Les membres s’y rendent en groupes; jeunes gens et jeunes filles, au pas
militaire. Quatre ou cinq mille personnes environ dans la salle. Tout le
monde est très mal habillé, mais fort gai. On ne dirait pas que toute
cette jeunesse mange du pain noir et pas grand’chose avec; ils n’ont pas
l’air de souffrir, ils rient et chantent en attendant l’ouverture de la
séance.
Pas une femme sur l’estrade. Le président ouvre le congrès, puis Trotsky
s’avance, soulevant dans l’assistance des tempêtes de bravos. Il parle
de l’ultimatum de la Pologne et de la guerre qui menace. C’est la
France, foyer des idées nouvelles autrefois et aujourd’hui boulevard de
la réaction, qui excite la Pologne à faire la guerre à la Russie. Elle
veut à tout prix empêcher le communisme de s’organiser.
On dit Trotsky très éloquent, mon ignorance de la langue m’empêche de
m’en rendre compte, je constate seulement qu’il parle avec beaucoup de
chaleur.
J’assiste aussi au «Comité Exécutif des Soviets». Il se tient dans une
salle toute ronde d’un palais du Kremlin. Partout des drapeaux et des
bannières rouges avec des inscriptions communistes. Devant chacune des
nombreuses fenêtres, le buste ou le portrait d’un précurseur de la
Révolution. Au fond de l’estrade de bois qui n’est pas encore achevée,
un énorme buste en plâtre de Karl Marx.
Rien du protocole de nos assemblées parlementaires. Sur l’estrade le
président, le camarade Kalénine, est en casquette, il fume la pipe.
Beaucoup d’autres dignitaires fument la pipe également.
Pas de femmes sur l’estrade à part les dactylos qui vont et viennent,
des papiers à la main.
Dans l’hémicycle, à gauche, je vois une vieille dame aux cheveux blancs;
Alexandra Kollontaï est debout auprès d’elle, dans une attitude pleine
de respect. C’est Mme Lénine; je la reconnais de suite, parce qu’on m’a
dit qu’elle a une maladie dont le diagnostic est facile à faire.
Bientôt on fait sortir tous les invités, Mmes Lénine et Kollontaï
sortent aussi; il y a séance secrète. Il s’agissait, me dit-on le
lendemain, d’une affaire très grave. Des ingénieurs, employés à
l’électrification de la Russie, ont saboté le travail. On les a arrêtés;
ils seront fusillés pour l’exemple.
On devient indulgent pour le désordre russe lorsqu’on voit combien le
pays est rempli d’ennemis, à l’intérieur comme à l’extérieur.
L’hostilité des classes moyennes, que l’on disait enrayée, ne l’est pas,
tant s’en faut. Que d’intellectuels n’ont accepté de servir la
Révolution que pour détruire son œuvre en détail.
Après des démarches multiples, j’ai pu me procurer un billet pour le
«Soviet de Moscou». Je suis juchée tout en haut dans une tribune; on ne
me fait pas honneur. Ce qui est plus fâcheux, c’est qu’à cette place, il
n’y a autour de moi que des ouvriers qui ne savent pas un mot de
français et que de cette façon je ne puis obtenir aucune explication.
Là non plus, pas de femmes sur l’estrade, seuls des hommes prennent la
parole.
La tribune est d’abord occupée par un vieillard à barbe blanche;
j’apprends le lendemain que c’est un menchevik. Trotsky vient ensuite;
il est ovationné; son discours porte sur la guerre éventuelle avec la
Pologne qui est la question brûlante. Tout ce que je peux saisir, c’est
que derrière la Pologne il y a la France. C’est la France qui pousse à
la guerre. Ce pays qui est aujourd’hui le plus réactionnaire du monde,
voudrait anéantir la Russie communiste; mais l’armée rouge est là.
Il y a ce dimanche matin une revue sur la place Rouge. Je m’y rends,
mais un barrage de soldats m’arrête, impossible de passer sans
«propuska». Il faut à Moscou des «propuska» pour la moindre réunion:
précaution contre les attentats. Je retourne à l’hôtel, mais le
«commandant» du bureau 34 qui m’est décidément hostile--pourquoi? Dieu
le sait--me refuse. A force d’insister, je finis par obtenir le papier
et me voilà dévalant la Tverskaïa vers la place Rouge. Je montre mon
«propuska»; il paraît qu’il n’est pas bon. Pourquoi? je finis par m’en
rendre compte. Tout le monde a un «propuska» écrit à l’encre rouge; le
mien est écrit à l’encre noire; donc le soldat ne sait pas lire; seule
la couleur de l’encre le guide, j’insiste: je prononce le sésame qui, en
théorie, doit m’ouvrir toutes les portes: «la délégat» (je suis
déléguée). On m’envoie à un officier qui par bonheur sait lire, il me
laisse passer.
Il y a une élévation de terrain en bordure du Kremlin; elle est remplie
de tombes: on a enterré là quelques étrangers morts dans les batailles
révolutionnaires et aussi des délégués au dernier Congrès International
qui ont péri récemment dans un accident de chemin de fer. Le public
s’entasse sur ce terre-plein pour assister à la revue.
Il y a soixante mille soldats, parmi lesquels, je l’ai dit, deux cents
femmes, tous bien équipés: tunique kaki descendant jusqu’aux pieds,
casque pointu en toile kaki, orné d’une étoile soviétique en laine
rouge. Pas de galons; seuls le drap et la coupe des vêtements désignent
les officiers supérieurs.
Devant le Kremlin on a aménagé une tribune pour les orateurs; un délégué
allemand, puis Trotsky haranguent l’armée qui manifeste par des hourrahs
son approbation.
Mes deux ex-fils que je rencontre là sont choqués de ce que cette armée
ressemble aux autres. J’essaie de leur expliquer qu’il n’y a pas
plusieurs façons de transformer une cohue en une force agissante. Un
révolutionnaire doit préférer voir, au service de ses idées, l’armée qui
marche à la victoire que la foule émeutière vouée à l’écrasement.
Le spectacle de Trotsky acclamé par les soldats me rappelle des
lectures; je pense aux revues de Quintidi, de Bonaparte, sur la place du
Carrousel. Le rapprochement n’est pas de nature à me choquer; pourvu que
Trotsky reste dans les idées qui l’ont porté au pouvoir. Je n’ai pas le
préjugé de la forme du Gouvernement: une République peut être très
réactionnaire, par exemple la République Française au moment où j’écris.
Trotsky a des qualités de conducteur d’hommes, parmi lesquelles une
énergie et une activité rares; et je ne suis pas de ceux qui, au nom
d’un fatalisme qu’ils attribuent à Marx, nient la valeur des hommes et
leur influence sur les événements. L’homme ne peut rien en l’absence des
circonstances; mais les circonstances sans les hommes capables de les
accoucher n’enfantent rien. Nous avions eu en France, en 1919, une
situation révolutionnaire: si un Lénine et un Trotsky possédant la
confiance des masses avaient existé chez nous, nous serions probablement
à l’heure actuelle un état communiste.
Après les discours, l’armée défile; l’infanterie avec son bataillon de
femmes-soldats, les mitrailleuses, l’artillerie légère, le génie, les
tanks.
En marchant, l’armée chante des chansons révolutionnaires. Voici ce que
j’ai pu en retenir:
LA CHANSON DES SOVIETS
I
Ecoute ouvrier
La guerre est commencée
Laisse-là tes outils
Prépare-toi à marcher
Refrain
Hardis au combat nous irons
Pour les Soviets
Ensemble nous mourrons
En luttant pour eux.
II
Voilà les tranchées
Les balles sifflent
Les obus explosent
Mais l’armée rouge ne se rend pas
III
Vive notre Lénine
Le chef de l’Internationale
Vive notre Trotsky
Le chef de l’armée Rouge
Cette chanson, me dit-on, a pris le Pérékop, une forteresse très
importante de Crimée.
Voici maintenant la chanson des marteaux, ou plutôt ce que j’ai pu en
retenir:
Nous sommes les forgerons
D’un monde meilleur
Nous forgeons le fer sur l’enclume.
Lève-toi, lève-toi marteau dur
Lève-toi et frappe au cœur
Les ennemis de la Révolution.
L’armée rouge comprend outre l’infanterie, la cavalerie, le génie et
l’aviation; une sixième arme, la propagande; Trotsky renouvelant
Saint-Just, va enflammer de sa parole les armées au combat; il parle
jusque sous les balles. Un grand nombre de militants, hommes et femmes,
sont chargés de missions analogues.
On m’a dit de me tenir prête à onze heures et demie pour aller visiter
un établissement d’enfants.
Nous allons d’abord au siège de la section féminine du Parti; un grand
bâtiment plein de bureaux où travaillent des femmes de tous genres. Je
revois l’ancienne paysanne aux traits énergiques; bientôt arrive la
camarade qui doit nous conduire et qui est l’inspectrice générale des
établissements d’enfants. Elle ne ruine pas la République des Soviets
par sa coquetterie, la pauvre femme: elle porte des vêtements de hasard,
ses chaussures sont déchirées. Sans doute elle a mal aux dents, car elle
porte un mouchoir blanc en mentonnière. Après une de ces longues
attentes auxquelles je commence à m’habituer, l’auto demandée arrive.
J’y prends place avec ma conductrice et quelques dames qui ont voulu
profiter de l’occasion.
L’Institution est à soixante kilomètres, nous sortons de Moscou et nous
nous engageons bientôt dans une magnifique forêt de sapins; la route est
très belle. En chemin, l’inspectrice générale avoue qu’elle n’a pas
mangé depuis la veille. Je ne puis offrir à la pauvre camarade que
quelques morceaux de sucre oubliés dans mes poches; elle les mange.
Cette femme est encore une de ces héroïnes obscures qui, si elles
étaient plus nombreuses, assureraient le succès du communisme.
Notre auto file avec rapidité, nous traversons des villages et sur notre
passage les paysannes, prises d’une peur tout à fait comique, se sauvent
dans leurs maisons.
Les villages ne semblent pas misérables. Nous sommes dans la province de
Moscou et la récolte, surtout la récolte des pommes de terre, a été très
abondante. Les maisons sont uniformément faites de troncs d’arbre
disposés en travers; elles ont de nombreuses petites fenêtres d’un effet
gracieux. Tout le monde est sordidement habillé et pieds nus.
Bientôt il faut s’arrêter dans les villages; le chauffeur ne sait pas le
chemin et doit demander. Les paysans, la première impression passée,
sortent, et les enfants, plus hardis, s’accrochent à notre voiture. On
donne à l’un la permission de monter pour nous montrer le chemin; il
nous guide pendant deux ou trois kilomètres.
Les routes sont fort belles, je l’ai dit, malheureusement il n’y en a
pas beaucoup; mais cela n’embarrasse pas notre chauffeur, qui engage
l’auto à travers champs. Nous sommes effroyablement cahotées, mais j’ai
déjà fait mon apprentissage sur les pavés de Moscou et je ne m’en fais
pas... nitchévo!
Après bien des détours nous arrivons enfin au monastère où est la
colonie. C’est une construction sans caractère, sauf la chapelle, qui
est byzantine. A notre entrée des enfants, filles et garçons, accourent
et un jeune pensionnaire, avisé entre tous, s’écrie: «Voilà les femmes
de Lénine!» Fichtre!
Mais les nonnes viennent à nous; elles sont vêtues de noir et leur
costume rappelle plutôt la paysanne que la religieuse; nous descendons
de voiture.
Le monastère a gardé en partie son ancienne affectation. On a renvoyé la
supérieure et conservé les sœurs; la colonie d’enfants a été jointe au
couvent en une manière de symbiose.
On nous fait entrer dans une pièce qui servait autrefois de salon à la
Mère supérieure. L’ameublement est fort simple: buffet en bois jaune,
canapé et fauteuils recouverts d’étoffe. Cela ressemble à un salon petit
bourgeois; mais les murs blanchis à la chaux donnent une note très
pauvre.
On a prévenu le directeur, il vient nous recevoir. C’est un homme encore
jeune; il est vêtu d’un paletot de toile et chaussé de hautes bottes, le
tout maculé de boue; il revient des champs. En dépit du costume, cet
homme n’a rien de paysan, il ressemble à un ingénieur agronome,
l’expression de son visage est très intelligente.
Il y a, nous dit-il, dans la colonie, deux cent soixante enfants. Tout
d’abord l’établissement était dirigé par un Soviet composé des
professeurs, des habitants du village et même de quelques élèves. Cela
marchait très mal, les paysans intriguaient, on montait la tête aux
enfants contre les professeurs qui ne plaisaient pas: la zizanie était
en permanence.
Le Gouvernement a dissous le Soviet et nommé un directeur responsable:
depuis ce temps, la colonie prospère.
Une partie des nonnes, elles sont deux cents, s’occupent des enfants.
Elles leur apprennent à coudre, à fabriquer ces bottes de feutre que les
Russes portent en hiver.
J’ai vu un enfant de dix ans qui est déjà un bon petit cordonnier. Il
montre avec fierté la paire de bottes qu’il vient de terminer.
Je ne suis pas enchantée. Je préférerais voir cette colonie d’enfants
pauvres sous les aspects d’un brillant lycée. Si on a fait la
Révolution, n’est-ce pas pour mettre les pauvres au niveau des riches?
J’apprends aussi que les enfants travaillent aux champs, et cela ne me
plaît pas beaucoup non plus, surtout quand je vois que les salles de
classe ne sont pas encore organisées; il est vrai que nous sommes dans
la période des vacances.
Il y a une grande salle avec une scène. On apprend aux enfants à jouer
la comédie: c’est plus intellectuel.
Tout est très proprement tenu, mais incroyablement pauvre. Dans les
dortoirs, des lits en bois blancs très bas et pauvrement garnis d’une
paillasse. Dans un atelier, des petites filles, sous la direction des
religieuses, se fabriquent avec des bouts de chiffon et de la bourre de
laine, des couvertures pour l’hiver.
Les enfants sont fort mal vêtus, mais ils paraissent en bonne santé.
Dans la cour ils nous entourent et nous sourient.
Le directeur paraît très fier de son œuvre à laquelle il se donne tout
entier. Avec la culture des terres du monastère, il arrive à faire
marcher la colonie en coûtant très peu au Gouvernement. Cette année, la
récolte des pommes de terre, des choux et des carottes a été très
abondante.
Naturellement nous demandons à voir aussi les nonnes. Nous visitons
leurs ateliers où nous les trouvons occupées à broder des étoffes avec
lesquelles elles confectionnent des sacs à main fort jolis. Elles
peignent aussi des miniatures sur des couvercles de bonbonnière. Sur les
murs de l’atelier il y a des tableaux religieux qui sont leur œuvre.
Autrefois, elles vendaient le produit de leurs travaux; maintenant, il
va au Gouvernement.
Plus loin, d’autres nonnes, moins favorisées, fabriquent des espadrilles
en corde pour les mineurs du Don. Leur atelier est fort triste et la
poussière continuelle rend le travail très malsain.
Dans la cour, les sœurs cordières filent le chanvre avec un métier à
pédale. La durée du travail est de huit heures pour tout le monde.
Nous demandons à une religieuse si elle regrette son ancienne vie. Elle
nous répond qu’elle était au couvent depuis vingt ans. Elle s’occupe
avec plaisir des enfants parce que c’est une bonne œuvre, mais elle
verrait avec joie le couvent redevenir ce qu’il était avant.
On n’a pas formellement interdit aux nonnes leurs pratiques religieuses,
mais on s’est arrangé pour faire coïncider les heures du travail avec
celles des offices. Les sœurs ont renoncé à la chapelle, et beaucoup
s’émancipent jusqu’à sortir du couvent pour accompagner les enfants dans
les musées et les excursions.
Les religieuses se sont méprises sur le caractère de notre politesse;
voilà qu’elles se concertent pour nous envoyer une délégation, afin que
nous leur fassions rendre leur supérieure: le directeur doit intervenir.
La Révolution n’est pas nécessairement grossière et brutale, mais tout
de même elle est la Révolution.
Après la visite, le dîner. On nous sert au réfectoire, dans la vaisselle
des religieuses qui est très belle. Les nonnes, curieuses, viennent tour
à tour à la porte regarder manger «les femmes de Lénine».
Notre repas est composé d’une soupe au poisson, d’un plat de riz au
lait; pour dessert on a du fromage blanc avec du sucre. Tout est sain et
bien préparé. Quant à l’inspectrice, elle savoure ce festin qui est une
vraie aubaine pour elle. D’ailleurs, il y a vingt-quatre heures qu’elle
n’a pas mangé.
Cette sympathique inspectrice a de l’ambition; elle voudrait étudier à
l’Université Sverlof pour devenir une propagandiste politique. Elle fait
valoir son âge encore jeune: vingt-neuf ans; elle en paraît quarante.
Les camarades la dissuadent; elles lui disent qu’elle manque de la
persévérance nécessaire et que l’étude l’ennuierait bientôt.
Le soir tombe, nous remontons en auto et partons. Nous arrivons bientôt
à une rivière sur laquelle est un pont de planches à moitié pourries; il
faut descendre. Nous franchissons le pont et la voiture vide passe
ensuite. Le Dieu des nonnes nous protège; il n’y a pas d’accident.
En route, j’ai le plaisir d’assister à une séance d’application du
système D. Sans prévenir, le chauffeur a stoppé; au loin des paysans
travaillent au milieu d’un champ; il va les trouver. Pour quoi faire?
Nous allons le savoir tout de suite. Les paysans arrivent avec des sacs
de pommes de terre; ils en emplissent l’auto à tel point que nous ne
savons plus où mettre nos jambes. En échange des pommes de terre, le
chauffeur donne du _naphte_ (pétrole brut) dont il a plusieurs bidons.
Une camarade veut protester, mais l’homme répond que le naphte est à
lui; il l’a économisé; Dieu veuille le croire.
Enfin, tard dans la soirée les pommes de terre et nous arrivons sans
encombre à Moscou.
Munie d’une recommandation, je me rends un jour au commissariat de
l’hygiène qui occupe un grand bâtiment dans une rue proche de la
Tverskaïa. L’édifice est incroyablement bondé d’employés; c’est une
véritable foule dans les escaliers aux heures de rentrée et de sortie.
J’attends pendant deux heures le docteur Kallina qui n’est pas encore
rentré. Pour atténuer mon énervement je cause avec les dactylos; il y en
a deux qui savent le français. L’une est farouchement anticommuniste.
Tout le mal, dit-elle, vient de ce qu’on n’a pas écouté les menchevicks;
on est allé trop loin et maintenant il faut revenir en arrière. Elle
tape avec colère sur un tas de journaux empilés sur son bureau.
Lorsqu’on lit cela, dit-elle, on croit que tout est très bien; la
vérité, vous l’avez sous les yeux, n’est-ce pas? Et puis,
continue-t-elle, quand on n’est pas de l’avis du Gouvernement, on vous
arrête, on vous tue, même; c’est la terreur.
Je m’étonne que sachant cela, elle puisse parler avec ce sans-gêne,
devant une demi-douzaine de personnes. Le fatalisme russe peut-être:
_Nitchevo_, il n’arrive que ce qui doit arriver.
Enfin, le docteur Kallina vient; il me donne une carte pour visiter
l’hospice des Enfants Trouvés.
J’ai fait la connaissance dans son bureau d’une jeune doctoresse
polonaise qui, celle-là, est une bolcheviste enthousiaste. Je corrige le
français de quelques-uns de ses articles qu’elle traduit pour les
publier; tous peuvent se résumer en ceci qu’avant la Révolution, il n’y
avait rien et que maintenant il y a tout. Cette jeune fille doit être
sincère; elle s’enthousiasme à la vue de deux ou trois ouvriers occupés
au ravalement d’une maison; enfin, dit-elle, on commence à réparer!
Celle-là non plus n’a pas mangé depuis la veille. Je tire de ma poche un
morceau de pain blanc que j’ai touché le matin à l’hôtel, et le lui
offre: elle est d’abord scandalisée. Comment, à l’Hôtel Luxe on a du
pain blanc, alors que tout le monde a du pain noir, quelle injustice!
Je calme ses alarmes en lui assurant, ce qui est la vérité, que c’est
par exception que nous avons reçu ce pain: habituellement, au «Luxe»
comme ailleurs, on a du pain noir. Et pour la rassurer tout à fait je
lui dis:
«Mangez sans scrupules, le pain est exécrable!»
Je ne sais pas si l’ardente communiste a pu digérer sans remords ce pain
du privilège et de l’injustice.
Jolie figure cette jeune doctoresse; il y en a des mille comme elle, je
l’ai dit, en Russie; dévouement, honnêteté poussée jusqu’à la minutie
puérile. Je pense par antithèse aux milliers d’hommes sans scrupules
qui, dans les hauts emplois, s’enrichissent aux dépens de la pauvre
Russie et je me dis que le sacrifice des premiers est bien inutile.
Je grelotte le jour dans mes vêtements d’été et la nuit sous mon unique
couverture; on m’a ri au nez lorsque j’ai demandé à l’hôtel une
couverture supplémentaire. Mais la jeune doctoresse a pitié de moi et
elle m’apporte son plaid. Elle est venue plusieurs fois pour me tenir
compagnie; mais... le garde-rouge qui veille... lui a refusé la porte
parce qu’elle n’avait pas de «propuska». N’entre pas qui veut à l’«Hôtel
Luxe»: il faut un laisser-passer et c’est toute une histoire pour
l’obtenir de la bureaucratie.
Ces «propuska», ils me rendront contre-révolutionnaire. Autrefois,
lorsque je lisais Dumas père, je me disais que ces gens de la Grande
Révolution devaient être bien heureux d’avoir une carte de civisme et de
la montrer à toute réquisition. La réalité est bien différente; les
«propuska» sont une invention détestable.
La maison des Enfants trouvés a été fondée par Catherine la Grande. Les
bolcheviks l’ont améliorée et, tout d’abord, ils ont réduit le nombre
des lits, afin que les soins puissent être plus attentifs.
Mon étonnement est grand lorsqu’on me dit que les mères n’ont pas le
droit de venir abandonner leur enfant et que les bébés hospitalisés ont
été effectivement _trouvés_ dans la rue.
La doctoresse de l’établissement m’explique que, si on permettait
l’abandon, les mères viendraient en foule apporter leurs bébés. J’ai la
tête pleine de la brochure de Mme Kollontaï sur l’élevage des enfants
par l’Etat et je pense que le gouvernement devrait être enchanté de cet
empressement des mères à lui donner leurs enfants. Je me rends compte
qu’il y a très loin de la théorie communiste à la pratique. En cette
matière, comme en bien d’autres, la misère générale a empêché la
réalisation des programmes.
Nous parcourons les salles. Tout est peint au ripolin blanc et
proprement tenu. Les contagieux, les syphilitiques sont isolés dans des
services spéciaux. Il y a des nourrices qui, outre leur propre enfant en
allaitent un autre.
Ma conductrice me fait comparer les enfants qui ont leur mère, à ceux
qui ne l’ont pas; la différence est grande, en effet. Mais cette
démonstration de l’utilité des mères pour l’élevage des nourrissons me
choque au plus haut degré; je crois entendre Pinard, un de mes maîtres,
qui n’était pas précisément un homme avancé. C’est que je suis venue
pour voir le communisme, et non seulement je ne le vois pas, mais on n’a
pas même l’air de se douter qu’il y ait quelque chose de changé depuis
la Révolution.
L’allaitement maternel n’est nullement aussi indispensable que le
prétendent ceux qui veulent maintenir la femme dans sa servitude
ancestrale. Les enfants élevés au biberon dans les classes aisées de
France, se développent en excellente santé. C’est une question d’hygiène
et de soins éclairés.
Je comprends cependant que la misère doit excuser bien des choses;
surtout quand ma cicerone me raconte que l’hiver précédent, beaucoup de
bébés ont été trouvés gelés dans leurs berceaux.
Le lendemain, je vais voir un hôpital. Il est proprement tenu et
rappelle nos hôpitaux de province. Dans une salle se trouve une
Française qui est là depuis six mois pour un rhumatisme déformant. Elle
donnait des leçons de français à Moscou. Toute sa famille a disparu; son
mari est mort; son fils a quitté la Russie; elle est seule, vieille et
malade. Elle nous sourit cependant, heureuse de parler français. Elle a
vécu la guerre, la révolution, Kerensky, le Bolchevisme; rien ne lui est
arrivé de fâcheux. Nous la quittons en lui disant qu’elle va guérir,
pieux mensonge; elle est pour jamais hors d’état de gagner sa vie.
Elle ne s’est pas plainte du régime; il n’en est pas de même du médecin
qui m’accompagne et qui, lui, trouve le régime détestable. On lui a
donné une mauvaise chambre il a droit à un _paioc_ qu’il ne touche pas.
Il a un traitement ridicule de quelques milliers de roubles par mois, le
prix d’un kilo de pommes de terre. Heureusement, il fait de la
clientèle, il a son appartement en ville et ne vient à l’hôpital que
lorsqu’il y est obligé.