J’assiste à la première séance du «Congrès des Jeunesses».

Les membres s’y rendent en groupes; jeunes gens et jeunes filles, au pas

militaire. Quatre ou cinq mille personnes environ dans la salle. Tout le

monde est très mal habillé, mais fort gai. On ne dirait pas que toute

cette jeunesse mange du pain noir et pas grand’chose avec; ils n’ont pas

l’air de souffrir, ils rient et chantent en attendant l’ouverture de la

séance.

Pas une femme sur l’estrade. Le président ouvre le congrès, puis Trotsky

s’avance, soulevant dans l’assistance des tempêtes de bravos. Il parle

de l’ultimatum de la Pologne et de la guerre qui menace. C’est la

France, foyer des idées nouvelles autrefois et aujourd’hui boulevard de

la réaction, qui excite la Pologne à faire la guerre à la Russie. Elle

veut à tout prix empêcher le communisme de s’organiser.

On dit Trotsky très éloquent, mon ignorance de la langue m’empêche de

m’en rendre compte, je constate seulement qu’il parle avec beaucoup de

chaleur.

J’assiste aussi au «Comité Exécutif des Soviets». Il se tient dans une

salle toute ronde d’un palais du Kremlin. Partout des drapeaux et des

bannières rouges avec des inscriptions communistes. Devant chacune des

nombreuses fenêtres, le buste ou le portrait d’un précurseur de la

Révolution. Au fond de l’estrade de bois qui n’est pas encore achevée,

un énorme buste en plâtre de Karl Marx.

Rien du protocole de nos assemblées parlementaires. Sur l’estrade le

président, le camarade Kalénine, est en casquette, il fume la pipe.

Beaucoup d’autres dignitaires fument la pipe également.

Pas de femmes sur l’estrade à part les dactylos qui vont et viennent,

des papiers à la main.

Dans l’hémicycle, à gauche, je vois une vieille dame aux cheveux blancs;

Alexandra Kollontaï est debout auprès d’elle, dans une attitude pleine

de respect. C’est Mme Lénine; je la reconnais de suite, parce qu’on m’a

dit qu’elle a une maladie dont le diagnostic est facile à faire.

Bientôt on fait sortir tous les invités, Mmes Lénine et Kollontaï

sortent aussi; il y a séance secrète. Il s’agissait, me dit-on le

lendemain, d’une affaire très grave. Des ingénieurs, employés à

l’électrification de la Russie, ont saboté le travail. On les a arrêtés;

ils seront fusillés pour l’exemple.

On devient indulgent pour le désordre russe lorsqu’on voit combien le

pays est rempli d’ennemis, à l’intérieur comme à l’extérieur.

L’hostilité des classes moyennes, que l’on disait enrayée, ne l’est pas,

tant s’en faut. Que d’intellectuels n’ont accepté de servir la

Révolution que pour détruire son œuvre en détail.

Après des démarches multiples, j’ai pu me procurer un billet pour le

«Soviet de Moscou». Je suis juchée tout en haut dans une tribune; on ne

me fait pas honneur. Ce qui est plus fâcheux, c’est qu’à cette place, il

n’y a autour de moi que des ouvriers qui ne savent pas un mot de

français et que de cette façon je ne puis obtenir aucune explication.

Là non plus, pas de femmes sur l’estrade, seuls des hommes prennent la

parole.

La tribune est d’abord occupée par un vieillard à barbe blanche;

j’apprends le lendemain que c’est un menchevik. Trotsky vient ensuite;

il est ovationné; son discours porte sur la guerre éventuelle avec la

Pologne qui est la question brûlante. Tout ce que je peux saisir, c’est

que derrière la Pologne il y a la France. C’est la France qui pousse à

la guerre. Ce pays qui est aujourd’hui le plus réactionnaire du monde,

voudrait anéantir la Russie communiste; mais l’armée rouge est là.

Il y a ce dimanche matin une revue sur la place Rouge. Je m’y rends,

mais un barrage de soldats m’arrête, impossible de passer sans

«propuska». Il faut à Moscou des «propuska» pour la moindre réunion:

précaution contre les attentats. Je retourne à l’hôtel, mais le

«commandant» du bureau 34 qui m’est décidément hostile--pourquoi? Dieu

le sait--me refuse. A force d’insister, je finis par obtenir le papier

et me voilà dévalant la Tverskaïa vers la place Rouge. Je montre mon

«propuska»; il paraît qu’il n’est pas bon. Pourquoi? je finis par m’en

rendre compte. Tout le monde a un «propuska» écrit à l’encre rouge; le

mien est écrit à l’encre noire; donc le soldat ne sait pas lire; seule

la couleur de l’encre le guide, j’insiste: je prononce le sésame qui, en

théorie, doit m’ouvrir toutes les portes: «la délégat» (je suis

déléguée). On m’envoie à un officier qui par bonheur sait lire, il me

laisse passer.

Il y a une élévation de terrain en bordure du Kremlin; elle est remplie

de tombes: on a enterré là quelques étrangers morts dans les batailles

révolutionnaires et aussi des délégués au dernier Congrès International

qui ont péri récemment dans un accident de chemin de fer. Le public

s’entasse sur ce terre-plein pour assister à la revue.

Il y a soixante mille soldats, parmi lesquels, je l’ai dit, deux cents

femmes, tous bien équipés: tunique kaki descendant jusqu’aux pieds,

casque pointu en toile kaki, orné d’une étoile soviétique en laine

rouge. Pas de galons; seuls le drap et la coupe des vêtements désignent

les officiers supérieurs.

Devant le Kremlin on a aménagé une tribune pour les orateurs; un délégué

allemand, puis Trotsky haranguent l’armée qui manifeste par des hourrahs

son approbation.

Mes deux ex-fils que je rencontre là sont choqués de ce que cette armée

ressemble aux autres. J’essaie de leur expliquer qu’il n’y a pas

plusieurs façons de transformer une cohue en une force agissante. Un

révolutionnaire doit préférer voir, au service de ses idées, l’armée qui

marche à la victoire que la foule émeutière vouée à l’écrasement.

Le spectacle de Trotsky acclamé par les soldats me rappelle des

lectures; je pense aux revues de Quintidi, de Bonaparte, sur la place du

Carrousel. Le rapprochement n’est pas de nature à me choquer; pourvu que

Trotsky reste dans les idées qui l’ont porté au pouvoir. Je n’ai pas le

préjugé de la forme du Gouvernement: une République peut être très

réactionnaire, par exemple la République Française au moment où j’écris.

Trotsky a des qualités de conducteur d’hommes, parmi lesquelles une

énergie et une activité rares; et je ne suis pas de ceux qui, au nom

d’un fatalisme qu’ils attribuent à Marx, nient la valeur des hommes et

leur influence sur les événements. L’homme ne peut rien en l’absence des

circonstances; mais les circonstances sans les hommes capables de les

accoucher n’enfantent rien. Nous avions eu en France, en 1919, une

situation révolutionnaire: si un Lénine et un Trotsky possédant la

confiance des masses avaient existé chez nous, nous serions probablement

à l’heure actuelle un état communiste.

Après les discours, l’armée défile; l’infanterie avec son bataillon de

femmes-soldats, les mitrailleuses, l’artillerie légère, le génie, les

tanks.

En marchant, l’armée chante des chansons révolutionnaires. Voici ce que

j’ai pu en retenir:

LA CHANSON DES SOVIETS

I

Ecoute ouvrier

La guerre est commencée

Laisse-là tes outils

Prépare-toi à marcher

Refrain

Hardis au combat nous irons

Pour les Soviets

Ensemble nous mourrons

En luttant pour eux.

II

Voilà les tranchées

Les balles sifflent

Les obus explosent

Mais l’armée rouge ne se rend pas

III

Vive notre Lénine

Le chef de l’Internationale

Vive notre Trotsky

Le chef de l’armée Rouge

Cette chanson, me dit-on, a pris le Pérékop, une forteresse très

importante de Crimée.

Voici maintenant la chanson des marteaux, ou plutôt ce que j’ai pu en

retenir:

Nous sommes les forgerons

D’un monde meilleur

Nous forgeons le fer sur l’enclume.

Lève-toi, lève-toi marteau dur

Lève-toi et frappe au cœur

Les ennemis de la Révolution.

L’armée rouge comprend outre l’infanterie, la cavalerie, le génie et

l’aviation; une sixième arme, la propagande; Trotsky renouvelant

Saint-Just, va enflammer de sa parole les armées au combat; il parle

jusque sous les balles. Un grand nombre de militants, hommes et femmes,

sont chargés de missions analogues.

On m’a dit de me tenir prête à onze heures et demie pour aller visiter

un établissement d’enfants.

Nous allons d’abord au siège de la section féminine du Parti; un grand

bâtiment plein de bureaux où travaillent des femmes de tous genres. Je

revois l’ancienne paysanne aux traits énergiques; bientôt arrive la

camarade qui doit nous conduire et qui est l’inspectrice générale des

établissements d’enfants. Elle ne ruine pas la République des Soviets

par sa coquetterie, la pauvre femme: elle porte des vêtements de hasard,

ses chaussures sont déchirées. Sans doute elle a mal aux dents, car elle

porte un mouchoir blanc en mentonnière. Après une de ces longues

attentes auxquelles je commence à m’habituer, l’auto demandée arrive.

J’y prends place avec ma conductrice et quelques dames qui ont voulu

profiter de l’occasion.

L’Institution est à soixante kilomètres, nous sortons de Moscou et nous

nous engageons bientôt dans une magnifique forêt de sapins; la route est

très belle. En chemin, l’inspectrice générale avoue qu’elle n’a pas

mangé depuis la veille. Je ne puis offrir à la pauvre camarade que

quelques morceaux de sucre oubliés dans mes poches; elle les mange.

Cette femme est encore une de ces héroïnes obscures qui, si elles

étaient plus nombreuses, assureraient le succès du communisme.

Notre auto file avec rapidité, nous traversons des villages et sur notre

passage les paysannes, prises d’une peur tout à fait comique, se sauvent

dans leurs maisons.

Les villages ne semblent pas misérables. Nous sommes dans la province de

Moscou et la récolte, surtout la récolte des pommes de terre, a été très

abondante. Les maisons sont uniformément faites de troncs d’arbre

disposés en travers; elles ont de nombreuses petites fenêtres d’un effet

gracieux. Tout le monde est sordidement habillé et pieds nus.

Bientôt il faut s’arrêter dans les villages; le chauffeur ne sait pas le

chemin et doit demander. Les paysans, la première impression passée,

sortent, et les enfants, plus hardis, s’accrochent à notre voiture. On

donne à l’un la permission de monter pour nous montrer le chemin; il

nous guide pendant deux ou trois kilomètres.

Les routes sont fort belles, je l’ai dit, malheureusement il n’y en a

pas beaucoup; mais cela n’embarrasse pas notre chauffeur, qui engage

l’auto à travers champs. Nous sommes effroyablement cahotées, mais j’ai

déjà fait mon apprentissage sur les pavés de Moscou et je ne m’en fais

pas... nitchévo!

Après bien des détours nous arrivons enfin au monastère où est la

colonie. C’est une construction sans caractère, sauf la chapelle, qui

est byzantine. A notre entrée des enfants, filles et garçons, accourent

et un jeune pensionnaire, avisé entre tous, s’écrie: «Voilà les femmes

de Lénine!» Fichtre!

Mais les nonnes viennent à nous; elles sont vêtues de noir et leur

costume rappelle plutôt la paysanne que la religieuse; nous descendons

de voiture.

Le monastère a gardé en partie son ancienne affectation. On a renvoyé la

supérieure et conservé les sœurs; la colonie d’enfants a été jointe au

couvent en une manière de symbiose.

On nous fait entrer dans une pièce qui servait autrefois de salon à la

Mère supérieure. L’ameublement est fort simple: buffet en bois jaune,

canapé et fauteuils recouverts d’étoffe. Cela ressemble à un salon petit

bourgeois; mais les murs blanchis à la chaux donnent une note très

pauvre.

On a prévenu le directeur, il vient nous recevoir. C’est un homme encore

jeune; il est vêtu d’un paletot de toile et chaussé de hautes bottes, le

tout maculé de boue; il revient des champs. En dépit du costume, cet

homme n’a rien de paysan, il ressemble à un ingénieur agronome,

l’expression de son visage est très intelligente.

Il y a, nous dit-il, dans la colonie, deux cent soixante enfants. Tout

d’abord l’établissement était dirigé par un Soviet composé des

professeurs, des habitants du village et même de quelques élèves. Cela

marchait très mal, les paysans intriguaient, on montait la tête aux

enfants contre les professeurs qui ne plaisaient pas: la zizanie était

en permanence.

Le Gouvernement a dissous le Soviet et nommé un directeur responsable:

depuis ce temps, la colonie prospère.

Une partie des nonnes, elles sont deux cents, s’occupent des enfants.

Elles leur apprennent à coudre, à fabriquer ces bottes de feutre que les

Russes portent en hiver.

J’ai vu un enfant de dix ans qui est déjà un bon petit cordonnier. Il

montre avec fierté la paire de bottes qu’il vient de terminer.

Je ne suis pas enchantée. Je préférerais voir cette colonie d’enfants

pauvres sous les aspects d’un brillant lycée. Si on a fait la

Révolution, n’est-ce pas pour mettre les pauvres au niveau des riches?

J’apprends aussi que les enfants travaillent aux champs, et cela ne me

plaît pas beaucoup non plus, surtout quand je vois que les salles de

classe ne sont pas encore organisées; il est vrai que nous sommes dans

la période des vacances.

Il y a une grande salle avec une scène. On apprend aux enfants à jouer

la comédie: c’est plus intellectuel.

Tout est très proprement tenu, mais incroyablement pauvre. Dans les

dortoirs, des lits en bois blancs très bas et pauvrement garnis d’une

paillasse. Dans un atelier, des petites filles, sous la direction des

religieuses, se fabriquent avec des bouts de chiffon et de la bourre de

laine, des couvertures pour l’hiver.

Les enfants sont fort mal vêtus, mais ils paraissent en bonne santé.

Dans la cour ils nous entourent et nous sourient.

Le directeur paraît très fier de son œuvre à laquelle il se donne tout

entier. Avec la culture des terres du monastère, il arrive à faire

marcher la colonie en coûtant très peu au Gouvernement. Cette année, la

récolte des pommes de terre, des choux et des carottes a été très

abondante.

Naturellement nous demandons à voir aussi les nonnes. Nous visitons

leurs ateliers où nous les trouvons occupées à broder des étoffes avec

lesquelles elles confectionnent des sacs à main fort jolis. Elles

peignent aussi des miniatures sur des couvercles de bonbonnière. Sur les

murs de l’atelier il y a des tableaux religieux qui sont leur œuvre.

Autrefois, elles vendaient le produit de leurs travaux; maintenant, il

va au Gouvernement.

Plus loin, d’autres nonnes, moins favorisées, fabriquent des espadrilles

en corde pour les mineurs du Don. Leur atelier est fort triste et la

poussière continuelle rend le travail très malsain.

Dans la cour, les sœurs cordières filent le chanvre avec un métier à

pédale. La durée du travail est de huit heures pour tout le monde.

Nous demandons à une religieuse si elle regrette son ancienne vie. Elle

nous répond qu’elle était au couvent depuis vingt ans. Elle s’occupe

avec plaisir des enfants parce que c’est une bonne œuvre, mais elle

verrait avec joie le couvent redevenir ce qu’il était avant.

On n’a pas formellement interdit aux nonnes leurs pratiques religieuses,

mais on s’est arrangé pour faire coïncider les heures du travail avec

celles des offices. Les sœurs ont renoncé à la chapelle, et beaucoup

s’émancipent jusqu’à sortir du couvent pour accompagner les enfants dans

les musées et les excursions.

Les religieuses se sont méprises sur le caractère de notre politesse;

voilà qu’elles se concertent pour nous envoyer une délégation, afin que

nous leur fassions rendre leur supérieure: le directeur doit intervenir.

La Révolution n’est pas nécessairement grossière et brutale, mais tout

de même elle est la Révolution.

Après la visite, le dîner. On nous sert au réfectoire, dans la vaisselle

des religieuses qui est très belle. Les nonnes, curieuses, viennent tour

à tour à la porte regarder manger «les femmes de Lénine».

Notre repas est composé d’une soupe au poisson, d’un plat de riz au

lait; pour dessert on a du fromage blanc avec du sucre. Tout est sain et

bien préparé. Quant à l’inspectrice, elle savoure ce festin qui est une

vraie aubaine pour elle. D’ailleurs, il y a vingt-quatre heures qu’elle

n’a pas mangé.

Cette sympathique inspectrice a de l’ambition; elle voudrait étudier à

l’Université Sverlof pour devenir une propagandiste politique. Elle fait

valoir son âge encore jeune: vingt-neuf ans; elle en paraît quarante.

Les camarades la dissuadent; elles lui disent qu’elle manque de la

persévérance nécessaire et que l’étude l’ennuierait bientôt.

Le soir tombe, nous remontons en auto et partons. Nous arrivons bientôt

à une rivière sur laquelle est un pont de planches à moitié pourries; il

faut descendre. Nous franchissons le pont et la voiture vide passe

ensuite. Le Dieu des nonnes nous protège; il n’y a pas d’accident.

En route, j’ai le plaisir d’assister à une séance d’application du

système D. Sans prévenir, le chauffeur a stoppé; au loin des paysans

travaillent au milieu d’un champ; il va les trouver. Pour quoi faire?

Nous allons le savoir tout de suite. Les paysans arrivent avec des sacs

de pommes de terre; ils en emplissent l’auto à tel point que nous ne

savons plus où mettre nos jambes. En échange des pommes de terre, le

chauffeur donne du _naphte_ (pétrole brut) dont il a plusieurs bidons.

Une camarade veut protester, mais l’homme répond que le naphte est à

lui; il l’a économisé; Dieu veuille le croire.

Enfin, tard dans la soirée les pommes de terre et nous arrivons sans

encombre à Moscou.

Munie d’une recommandation, je me rends un jour au commissariat de

l’hygiène qui occupe un grand bâtiment dans une rue proche de la

Tverskaïa. L’édifice est incroyablement bondé d’employés; c’est une

véritable foule dans les escaliers aux heures de rentrée et de sortie.

J’attends pendant deux heures le docteur Kallina qui n’est pas encore

rentré. Pour atténuer mon énervement je cause avec les dactylos; il y en

a deux qui savent le français. L’une est farouchement anticommuniste.

Tout le mal, dit-elle, vient de ce qu’on n’a pas écouté les menchevicks;

on est allé trop loin et maintenant il faut revenir en arrière. Elle

tape avec colère sur un tas de journaux empilés sur son bureau.

Lorsqu’on lit cela, dit-elle, on croit que tout est très bien; la

vérité, vous l’avez sous les yeux, n’est-ce pas? Et puis,

continue-t-elle, quand on n’est pas de l’avis du Gouvernement, on vous

arrête, on vous tue, même; c’est la terreur.

Je m’étonne que sachant cela, elle puisse parler avec ce sans-gêne,

devant une demi-douzaine de personnes. Le fatalisme russe peut-être:

_Nitchevo_, il n’arrive que ce qui doit arriver.

Enfin, le docteur Kallina vient; il me donne une carte pour visiter

l’hospice des Enfants Trouvés.

J’ai fait la connaissance dans son bureau d’une jeune doctoresse

polonaise qui, celle-là, est une bolcheviste enthousiaste. Je corrige le

français de quelques-uns de ses articles qu’elle traduit pour les

publier; tous peuvent se résumer en ceci qu’avant la Révolution, il n’y

avait rien et que maintenant il y a tout. Cette jeune fille doit être

sincère; elle s’enthousiasme à la vue de deux ou trois ouvriers occupés

au ravalement d’une maison; enfin, dit-elle, on commence à réparer!

Celle-là non plus n’a pas mangé depuis la veille. Je tire de ma poche un

morceau de pain blanc que j’ai touché le matin à l’hôtel, et le lui

offre: elle est d’abord scandalisée. Comment, à l’Hôtel Luxe on a du

pain blanc, alors que tout le monde a du pain noir, quelle injustice!

Je calme ses alarmes en lui assurant, ce qui est la vérité, que c’est

par exception que nous avons reçu ce pain: habituellement, au «Luxe»

comme ailleurs, on a du pain noir. Et pour la rassurer tout à fait je

lui dis:

«Mangez sans scrupules, le pain est exécrable!»

Je ne sais pas si l’ardente communiste a pu digérer sans remords ce pain

du privilège et de l’injustice.

Jolie figure cette jeune doctoresse; il y en a des mille comme elle, je

l’ai dit, en Russie; dévouement, honnêteté poussée jusqu’à la minutie

puérile. Je pense par antithèse aux milliers d’hommes sans scrupules

qui, dans les hauts emplois, s’enrichissent aux dépens de la pauvre

Russie et je me dis que le sacrifice des premiers est bien inutile.

Je grelotte le jour dans mes vêtements d’été et la nuit sous mon unique

couverture; on m’a ri au nez lorsque j’ai demandé à l’hôtel une

couverture supplémentaire. Mais la jeune doctoresse a pitié de moi et

elle m’apporte son plaid. Elle est venue plusieurs fois pour me tenir

compagnie; mais... le garde-rouge qui veille... lui a refusé la porte

parce qu’elle n’avait pas de «propuska». N’entre pas qui veut à l’«Hôtel

Luxe»: il faut un laisser-passer et c’est toute une histoire pour

l’obtenir de la bureaucratie.

Ces «propuska», ils me rendront contre-révolutionnaire. Autrefois,

lorsque je lisais Dumas père, je me disais que ces gens de la Grande

Révolution devaient être bien heureux d’avoir une carte de civisme et de

la montrer à toute réquisition. La réalité est bien différente; les

«propuska» sont une invention détestable.

La maison des Enfants trouvés a été fondée par Catherine la Grande. Les

bolcheviks l’ont améliorée et, tout d’abord, ils ont réduit le nombre

des lits, afin que les soins puissent être plus attentifs.

Mon étonnement est grand lorsqu’on me dit que les mères n’ont pas le

droit de venir abandonner leur enfant et que les bébés hospitalisés ont

été effectivement _trouvés_ dans la rue.

La doctoresse de l’établissement m’explique que, si on permettait

l’abandon, les mères viendraient en foule apporter leurs bébés. J’ai la

tête pleine de la brochure de Mme Kollontaï sur l’élevage des enfants

par l’Etat et je pense que le gouvernement devrait être enchanté de cet

empressement des mères à lui donner leurs enfants. Je me rends compte

qu’il y a très loin de la théorie communiste à la pratique. En cette

matière, comme en bien d’autres, la misère générale a empêché la

réalisation des programmes.

Nous parcourons les salles. Tout est peint au ripolin blanc et

proprement tenu. Les contagieux, les syphilitiques sont isolés dans des

services spéciaux. Il y a des nourrices qui, outre leur propre enfant en

allaitent un autre.

Ma conductrice me fait comparer les enfants qui ont leur mère, à ceux

qui ne l’ont pas; la différence est grande, en effet. Mais cette

démonstration de l’utilité des mères pour l’élevage des nourrissons me

choque au plus haut degré; je crois entendre Pinard, un de mes maîtres,

qui n’était pas précisément un homme avancé. C’est que je suis venue

pour voir le communisme, et non seulement je ne le vois pas, mais on n’a

pas même l’air de se douter qu’il y ait quelque chose de changé depuis

la Révolution.

L’allaitement maternel n’est nullement aussi indispensable que le

prétendent ceux qui veulent maintenir la femme dans sa servitude

ancestrale. Les enfants élevés au biberon dans les classes aisées de

France, se développent en excellente santé. C’est une question d’hygiène

et de soins éclairés.

Je comprends cependant que la misère doit excuser bien des choses;

surtout quand ma cicerone me raconte que l’hiver précédent, beaucoup de

bébés ont été trouvés gelés dans leurs berceaux.

Le lendemain, je vais voir un hôpital. Il est proprement tenu et

rappelle nos hôpitaux de province. Dans une salle se trouve une

Française qui est là depuis six mois pour un rhumatisme déformant. Elle

donnait des leçons de français à Moscou. Toute sa famille a disparu; son

mari est mort; son fils a quitté la Russie; elle est seule, vieille et

malade. Elle nous sourit cependant, heureuse de parler français. Elle a

vécu la guerre, la révolution, Kerensky, le Bolchevisme; rien ne lui est

arrivé de fâcheux. Nous la quittons en lui disant qu’elle va guérir,

pieux mensonge; elle est pour jamais hors d’état de gagner sa vie.

Elle ne s’est pas plainte du régime; il n’en est pas de même du médecin

qui m’accompagne et qui, lui, trouve le régime détestable. On lui a

donné une mauvaise chambre il a droit à un _paioc_ qu’il ne touche pas.

Il a un traitement ridicule de quelques milliers de roubles par mois, le

prix d’un kilo de pommes de terre. Heureusement, il fait de la

clientèle, il a son appartement en ville et ne vient à l’hôpital que

lorsqu’il y est obligé.

Mon voyage aventureux en Russie communiste · 第 8 / 11 段