Nous regagnons la rue. Un homme vêtu d’une blouse russe en toile bleue,

chaussé de hautes bottes, se dirige vers le bâtiment d’en face, il porte

une théière en émail bleu dont le fond est tout noirci par la flamme.

C’est, me dit la dame, le recteur de l’université. J’observe qu’ainsi,

avec sa théière, il manque de prestige. Vous vous trompez, me dit

l’ardente bolcheviste, il acquiert du prestige.

Evidemment. Au fond, je trouve que le recteur d’une université

importante pourrait faire quelque chose de plus utile que d’aller

recueillir avec beaucoup de perte de temps, les éléments de sa tasse de

thé. Cependant, cette outrance dans la simplicité des habitudes n’est

pas mauvaise au début d’une révolution. On saura bien et même plus tôt

qu’il ne faudrait, adopter le décorum des anciennes classes dominantes.

Je retourne le soir à l’Université. Il y a un cours élémentaire de

chant, je n’y reste que quelques minutes car je désire voir l’école de

journalisme, beaucoup plus intéressante. Il y a nombreuse affluence; le

professeur est un journaliste en renom de Moscou. Un élève fait la

critique d’un journal de province, il parle avec assurance. L’article

politique, dit-il, est trop savant, les lecteurs de la feuille, des

ouvriers et des paysans, ne le comprendront pas. Les nouvelles de

l’étranger aussi, dit-il, sont mal présentées: l’auteur semble croire

que ses lecteurs connaissent la politique extérieure, alors qu’il n’en

est rien. Cet élève d’élite a déjà la compétence d’un professionnel, il

n’y a que six mois qu’il suit les cours.

Il y a aussi près de l’Université Sverlof, une université orientale que

je n’ai pas eu le temps de voir. J’ai causé avec un des professeurs. Il

n’est pas très content, il y a parmi ses élèves pas mal de paresseux; on

a dû les frapper de peines sévères. Celui qui manque le cours plusieurs

fois sans raison valable est rayé de l’Université. On l’envoie

travailler à la construction des voies ferrées, il devient un

travailleur manuel.

J’ai rencontré, par hasard, un résultat frappant de cet effort des

communistes, pour la culture prolétarienne. Un soir je m’en fus reposer

ma fatigue et distraire mon ennui dans une pâtisserie de la Tverskaïa.

Bien originale cette pâtisserie; aux vitrines on voit à la place des

gâteaux des peintures cubistes. Au fond de la boutique, une exposition

de chansons révolutionnaires. La boutique n’est pas mal tenue; il y a

des tables élégantes et sur le comptoir un assez grand choix de gâteaux.

Ce sont les dames de la ci-devant aristocratie qui confectionnent ces

gâteaux; elles viennent les vendre aux pâtissiers et gagnent ainsi de

quoi vivre.

Un camarade m’accompagnait, nous étions seuls dans la boutique; la

pâtissière vint à nous, elle parlait français. Elle nous raconta qu’elle

avait habité Paris, où elle était vendeuse à la maison Benoîton, un

magasin de modes. Elle est mariée au chansonnier révolutionnaire dont

les œuvres tapissent le mur du fond de la boutique, et elle a une petite

fille de douze ans, qu’elle me présente.

--Mais je ne veux pas rester pâtissière, dit-elle. Toute la journée

j’étudie à l’Université _pour être ingénieur_ et le soir, de huit heures

à une heure du matin, je sers des gâteaux ici.

J’évoquais les futurs ingénieurs de mon pays, les élèves de

Polytechnique et de Centrale, tous fils de la grande bourgeoisie. Dix

ans de lycée, un concours très difficile où seule une élite restreinte

ose se risquer. Tout cela, cette femme qui n’est plus très jeune semble

le faire en se jouant. La Révolution a transformé sa vie. A Paris elle

se fût enlizée dans la routine d’une vie inférieure, l’espoir d’une

condition plus haute ne lui serait même pas venu. Grâce au bolchevisme

qui a supprimé les classes, détruit les préjugés, elle se fait une

existence nouvelle plus haute et plus heureuse. Des milliers d’hommes et

de femmes du peuple se sont ouverts à la lumière par l’effet de la

Révolution.

Les musées pour la culture du prolétariat sont très bien conçus. Rien de

commun avec les collections immenses de nos établissements

scientifiques. Quelques chambres dont les murs sont tapissés de tableaux

statistiques.

Dans les vitrines, des pièces anatomiques en cire. J’ai vu, ainsi, le

développement de l’œuf humain depuis le spermatozoïde et l’ovule jusqu’à

la naissance de l’enfant. Les pièces venaient d’Allemagne. Tout est

disposé pour qu’en une heure un ouvrier ignorant puisse acquérir une

teinture appréciable d’un groupe de sciences. Et il n’y a pas que des

choses élémentaires; j’ai vu les figures de la théorie de Ramon y Cajal

sur le contact entre les éléments nerveux.

Chez nous les musées scientifiques servent peu à la culture des masses.

On les ouvre le dimanche à cet effet, mais le peuple qui les visite de

préférence lorsqu’il pleut n’en tire pas un grand profit intellectuel.

Souvent les inscriptions désignant l’objet exposé sont en latin et

lorsqu’elles sont en français elles ne disent pas grand’chose à qui

n’est pas déjà initié.

A Moscou on ne va pas seul au musée; on y va en groupe sous la conduite

d’une personne qui se charge d’expliquer les objets exposés. Dans tous

les musées: peinture, sculpture, histoire naturelle, hygiène,

agriculture, etc., on rencontre de ces groupes. Groupes d’enfants sous

la conduite d’un instituteur; groupes de soldats, conduits par un

officier; groupes d’ouvriers conduits par un professeur, homme ou femme.

Le guide fait une leçon devant les objets et il interroge ses auditeurs

pour s’assurer qu’ils ont bien compris.

Ces musées dans lesquels défilent du matin au soir des gens de toute

espèce donnent une très haute impression de la volonté de l’élite du

peuple russe de s’élever par la culture intellectuelle.

Les Russes sont très religieux, je l’ai dit. Le Gouvernement bolchevick

n’a donc pas osé attaquer directement la religion, mais il se réserve le

soin d’en affranchir peu à peu les masses.

Dans un musée, j’allais passer indifférente devant quelques cadavres

momifiés et conservés sous une vitrine, lorsque ma conductrice m’arrêta.

«Les Moujicks, me dit-elle, croient aveuglément les prêtres qui leur

enseignent toutes sortes de superstitions. Ils vénèrent notamment des

momies qu’on leur dit avoir appartenu à des saints auxquels Dieu avait

fait la grâce de ne pas tomber en pourriture après leur mort.

«Pour leur enlever cette croyance enfantine nous avons disposé ici des

momies de plusieurs espèces. Voici la momie d’un saint que nous avons

prise à un sanctuaire. A côté, vous voyez la momie d’un criminel qu’on

avait oublié dans sa prison et qu’on a retrouvé bien des années après sa

mort.» Se retournant elle ajouta: «Enfin, dans cette petite boîte de

verre, la momie d’un rat.»

Nous expliquons aux visiteurs que si le corps du saint a pu bénéficier

de la faveur divine, on s’explique mal que le criminel ait pu en

bénéficier lui aussi. Et on ajoute enfin qu’il est peu probable que le

rat ait mené une vie particulièrement édifiante.

Il paraît que des discussions très vives s’engagent autour des momies,

bien des moujicks, même en présence des faits, se refusent à abandonner

leurs croyances.

Malheureusement les mauvaises conditions de la vie matérielle

retentissent sur l’instruction. Des bandes d’enfants traînent dans les

rues; on manque de locaux scolaires, de livres de classe, de papier, de

plumes, d’instituteurs. C’est l’effet de la guerre et du blocus, l’effet

du sabotage du régime par les classes moyennes. Enfin on doit accuser

aussi l’inaptitude des russes au travail suivi et à l’organisation.

De cette inaptitude on se rend compte à chaque pas. Une représentation

théâtrale annoncée pour huit heures n’est pas commencée à neuf heures et

demie. La salle n’est pas chauffée, on grelotte, (nitchevo) cela ne fait

rien.

A défaut de leçons de révolution on peut, en Russie, faire tout un cours

de patience. Que de temps perdu à attendre le train, le tramway, la

personne qui vous a donné rendez-vous et qui ne vient pas! Le temps ne

compte pas ici, comme dans tous les pays arriérés.

Je réussis après bien des démarches à voir quelques usines. La

production est tombée à un rendement très bas. L’ouvrier est loin

d’avoir la mentalité qu’il faudrait pour que des ateliers communistes

puissent prospérer.

Les moteurs basés sur l’égoïsme individuel n’étant plus, l’ouvrier

travaille le moins possible. Il se rend à l’atelier soviétique à l’heure

de la soupe, il signe la feuille de présence et file par une porte

dérobée, non sans avoir chapardé un peu de matière première, avec

laquelle il confectionnera chez lui des objets qu’il ira vendre au

marché. Avec des chambres à air d’automobiles, il fabrique des

bretelles, des jarretières, etc., sans le moindre souci du mal qu’il

fait dans un pays si démuni.

Une usine de robinets pour locomotives que je vais voir un matin, me

paraît fonctionner assez bien, elle est en voie de croissance, j’assiste

à la fusion du cuivre dans des cubilots de système primitif. Dans un

coin de l’usine, je vois deux cloches qui ont été, me dit-on, prises à

Wrangel. On les a apportées là pour les fondre, mais les ouvriers s’y

refusent parce que ce sont des «choses du bon Dieu». Que faire avec un

pareil peuple?

Je voudrais bien m’entretenir avec les ouvriers pour savoir ce qu’ils

pensent du régime, mais cela ne m’est pas possible à cause de la langue.

On ne m’a pas donné d’interprète. Il est d’ailleurs très difficile de se

renseigner. Si on demande à un ouvrier ce qu’il reçoit, il commence par

dire qu’il ne reçoit rien du tout. Lorsqu’on le presse, il finit par

avouer qu’il reçoit ceci, cela, mais que ce n’est pas régulier.

Dans une tannerie, je suis réduite à visiter les ateliers vides, c’est

lundi, on ne travaille pas. Les ouvriers sont en même temps paysans; ils

demeurent dans la banlieue de Moscou et on leur donne congé du samedi

midi au mardi matin pour leur permettre de cultiver leur morceau de

terre.

La fabrique de cigarettes est la mieux tenue de tous les établissements

industriels que j’ai vus à Moscou. Les ateliers sont propres et très

vastes. Des ventilateurs électriques envoient l’air frais et happent les

poussières. Mille ouvriers, deux cents hommes et huit cents femmes

travaillent dans cet établissement. Les vieilles femmes trient les

feuilles de tabac, les jeunes mettent les cigarettes en boîte, les

hommes surveillent les machines qui coupent les feuilles de tabac en

fils très fins. Tout le monde est payé en cigarettes qu’il faut vendre.

A partir d’octobre 1921 on doit payer en argent, c’est un des effets de

la nouvelle politique. Les salaires sont relativement élevés et le

personnel ne paraît pas malheureux.

Il est onze heures et demie, l’heure du déjeuner, les ateliers se

vident. Le flot des ouvrières dégringole les escaliers avec des rires et

va s’égailler dans la rue, jupes courtes à la façon parisienne. En

passant devant nous elles rient à gorge déployée. Sans doute que tout,

dans notre allure montre que nous ne sommes pas d’ici, ce qui veut dire

que nous sommes bêtes. Je me crois un instant à Belleville.

Je me rends compte par expérience que le régime de la terreur,

insécurité à part, est singulièrement gênant. On ne peut pas faire un

pas sans être muni d’un «propuska», laisser-passer. A la porte des

édifices publics, à l’entrée de la moindre réunion, un soldat rouge avec

son fusil, baïonnette au canon, défend, tel l’ange biblique, l’entrée du

paradis terrestre. Impossible de pénétrer si vous n’avez pas le

«propuska». On va le chercher dans une boutique à côté; il faut faire la

queue, montrer ses papiers et il y a toujours quelque chose qui ne va

pas. Une fois, comme je voulais entrer au Kremlin, on ne s’est pas

contenté de mes papiers; on a téléphoné au «Komintern».

Ce luxe de précautions vise à prévenir les attentats qui sont fréquents.

On m’a montré l’ancienne résidence du «Komintern», il n’en reste que les

murs branlants; les anarchistes l’ont fait sauter avec une bombe; il y a

eu une douzaine de morts.

Tous ces «propuska» constituent pour moi la chose la plus insupportable.

Je passerais encore sur la mauvaise nourriture, l’inconfort. Mais ces

démarches continuelles auprès de bureaucrates hargneux m’exaspèrent au

suprême degré; ils me feraient prendre le communisme en horreur.

A Paris pendant la guerre j’avais enduré quelque chose d’approchant.

Pour avoir une carte de charbon il me fallait subir de la part des

employés de la mairie de mon arrondissement un interrogatoire en règle.

Depuis combien de temps êtes-vous dans cette maison? Où étiez-vous

avant? Et la préposée, se faisant de son rôle une très haute idée,

prenait le ton fatal d’un juge d’instruction qui s’efforce d’établir la

preuve de votre crime. Cela ne m’est arrivé qu’une fois; j’ai préféré

plutôt que revenir comparaître me passer de carte de charbon et employer

le système D.

Tout le monde se récrie contre la bureaucratie. C’est une injure d’être

appelé bureaucrate, cela équivaut à peu près à contre-révolutionnaire.

Dans ses ouvrages Lénine se montre désolé de cette invasion de scribes,

mais il ne sait pas comment en débarrasser la Russie.

«Prenez avec vous tous ces gens, a-t-il dit à un délégué, emportez-les,

vous nous rendrez service.»

C’est l’instauration du communisme qui a donné à la bureaucratie ce

développement sans précédent. L’état prenant à sa charge toute la vie

des citoyens, leur nourriture, leur logement, leurs vêtements, a dû

nécessairement établir de grandes administrations.

Le danger était que la bureaucratie ne devienne une caste dominante.

Dans un de ses ouvrages, Lénine espère qu’on évitera ce péril en

appelant aux fonctions de bureaucrates des gens de culture primaire. Les

examens difficiles qu’on fait passer aux candidats fonctionnaires dans

les pays occidentaux sont pour les heureux élus une source d’orgueil. Je

ne suis pas ici de l’avis du chef du Gouvernement Bolcheviste; la

culture est un bien en soi; et il y a beaucoup de chances pour que le

fonctionnaire inculte soit tout aussi orgueilleux tout en étant moins

intelligent. L’orgueil, point n’est besoin du savoir pour le donner au

bureaucrate: sa fonction y suffit et amplement.

J’ai pu voir à une représentation théâtrale un certain nombre de

spécimens de la nouvelle aristocratie bureaucratique. Une femme

circulait pendant les entr’actes au bras d’un homme, elle portait étalée

sur ses épaules avec une ostentation ridicule, une écharpe de dentelle

blanche. Le couple semblait foudroyer de son dédain le reste de

l’univers.

Les bâtiments soviétiques sont bondés à craquer d’employés de toute

espèce. La plupart ne paraissent pas surchargés de travail. Ils lisent

les journaux, discutent, boivent du thé.

Ils sont loin cependant d’être contents, du moins si j’en juge par

quelques-uns avec qui j’ai pu m’entretenir parce qu’ils savaient le

français: Une dactylo est furieusement antibolcheviste; on ne la paie

pas, dit-elle, et la nourriture qu’on sert dans les restaurants

soviétiques n’est pas mangeable. Pour vivre, elle vend tout ce qu’elle

possède, jusqu’aux jouets de ses enfants.

Une autre est employée au Comité Exécutif: son travail, me dit-elle, est

intéressant, mais les conditions matérielles sont affreuses. Et puis

elle souffre du manque de liberté, elle allait autrefois à Vichy tous

les ans pour soigner son estomac, maintenant défense de quitter la

Russie, tous les employés sont militarisés.

En revanche je trouve un fonctionnaire enthousiaste du régime. Je l’ai

rencontré par hasard dans la rue et il m’a invitée chez lui.

Logement décent d’homme de nos classes moyennes. Rien du désordre russe;

une bibliothèque, un piano, quelques meubles de salon. Dans un coin, un

haut meuble à portes vitrées. C’est me dit-il, une pièce de l’agencement

d’un magasin de nouveautés dont il a fait une armoire.

Il me raconte qu’il a dû effectuer lui-même son déménagement, l’égalité

communiste ayant supprimé les déménageurs. Cela lui a causé beaucoup de

fatigue car il demeure au cinquième étage.

Il a une femme, une fille et un grand fils sur lequel il fonde beaucoup

d’espoirs.

On m’offre à dîner, un dîner que le plus pauvre ouvrier de Paris

trouverait frugal. Quelques navets, un petit pain fait de farine de

haricots, une tasse de thé sucré avec un morceau de poire cuite.

C’est dit-il, un festin, auprès de ce qu’on mangeait au début de la

Révolution. Dans le dénuement général on a dû se nourrir de choses

horribles; des pommes de terre gelées, des entrailles putréfiées de

poulet et personne de la famille n’a été malade.

Dans cette maison on ne récrimine pas; on souffre avec patience parce

qu’on a conscience de souffrir dans un intérêt supérieur. On a la ferme

croyance que la victoire est au bout.

Un ami de la maison venu prendre le thé raconte un fait très curieux des

régions affamées de la Volga. Une ville était à tel point démunie de

choses susceptibles d’être mangées que les rats l’avaient abandonnée

brusquement. On voyait des champs entiers couverts de ces animaux qui

par millions fuyaient le pays pour gagner des régions plus

hospitalières.

Mes nouvelles connaissances m’engagent vivement à m’installer

définitivement à Moscou. Il m’apparaît même que la femme est choquée

dans son sentiment à la fois national et communiste lorsque je hasarde

quelques critiques. Elle croit que je n’aime pas la Russie.

Elle se trompe; j’aime malgré tout la Russie qui a tenté de faire la

Révolution sociale, seulement j’ai trop observé pour me faire des

illusions, pour ne pas voir derrière les mots les réalités qui ne sont

pas belles.

II

Je n’ai pas tous les jours un établissement à visiter, lorsque je n’ai

rien à voir je me promène.

Je ne décrirai pas Moscou, tout le monde peut en lire la description

dans les guides. La place Rouge a une grande originalité avec son

Kremlin aux murs de briques surmontés de créneaux et sa minuscule

chapelle byzantine, qui avec ses multiples coupoles bariolées fait

songer à une touffe de champignons. Au centre est l’échafaud de pierre

où avaient lieu autrefois les exécutions, d’où le nom de «Place Rouge».

Les rues sont proprement tenues. On les balaye plusieurs fois par jour,

avec des balais de bouleau. Les communistes sincères se réjouissent de

cette propreté qui est récente paraît-il. Elle marque le premier pas de

la société communiste dans la voie de l’ordre et de l’organisation.

Mais que de trous dans les trottoirs. La nuit il est dangereux de

s’aventurer par la ville; seules les artères principales sont éclairées

et dans les rues noires on risque de tomber à chaque pas.

J’ai vu les tramways que Wells a décrits. Certes ils sont bondés, les

gens montent sur les tampons, les marche-pieds, s’accrochent où ils

peuvent; mais ce n’est pas si terrible que l’écrivain anglais le dit. On

peut en voir autant dans les quartiers ouvriers de Paris, à sept heures

du soir.

Les personnes qui ne sont pas cataloguées comme «travailleurs» n’ont

accès dans ces tramways que de dix heures à quatre heures, moyennant

deux mille roubles. Il y en a d’ailleurs assez peu, pour une aussi

grande ville, ce qui fait que les communications sont très difficiles.

Aussi l’usage du téléphone est-il généralisé.

On se lève tard, je l’ai dit. C’est seulement à dix heures du matin que

l’on peut assister au défilé des gens qui vont à leur travail. Les

hommes portent des costumes semi-militaires, hautes bottes de cuir,

dolman ou blouse russe, casquette où brille l’étoile soviétique. Presque

tous ont sous le bras un large portefeuille de cuir.

Beaucoup de femmes ont les cheveux courts et portent des coiffures

masculines. Certaines sont chaussées de hautes bottes noires, rouges ou

vertes avec des arabesques qui rappellent l’Orient; en général elles

sont pauvrement habillées; les administrations soviétiques donnent

rarement des habits et pour s’en procurer dans le commerce il faut payer

très cher.

A Moscou on jouit d’une grande liberté à l’égard de la toilette; on peut

mettre ce que l’on veut. Les Russes se montrent en cela plus civilisés

que les Français.

Il suffit de sortir dans la rue pour se convaincre de la puissance que

conserve encore la religion sur l’esprit des masses. Dès qu’un Russe

rencontre sur son chemin la moindre chapelle, il fait le signe de la

croix. Et il paraît que dans ce geste, il faut encore apporter de

l’attention, car en le faisant incorrectement, on risquerait de faire

venir le diable.

Le dimanche les églises regorgent de monde, hommes, femmes, enfants; on

y voit même des soldats de l’armée rouge. C’est à qui déposera un billet

sur le plateau où il y en a déjà un gros tas; on ne dirait pas que le

peuple est dans la misère.

En dehors des offices, on entre dans les chapelles, qui sont très

nombreuses, on s’agenouille à terre et on baise la vitre qui recouvre

les icones. Les vitres ont une épaisse couche de crasse apportée là par

les milliers de ces baisers. C’est absolument dégoûtant, mais les

adorateurs ne sont nullement dégoûtés; chacun ajoute ses microbes à ceux

de ses prédécesseurs.

Près de la Place Rouge est un sanctuaire de la grandeur de nos bureaux

d’omnibus parisiens. On y vient, paraît-il, de toute la Russie. En face,

sur un mur de briques rouges, à la hauteur d’un premier étage, la

République des Soviets a mis en lettres blanches la fameuse inscription:

«La religion est l’opium du peuple.»

Cela ne paraît pas beaucoup impressionner le peuple. Toute la journée

c’est dans le sanctuaire un défilé ininterrompu. C’est à qui se

prosternera; celui qui ne peut pas entrer baise le pavé de la rue.

Comme je n’ai pas beaucoup d’occupation à Moscou, je m’amuse à inspecter

les passants et à faire un pourcentage des croyants qui se signent et

des athées qui passent indifférents. Je constate qu’il y en a à peu près

autant des uns que des autres. En général, ce sont les jeunes qui ne

font pas le signe de la croix; heureux effet de l’éducation communiste

qui se fait déjà sentir.

Partout, des traces de la Révolution. Sur une place, à l’extrémité d’un

boulevard, un énorme entassement de débris. Ce sont les décombres des

maisons qui ont été détruites par l’artillerie au cours des journées

révolutionnaires; on dit que dessous il y a plus de cent cadavres de

cadets. A côté de la place, une grande maison incendiée dont il ne reste

que les murs noircis. On trouve dans les rues du centre de nombreuses

maisons détruites; de ci, de là, des murs criblés de balles, on a

fusillé là.

Moscou manque de distractions. Un timide café à musique vient d’ouvrir

sur le «boulevard», une promenade plantée d’arbres. C’est une baraque en

planches. Les tables sont rustiques, les garçons vous servent en

pardessus crasseux. Pour trois mille roubles on peut y boire un café au

lait en écoutant de la musique (instruments en cuivre). Les

consommateurs sont rares. Les gens, par économie, préfèrent écouter le

concert de l’extérieur.

On dit que ce «Boulevard» est le marché de la prostitution. J’y vois

beaucoup de jeunes gens et de jeunes filles, mais rien d’incorrect ne me

frappe; il est vrai que j’ignore le Russe.

Partout s’ouvrent des pâtisseries au grand scandale des communistes et

des anarchistes. Ils voient en elles l’expression de la défaite de la

Révolution.

Un jour je m’arrête machinalement devant la vitrine d’une de ces

pâtisseries. Une femme misérablement vêtue, la tête couverte d’un châle

et portant à son bras droit un paquet enveloppé d’étoffe blanche

s’arrête à côté de moi et me parle en russe:

«Ia nie poniemaio (je ne comprends pas).»

Elle essaie l’allemand:

«Ich verstehe nicht.»

Alors elle sort le français:

«Je demande, madame, pour qui sont ces gâteaux? Pas pour moi,

assurément, car je n’ai pas d’argent pour les acheter.»

Je réponds quelque chose; elle reprend:

«Vous me prenez pour une bohémienne, n’est ce pas?»

«Mais non, madame, vous parlez trois langues; cela me montre que vous

êtes une personne très cultivée.»

Nous cheminons côte à côte. Elle me raconte avec des mots de colère le

sort que lui a fait la Révolution: Son mari était juge; elle avait une

situation de bonne bourgeoisie, elle était heureuse. Maintenant c’est la

misère terrible: le mari fait un cours de géographie dans une école pour

avoir de quoi manger, leurs deux enfants sont morts. Dans son paquet

elle a des vêtements qu’elle va vendre pour acheter de la nourriture.

Mon voyage aventureux en Russie communiste · 第 6 / 11 段