ma poche mon passeport et les six mille marks qu’on m’a

alloués pour le retour, je sais qu’il n’aurait qu’un mot à dire pour

qu’on m’empêche de partir. C’est pourquoi je me contente d’une

échappatoire.

--Oh! vous savez, _Monsieur_, je ne suis plus jeune et je considère ma

mission de charme comme terminée.

Mais il ne veut pas me lâcher; il me reproche l’argent que j’ai coûté

aux Soviets et me dit que mon devoir est de rester en Russie. «Si les

conditions sont mauvaises, fait-il, vous devez les supporter.»

J’ai à Paris mon cabinet de médecin, ma situation...

--Qu’est-ce que tout cela!

Mais on appelle le commissaire; j’en profite pour m’esquiver sans

demander mon reste.

En bas est l’autobus rouge où je monte pour la dernière fois le cœur

ulcéré. Il pleut; à la lumière grise qui tombe du ciel bas, Moscou

m’apparaît infiniment triste. Les strophes d’un cantique qu’on me

faisait chanter dans mon enfance me reviennent en mémoire:

«Tout n’est que vanité,

«Mensonge, fragilité.»

Vérité profonde; tout n’est que vanité; rien dans la vie ne vaut la

peine, et plus pessimiste encore que le moine du Moyen Age je n’excepte

pas Dieu de la vanité universelle, parce que je sais que Dieu est

humain.

Ma tristesse s’en va vite; la vie, l’humanité, est-ce que je ne les

connais pas? J’ai l’expérience et je sais que si le but est illusoire,

l’action est un besoin. Je ne voudrais pas de la vie de ces petits

bourgeois penchés sur leurs gains; ils sont acariâtres, maussades,

tandis que moi, malgré toutes les pierres du chemin, je sens que

j’aimerai la vie quand même, jusqu’à la fin.

Et je relis en pensée les réflexions du Candide, de Voltaire. «Je me

demande, dit Candide, s’il ne vaudrait pas mieux être pendu, puis

disséqué, ramer aux galères, etc., plutôt que de m’ennuyer dans cette

vie tranquille.»

Je pense comme Candide, c’est pourquoi, tout en étant bien heureuse de

quitter la Russie, je ne regrette pas d’y être allée.

Au diable la tristesse, je m’en vais ce soir; c’est un jour de joie. Je

vais écorner l’allocation du «Komintern» à la «stolovaïa» pour quitter

la Russie sous une bonne impression alimentaire. L’après-midi est

remplie par un tas de formalités. Je dois aller au Bureau de

l’alimentation toucher la nourriture du voyage. Les anarchistes me

suivent partout; car ils savent bien qu’il leur en reviendra quelque

chose. A eux ma livre de caviar de mauvaise qualité; à eux ma demi-livre

de beurre. Je n’emporte que le sucre, un énorme morceau de deux cent

cinquante grammes que les employés ont négligé de casser, le thé, le

pain et le gruyère qui est mangeable. On m’a donné un faux état civil

que j’apprends par cœur; c’est la quatrième fois que je change de nom

depuis Paris.

Je suis si heureuse que je m’oublie jusqu’à danser sur le palier; les

deux anarchistes d’un ton aigre-doux, m’observent que ce n’est pas poli

et surtout pas prudent. Ils ont raison; je modère mes transports.

D’ailleurs un docteur allemand vient réfréner mon expansion. Il me dit

un adieu plein de tristesse et me serre la main comme à l’enterrement.

Au moins, fait-il, écrivez-moi... les camarades, on les voit s’en aller

et après, on ne sait plus ce qu’ils deviennent. Je promets d’écrire dès

que j’aurai quitté la Russie.

Je suis émue, mais je chasse vite les sombres pressentiments que le

docteur m’a suggérés. Pourquoi m’arriverait-il malheur? Bien d’autres

que moi sont revenus de Russie; je reviendrai aussi.

Le soir une magnifique limousine vient me prendre à l’hôtel. Un

Allemand, qui était mon voisin de palier monte avec moi; Nous devons

voyager ensemble jusqu’à Berlin.

CHAPITRE III

Le retour

Enfin je connais les douceurs du wagon diplomatique! Il n’est pas

extraordinaire, ce n’est même qu’une voiture de deuxième classe et en

outre, comme la République des Soviets est pauvre, il est éclairé à la

bougie. Je ne suis pas encore contente; car, au lieu de me laisser

choisir ma place, on m’a mise d’autorité dans un compartiment avec des

dames que je ne connais pas. Mais enfin je me reporte à mon voyage en

sens inverse et je me trouve en comparaison parfaitement heureuse.

Une fois le train parti, je lâche les dames pour aller retrouver le

camarade allemand, il est dans le compartiment des courriers.

On entonne l’air des Soviets; il a quelque chose de religieux et je me

sens remuée jusqu’au fond de l’âme. J’oublie le commissaire de K., les

bureaucrates désagréables, les mauvais camarades; les mille misères de

mon séjour. J’ai un instant l’impression de faire partie d’une armée

immense qui marche à la conquête du monde nouveau.

Nous quittons la Russie et j’ai un peu peur, sachant que je dois passer

par le même chemin qu’à l’aller. Je me rassure en me disant que cette

fois je suis légale. J’ai un passeport et quel passeport; il est couvert

de prestigieux cachets.

A la frontière les courriers diplomatiques nous quittent; nous sommes

seuls, l’Allemand et moi. Pas d’incidents durent le parcours des petits

Etats; on m’a demandé mon passeport; je l’ai montré, il est excellent.

Tout de même je me sens soulagée d’un grand poids lorsque j’arrive en

Allemagne. Ouf! Le danger est fini; si je savais mieux l’allemand

j’entonnerais volontiers le _Deutschland über Alles_. Au buffet de la

gare frontière qui est très bien installé, nous commandons un bon dîner;

il faut bien oublier Moscou.

Quel drôle d’homme que cet Allemand! Comme je lui avais fait remarquer

la longueur des formalités à la douane, il m’a dit: «L’Entente, votre

Entente!» Maintenant je dis que le pain est noir; il fait: «Versailles!»

Comme si c’était ma faute!

Mais nous reprenons le train; c’est un train omnibus et je remarque qu’à

chaque station mon compagnon descend, l’air agité. Qu’a-t-il donc?

Comme nous approchons de L..., il me dit d’un ton tragique:

--Etes-vous ferme, énergique?

--Ferme? pourquoi?

--Parce que nous allons être arrêtés: j’ai vu les fileurs du train; ils

nous suivent depuis la frontière.

Je rassemble tout ce que j’ai de fermeté. Arrêtée, en Allemagne, ce

n’est pas très dangereux: j’en serai quitte pour quelques jours de

prison, mais enfin j’aurais préféré voyager tranquillement.

Mon camarade reprend:

«Il est possible que moi seul sois arrêté, si cela arrive, vous irez à

Hambourg.

--Oui.

--Vous vous rendrez chez le camarade X, telle rue, tel numéro et vous

direz que je suis pris.

--Bien...»

Je veux écrire le nom et l’adresse; il m’arrête du geste et dit: «On

n’écrit jamais; apprenez par cœur.»

C’est un nom allemand, une adresse assez longue; je les répète un grand

nombre de fois de suite comme font les enfants. Mais impossible de rien

retenir; le camarade se met en colère et dit: «Vous n’avez donc pas de

cerveau?»

Mon voyage aventureux en Russie communiste · 第 9 / 11 段