voudrais voir pendre tous les «tovaritchs» (camarades).»
J’essaie de l’apaiser en lui disant que les révolutions comme les
bouleversements cosmiques sont des forces aveugles qui broient les
individus sans avoir égard à leurs mérites particuliers. Je lui
conseille de s’adapter à la situation qui ne peut manquer de
s’améliorer.
Elle me regarde avec soupçon. «Vous êtes communiste; j’aurais dû m’en
douter, autrement on ne vous aurait pas permis d’être ici. Vous allez
sans doute me dénoncer?»
Je la rassure; je suis communiste, c’est vrai, mais je ne suis qu’une
étrangère de passage. D’ailleurs j’ai horreur des dénonciations.
Paris commence à me manquer terriblement. J’espérais que la camaraderie
me ferait oublier l’inconfort et le changement de mes habitudes. Je suis
bien déçue; on ne se lie guère à l’Hôtel Luxe. Pas de salon; une simple
salle de lecture où on vient feuilleter les journaux. Là et dans la
salle à manger, on échange quelques bonjours et c’est à peu près tout.
Cette froideur s’explique en partie par la situation des pensionnaires
de l’hôtel. Beaucoup sont des délégués au congrès qui vient de se
terminer; ils attendent leur passeport que la bureaucratie n’en finit
pas de leur donner; un désir domine toute psychologie: partir! La
différence des langues est aussi un obstacle sérieux aux relations. Il y
a bien des Russes qui ont là leur vie: mais ils semblent ne s’intéresser
que peu aux étrangers de passage.
Un Arménien qui parle français attire mon attention. Ses conversations
sur des sujets philosophiques l’ont fait surnommer Aristote. Je
m’approche d’Aristote avec sympathie et d’autant mieux qu’il soutient
seul le féminisme contre mes deux camarades anarchistes qui conservent à
l’égard de la femme tous les préjugés des bourgeois.
Malheureusement Aristote est terriblement superficiel et avec cela
vaguement occultiste. La science en général et la médecine en
particulier lui paraissent entachées d’erreur. La vérité, il la trouve
dans les histoires abracadabrantes qu’il raconte; des chiens qui avaient
eu le ventre ouvert et dont les entrailles traînaient par terre ont
guéri tout seuls: les entrailles sont rentrées, le ventre s’est refermé.
Cela montre la supériorité de la nature sur la science humaine. Les
animaux, ajoute-t-il, se guérissent mieux et vivent plus longtemps que
les hommes, parce qu’ils n’ont pas de médecins.
... Je veux tout d’abord discuter, mais je vois vite que c’est inutile;
Aristote ne mérite pas son nom: il n’est qu’un rêveur incapable d’une
argumentation sérieuse. Je l’écoute quelque temps comme un spécimen
curieux; mais j’en ai vite assez, il dit trop de bêtises. D’ailleurs, il
reçoit bientôt son passeport et retourne au pays d’Aristote, le vrai.
Mes seuls compagnons de tous les jours sont deux anarchistes retour de
la région du Ladoga. Le Gouvernement leur avait donné une concession
pour fonder une colonie libertaire, leur tentative n’a pas duré six
mois.
Les conditions étaient mauvaises, paraît-il; le terrain était marécageux
et les paysans des environs faisaient montre d’hostilité. En outre, on
avait fait un amalgame de communistes et d’anarchistes; l’accord n’était
pas possible.
Naturellement les deux camarades n’avouent pas leurs propres torts; mais
quelques phrases qui leur échappent suffisent à me fixer. C’était à qui
ne voudrait pas travailler: ils se reprochaient mutuellement jusqu’à une
assiette de soupe; ils ont failli s’entre-tuer pour des œufs.
C’est toujours la même histoire qui recommence, Les colonies anarchistes
finissent dans la haine et dans la violence: voir le cinquième acte de
la «Clairière».
Cela n’empêche pas la foi des deux camarades de rester entière en leur
idéal anarchique. A les entendre, si le peuple russe est dans la misère,
c’est par la faute de la dictature. Si au lieu du communisme d’Etat, on
avait établi l’anarchie, tout irait au mieux.
J’en doute fortement. D’ailleurs leurs conceptions sont un peu vagues:
remise de l’organisation, de la production aux syndicats: de la
répartition aux coopératives; pas d’armée, pas de police, pas d’Etat.
Qui centralisera les offres et les demandes de produits des diverses
régions, ils négligent de le dire.
L’égoïsme humain, le désir du moindre effort, amèneraient rapidement la
baisse du taux de la production: on ferait peu et on ferait mal.
L’organisme directeur, nommé à l’élection, manquerait d’autorité.
L’un des deux camarades a conquis durant la guerre, les galons de
capitaine. Il prétend que la Russie pourrait se défendre sans armée; les
paysans avec leurs fusils suffiraient à repousser l’invasion.
Je ne suis pas le moins du monde convaincue. Lorsque je vois dans la rue
ces hommes qui se mouchent dans leurs doigts et baisent la terre au
passage des icones, je ne puis me les représenter vivant en anarchie.
Déjà, le socialisme qu’on a tenté d’instaurer a amené un chaos
effroyable; l’anarchie ne pourrait qu’aggraver encore la situation.
L’absence de police déchaînerait les instincts criminels, les instincts
sexuels; on tuerait et on violenterait dans les rues, en plein jour. A
la fin, pour se mettre en sécurité, les gens se tiendraient dans de
petites agglomérations. La Russie se hérisserait de villages fortifiés
et hostiles les uns aux autres, comme cela a lieu dans l’Afrique
centrale; on reviendrait à l’état sauvage.
Je trouve un appui à cette conception pessimiste dans l’exemple d’un
ouvrier français avec qui je cause quelquefois. C’est un vieux militant,
il possède une certaine culture communiste; eh bien, il blâme
l’institution de l’Université Sverlof; il trouve qu’elle est contraire à
l’égalité et que les _ouvriers étudiants_ qui la peuplent sont
entretenus à ne _rien faire_ par les Soviets. Leur place, dit-il, serait
mieux à l’atelier. Que des hommes de cette mentalité aient le pouvoir de
décider et c’en sera bientôt fait de toute culture intellectuelle.
Les anarchistes sont nombreux en Russie: c’est l’effet de la race, car
l’anarchie est un tempérament beaucoup plus qu’un parti politique. En
général, les anarchistes sont courageux, aussi étaient-ils aux premiers
rangs dans les batailles de la rue; beaucoup y ont laissé leur vie.
Maintenant ils sont persécutés par le Gouvernement communiste à la
victoire duquel ils ont contribué; il y en a beaucoup en prison et on en
a fusillé un certain nombre.
Cela a quelque chose de navrant. Les raisons de cette attitude
abominable se comprennent; il faut mettre hors d’état de nuire à l’œuvre
communiste ces éléments dissolvants qui se dressent en adversaires de
tout ce qui n’est pas l’anarchie. On doit se rapporter à la phrase de
Napoléon: «La politique n’a pas de cœur, elle n’a que de la tête.»
Je sais d’ailleurs que les «camarades» ne sont pas toujours impartiaux.
Volontiers, ils négligent de signaler les prétendus anarchistes
condamnés à mort et fusillés pour des crimes de droit commun. Ils ne
sont pas en contradiction avec eux-mêmes, car ils n’admettent pas la
répression des délits et des crimes. Mais où irait-on si on les suivait
jusque là? A l’état sauvage par les voies les plus directes.
A défaut de l’anarchie, les camarades français voudraient que j’attrape
à Moscou _la maladie infantile du communisme_. C’est ainsi, on le sait,
que Lénine désigne le communisme de gauche. Ils comptent sur Alexandra
Kollontaï le chef des communistes de gauche, pour me la donner.
Je vais voir Mme Kollontaï, ce sera d’ailleurs la seule personnalité que
je verrai à Moscou. C’est une femme élégante, qui a dû être belle, et
qui est encore fort bien conservée. Elle me dit assez peu de choses:
bien que j’aie pu la voir plusieurs fois. Elle semble redouter de parler
de questions politiques, parce qu’il y a toujours quelqu’un là. Tout ce
que j’apprends d’elle, c’est que les bolchevistes ont eu tort de ne pas
faire assez confiance à la classe ouvrière: mieux aurait valu confier
aux syndicats et aux coopératives la solution des problèmes économiques.
Elle me dit que le _communisme de gauche_ réunit de plus en plus
d’adhérents.
Pour le moment elle est spécialisée dans la propagande féminine qu’elle
dirige. Elle a écrit un ouvrage sur la question sexuelle qui est tout à
fait avancé: les femmes de l’entourage le trouvent même trop avancé,
elles me conseillent de ne pas le propager en France.
Je pense, au contraire, qu’il serait bon de le propager; il préconise la
liberté sexuelle absolue avec, comme corollaire, l’avortement permis et
l’élevage des enfants par l’Etat. Un seul point où je ne suis pas
d’accord avec la leader communiste: elle fait une obligation morale de
l’acte sexuel.
Le peu que je suis restée à Moscou m’a permis d’entrevoir ce que
pourrait être une obligation morale dans une société communiste où
l’individu ne compte pas. La contrainte légale a certainement beaucoup
moins de force en société individualiste.
Aussi une pareille emprise de la communauté sur la vie intime de
l’individu serait-elle, à mon avis, odieux.
Dès qu’on met le pied dans les rues de Moscou, on s’aperçoit tout de
suite que les femmes ont là plus de liberté qu’en aucun pays du monde.
Les cheveux courts, qui m’ont suscité à moi-même autrefois tant de
critiques, sont à Moscou, sinon en majorité, du moins dans une minorité
très forte.
La coquetterie est assez rare. De-ci, de-là on voit quelques élégantes
aux modes de Paris; mais le très grand nombre des femmes sont habillées
sans recherche. Mme Lénine elle-même, que j’ai vue dans une réunion, est
vêtue d’une robe noire très usagée, alors que, si elle le voulait, ses
toilettes pourraient égaler celles de nos plus riches bourgeoises.
Les femmes ont une grande liberté d’allures; on sent qu’elles ont acquis
droit de cité; Paris ne fait que tolérer les femmes; Constantinople les
enferme.
Les jeunes fument la cigarette sans se gêner. J’en ai vu s’approcher
d’un homme pour lui demander du feu; l’homme rendait le petit service et
passait; il ne paraissait pas soupçonner une proposition d’un autre
genre.
Pas de suiveurs; une jeune fille peut s’asseoir sur un banc; attendre
debout sur un trottoir à n’importe quelle heure; personne ne lui dit
rien.
Dans les bureaux, les administrations, on voit un très grand nombre de
femmes. Beaucoup de commissaires du peuple ont des femmes pour
secrétaires. Elles savent les secrets d’Etat et les gardent avec la même
discrétion que pourrait le faire des hommes.
Le seule chose qui choque, est que toutes ces femmes sont jeunes; et on
se demande si elles ne doivent pas leur situation à leur sexe plutôt
qu’à leur simple droit d’êtres humains.
La Section Féminine du Parti Communiste est une très grande
organisation. Les soldats rouges qui gardent, baïonnette au canon,
l’entrée des réunions, montrent son caractère officiel. Du haut en bas
de l’édifice où se tient le siège social, c’est un va-et-vient continuel
de femmes; on entend de tous les côtés le bruit des machines à écrire.
D’anciennes paysannes, d’anciennes ouvrières sont aujourd’hui des
organisatrices intelligentes et actives. Leur visage encore fruste est
comme illuminé de la lumière nouvelle.
Tout un système de groupes et de chefs hiérarchisés permet à la
propagande communiste d’aller toucher jusqu’à l’humble paysanne presque
illettrée. Le dernier discours de Lénine ou de Trotsky élagué,
simplifié, est mis à la portée des intelligences rudimentaires. Les
réunions ressemblent plutôt à des classes qu’à nos assemblées
politiques. Nulle interruption; l’oratrice parle dans un silence absolu;
beaucoup d’auditrices prennent des notes.
Dans une revue militaire j’ai pu voir environ deux cents femmes soldats
d’infanterie, qui portaient le fusil. Je ne les aurais pas reconnues,
sans un camarade qui me fit remarquer leurs pieds; elles portaient des
chaussures féminines. Certaines, sous la capote militaire, gardent la
jupe, dernier reste des préjugés ancestraux.
Il y avait aussi des femmes médecins-majors, des brancardières et des
infirmières.
A l’imitation de notre Grande Révolution, la Russie a des représentants
en mission auprès des généraux; une femme a, dit-on, été chargée de ce
poste. Un journal allemand que j’ai lu tournait la chose en ridicule; il
ne croyait pas qu’un «vieux sabreur» puisse prendre au sérieux la jeune
fille chargée de le surveiller.
Outre les représentants en mission, nombre de femmes sont chargées de la
propagande politique aux armées; c’est un emploi très dangereux.
Tout cela est satisfaisant, mais il reste encore à faire, beaucoup à
faire, pour que soit réalisé en Russie le féminisme intégral.
Rien à dire au point de vue de la loi: égalité complète, les femmes
peuvent accéder à tout, en théorie. Il n’y a guère que le service
militaire qui marque dans la législation une différence entre les sexes.
Les femmes ne sont pas _obligées_ d’être soldats; elles ont seulement la
faculté de s’engager. Seule la préparation militaire est obligatoire
pour les jeunes filles; on veut qu’elles puissent être une aide au lieu
d’être une charge en cas d’invasion.
Dans la rue on voit des troupes de jeunes gens et jeunes filles mêlés,
qui marchent au pas militaire; à la vérité les jeunes filles sont peu
nombreuses.
Dans la pratique, cependant, la Russie bolchevique n’a pas complètement
rejeté le vieux préjugé du sexe.
Au Congrès International, je ne vois guère que Mme Kollontaï qui eut la
parole; car il ne faut pas compter les déléguées étrangères. Rien que
des hommes sur l’estrade des quelques assemblées auxquelles j’ai pu
assister; les femmes sont dans le public et elles ne parlent pas. Dans
les fonctions supérieures de l’Etat, peu ou pas de femmes, car il ne
faut pas évidemment compter au nombre des conquêtes féministes, le fait
que Mme Lénine et d’autres épouses de commissaires du peuple collaborent
avec leur mari. Cela a existé de tous temps.
La Russie ne refuse pas à la femme le droit de s’occuper des affaires
publiques, comme le fait par exemple la France. Loin de lui refuser ce
droit, elle lui en fait un devoir; mais quand même la femme n’est pas
tenue pour l’égale de l’homme; on sent cela partout.
Les femmes acceptent en général passivement cette situation inférieure.
Quelques-unes même refusent de la voir, par amour du communisme. Elles
me citent les quelques femmes qui ont ou qui ont eu un emploi de grande
responsabilité, afin de détruire l’impression qui s’impose à moi.
Certaines prétendent que l’absence de femmes dans les premiers emplois
tient uniquement à ce que ces emplois exigent une haute science
politique que les femmes ne possèdent pas. Cela doit être vrai, très
certainement, en général; mais, étant donné que les femmes militent
depuis fort longtemps dans les partis socialistes russes, il est
vraiment étrange qu’il y en ait aussi peu qui soient capables de
participer à la direction de la Révolution.
La création d’organisations féminines spéciales, à l’instar du parti
allemand, a répondu à une nécessité. Néanmoins, elle a pour effet
d’isoler les femmes et de les mettre à part de la grande politique.
A toutes les réunions féminines auxquelles j’ai assisté, il n’était
question que de l’organisation de colonies d’enfants. La situation
l’exigeait, il s’agissait de sauver de la mort les enfants des régions
de la Volga. Néanmoins, dans les réunions d’hommes on s’occupait de
sujets beaucoup plus généraux, ce qui fait que les réunions féminines
perdaient en intérêt; elles ressemblaient un peu aux œuvres de
bienfaisance dans lesquelles nos confessions religieuses groupent les
femmes.
Une camarade venue à Paris, animée par le sentiment de rivalité
féminine, a raconté, paraît-il, que j’avais une fois quitté la séance du
Comité des femmes pour aller dîner; le dîner de l’hôtel Luxe!
A la vérité, le dîner m’attirait assez peu; mais je bâillais à me
décrocher la mâchoire dans ce Comité où depuis deux heures je
n’entendais parler que d’enfants; et encore en russe! Je préférais aller
lire dans un coin de la salle de lecture.
On m’a dit que j’ai fait presqu’une révolution, parmi les femmes de
l’hôtel parce que, au cours d’un dimanche de travail dit «communiste»,
j’ai refusé d’aller coudre avec elles.
L’hôtel Luxe, je l’ai dit, n’est pas aimé du peuple, à tort ou à raison
les ouvriers voient dans ses pensionnaires une nouvelle classe
dominante, qui se substitue à la bourgeoisie. Pour calmer le
ressentiment populaire on décide que, de temps en temps, les
«intellectuels» de l’hôtel iront faire une journée du seul travail que
les ouvriers considèrent comme tel, le travail matériel.
Donc un dimanche, dès huit heures du matin, la cloche est agitée sur
tous les paliers, nous nous habillons à la hâte et descendons à la salle
de lecture. Après un déjeuner sommaire, nous sortons et précédés d’un
immense drapeau rouge, notre cortège s’ébranle; des soldats commandent
la marche en allemand: ein, zwei, vorwärts (une, deux, en avant)!
Nous montons la Tverskaïa, longeons le boulevard de gauche, et prenons
l’Arbat jusqu’à Déenignié Péréaoulok où se trouve le Komintern (Comité
international).
Là on s’approche de moi et on me dit qu’en ma qualité de (genossin)
citoyenne je dois me joindre aux femmes qui restent dans l’établissement
et font des travaux de couture.
J’ai l’indignation de Tartarin de Tarascon lorsqu’on lui proposa de
prendre l’ascenseur.
Moi coudre? Ah! non! par exemple!
Je ne suis pas venue à Moscou pour travailler dans un ouvroir. La
couture, c’est le symbole de l’esclavage féminin.
C’est ce que je pense, mais ce n’est pas ce que je dis. D’abord parce
qu’il faudrait le dire en allemand, ce dont je me sens incapable.
Ensuite parce que j’ai l’impression qu’on ne me comprendrait pas.
Je me contente donc de dire que je préfère aller travailler avec les
camarades hommes; il y a là les deux anarchistes, l’ambassadeur _in
partibus_ de la Hongrie, un homme très aimable, Landrieux, de
l’_Humanité_; je suis en pays de connaissances.
--Mais, c’est un acte d’indiscipline, me répond-on.
--Je m’en... moque; je ne suis pas d’ici, d’ailleurs, si j’étais d’ici,
ce serait la même chose.
Nous voilà donc repartis.
Un bataillon de l’armée rouge nous précède: une, deux... une, deux... en
avant... arche! Je m’imagine un moment que nous irons ainsi jusqu’à
Paris.
Nous arrivons à une gare. C’est là qu’est la besogne; elle consiste à
charger dans des wagons de marchandises, des traverses de rails en bois,
à demi pourries. Ces traverses doivent servir de combustible.
Un vent glacé souffle tout le jour et une pluie fine nous pénètre. Je
remarque, dans cette simple besogne, la différence des mentalités;
certains, bien que taillés en hercules, travaillent pour la forme; ils
sont la plupart du temps partis, Dieu sait où. D’autres font vraiment
tout ce qu’ils peuvent, tel par exemple l’ambassadeur _in partibus_; et
il n’est pas fort, cependant; il est même tuberculeux; je m’en aperçois
à sa maigreur, et à la toux sèche qu’il ne peut pas retenir.
Ce travail terrible ne finit qu’à quatre heures. Je reviens tristement
seule, car les hommes ont marché plus vite que moi. Le trajet est fort
long; je suis mouillée, mon costume tailleur est plein de boue, ainsi
que mes mains; je trébuche avec mes mauvaises chaussures sur le pavé
boueux des rues interminables. C’est cela, l’idéal que je suis venu
chercher aussi loin? Je suis comme une mendiante. N’en pouvant plus,
j’entre dans une «stolovaïa» de l’Arbat, où je demande un chocolat pour
mes derniers six mille roubles; je n’aurai même pas pour payer le petit
pain qui en coûte quatre mille. C’est un endroit relativement chic; le
patron me regarde d’abord de travers, mais la patronne me connaît, je
suis déjà venue. Elle considère mes mains et mes vêtements boueux et me
demande d’où je viens; je le lui dis. Elle fait alors une moue de
dédain; évidemment, elle n’est pas communiste.
Le soir, au dîner, les camarades me disent que mon acte «d’indiscipline»
a mis à l’envers toutes les cervelles féminines de l’hôtel. Les
anarchistes, qui tiennent absolument à ce que je n’ignore rien des
dessous du régime, me montrent la prostitution qui revient avec la
nouvelle politique.
Elle n’avait pas disparu, ajoutent-ils; si vous ne la voyez pas, c’est
parce que vous êtes femme; nous la voyons, nous autres hommes. On peut
avoir facilement une femme pour cinquante mille roubles. Un exemple
vient illustrer leurs dires; un «délégat» au Congrès International s’est
fait ces jours derniers entôler à Moscou et c’était, horreur, l’argent
que le Komintern lui avait donné pour son retour!
Les anarchistes, qui ignorent les questions féministes, ne voient dans
la chose que l’immoralité traditionnelle: j’ai la peine d’y voir la
persistance du vieil esclavage féminin. Si la prostitution existe, c’est
que, ici comme ailleurs, les hommes sont seuls les maîtres de l’argent
ou de ce qui en tient lieu. Pour être bien nourries et bien habillées,
les jeunes femmes qui ont de la beauté se font entretenir par les
puissants du jour; les _sodkom_ ou maîtresses de commissaires sont un
objet de scandale. On raconte à leur sujet la plaisante anecdote
suivante:
Une longue queue, comme on en voit beaucoup à Moscou, stationnait devant
un bureau où l’on donnait des cartes de _paioc_. Les gens attendaient là
depuis des heures lorsqu’une jolie jeune femme de mise élégante,
chaussée de magnifiques souliers jaunes à talons de 18 centimètres,
passe hardiment devant la file des expectants. Elle laisse tomber sur
eux un regard méprisant et pénètre d’autorité dans l’édifice. Elle en
ressort bientôt, tenant sa carte à la main.
Un pope, qui stationnait là depuis longtemps s’étonne de l’injustice
criante; il demande à ses voisins comment il se fait que la dame puisse
être ainsi privilégiée.
--Ce n’est pas étonnant, lui dit-on; c’est une _sodkom_. Le pope n’est
guère mieux renseigné, mais c’est un homme avisé et il se dit en
lui-même: «S’il suffit d’être _sodkom_ pour passer tout de suite, je
vais dire que je le suis.»
Le voilà qui sort du rang, entre dans l’édifice et dit au fonctionnaire
qui distribue les _paiocs_: «J’ai le droit d’être servi de suite, je
suis «sodkom».
L’employé, scandalisé, au lieu de faire droit à la demande du pope,
appelle un agent de la _tchéka_ et le fait conduire en prison sous
l’inculpation de sodomie.
Evidemment ce pope, âme innocente et pure, n’avait pas compris toute la
portée du titre qu’il s’octroyait avec tant de désinvolture.
Le code que les bolcheviks ont rédigé à la hâte sur le mariage marque un
très grand progrès en comparaison des lois similaires du monde entier.
Pas de formalités compliquées; les fiancés, sans demander le
consentement de personne, vont devant le fonctionnaire déclarer qu’ils
veulent se marier; on les marie.
La femme ne perd pas son nom en se mariant; entre les deux époux, la loi
établit l’égalité complète; la femme ne doit pas obéissance à son mari
et, quant à la protection, la femme la doit au mari, comme le mari la
doit à la femme lorsque l’un ou l’autre sont hors d’état de travailler.
L’adultère n’est pas un délit; la femme peut même l’avouer publiquement,
en allant déclarer au fonctionnaire que l’enfant dont elle est grosse
n’est pas de son mari, mais de tel autre homme (art. 340).
Le divorce est aussi facile que le mariage; il est accordé sur la
volonté d’un seul des époux.
La destruction des vieilles lois qui régissaient l’union des sexes a eu
certaines conséquences fâcheuses. Un grand nombre d’hommes ont,
paraît-il, profité des nouvelles libertés pour abandonner leur vieille
femme et en prendre une jeune.
C’est fâcheux, mais on ne fait pas de progrès sans léser quelqu’un. Dans
l’ensemble, la liberté sexuelle est une bonne chose, elle affranchira la
femme.
Pas d’émancipation réelle pour la femme tant qu’elle recherchera dans
l’homme le soutien de sa vie. Elle ne devient vraiment libre et
responsable que lorsqu’elle doit travailler pour vivre. Et les enfants?
L’avenir, c’est l’éducation par l’Etat. En attendant, la mère a droit à
une allocation, ainsi qu’à une réduction du temps de travail.