avoir de grands besoins, ce respectable spécimen de la gent ratière;
s’il allait prendre l’offensive et grimper sur mon lit.
Le lendemain j’utilise mon élémentaire connaissance de la langue russe
pour porter mes doléances à la bonne.
Balchoïa Krissa! (un grand rat), dans ma chambre...
Elle éclate de rire. Un grand rat, en voilà une affaire, faut-il que ces
étrangères soient mijaurées! Des grands rats; il y en a plein la maison,
nitchévo (cela ne fait rien).
Il faut me résigner à vivre dans la société de ce rat bolchevik; pour le
bien disposer en ma faveur, je lui donne à manger dans son trou.
Me voilà donc entretenue aux frais de la République des Soviets; on me
loge, on me nourrit, on me blanchirait si j’avais du linge, car il y a
une blanchisseuse dans l’hôtel; mais à part cela on ne s’occupe pas plus
de moi que si je n’existais pas.
Je ne suis cependant pas venue à Moscou en villégiature; je voudrais
bien voir les institutions soviétiques. Il paraît que je viens trop
tard. Pendant le Congrès, un service spécial s’occupait de montrer aux
délégués les institutions bolchevistes. Les délégués sont partis, le
service est désorganisé; les gens qui l’assuraient sont occupés à autre
chose. Débrouillez-vous!
Me débrouiller, je ne sais pas la langue: je lis mal le nom des rues et
je m’égare. Pour trouver une maison, je dois y aller trois ou quatre
fois. Je suis brisée de fatigue tous les soirs, à marcher à pied sur des
pavés pointus. Il n’y a presque pas de tramways, et on ne peut les
utiliser qu’à certaines heures, d’ailleurs il faudrait connaître la
ville pour pouvoir s’en servir.
Un délégué qui est parti m’a donné quelques adresses dont celle d’un
secrétaire de ministre. J’y vais, partout on m’accueille froidement et
on me fait des promesses qu’on ne tient pas. Je suis tout à fait
découragée; toutes mes peines, les dangers courus auront été vains; je
quitterai la Russie sans avoir rien vu qui vaille la peine.
Moscou est une ville très originale. Avec son Kremlin, ses innombrables
chapelles à coupoles byzantines elle rappelle l’Orient. Au milieu de la
place Rouge s’élève l’échafaud de pierre sur lequel on coupait la tête
autrefois; de là le nom de Place Rouge.
Partout des traces de la Révolution. Sur le boulevard, près de l’Arbat,
une grande maison incendiée dont il ne reste que les murs noircis. A
quelques pas de là, tout un pâté de maisons a été détruit par
l’artillerie; il n’en subsiste qu’un immense tas de pierres sous lequel
il y a m’a-t-on dit plus de cent cadavres.
Partout des maisons rasées; d’autres peu endommagées mais dont les murs
sont criblés de balles, on a fusillé là. Souvent on rencontre des
convois de prisonniers conduits à la manière primitive entre des
soldats baïonnette au canon. De quoi sont coupables ces gens?
Contre-révolutionnaires? simples voleurs? Il y a malheureusement
beaucoup d’enfants. Ce sont «des spéculants» qui vendent dans les rues
des cigarettes, des allumettes, des pommes. Leur état ne paraît pas les
impressionner beaucoup; ils rient, interpellent les passants.
La place du théâtre est presque occidentale avec ses jardins pourvus de
bancs hospitaliers, les mères viennent là promener leurs enfants; elles
sont convenablement vêtues, coiffées de chapeaux; les enfants aussi;
c’est presque notre Luxembourg.
Dans les carrefours: des chapelles; il y en a de minuscules, qui du
dehors rappellent, la croix mise à part, les bureaux d’omnibus
parisiens. Les murs intérieurs sont entièrement garnis d’icones en
argent doré, protégées par des verres. A une petite hauteur au-dessus du
sol les glaces sont recouvertes d’une couche épaisse de crasse. C’est le
résidu laissé par les baisers dévots des milliers de fidèles. Et tout le
long du jour des gens entrent; ils s’agenouillent et posent leurs lèvres
sur cette crasse dégoûtante. Ce spectacle me fait faire de singulières
réflexions, sur l’état de civilisation de la Russie.
Qu’est-ce que de pareilles gens peuvent comprendre au communisme? Quand
nos ouvriers français qui leur sont heureusement supérieurs ne le
comprennent pas. Je vois la situation; le communisme est l’œuvre d’une
infime minorité de militants qui a réussi à s’imposer à ces masses
amorphes à la faveur de la guerre. La révolution russe est le résultat
d’une conspiration blanquiste qui a réussi, grâce à la situation
spéciale.
Au fond toutes les révolutions ne sont que cela et on peut suspecter la
sincérité révolutionnaire de ceux qui prétendent qu’il faut avoir la
majorité pour transformer la société. La majorité, on ne l’a jamais. La
masse a toujours été et sera longtemps encore la pâte amorphe bonne
seulement à recevoir la forme qu’un petit nombre de gens intelligents et
audacieux voudront bien lui donner.
Faut-il voir dans cette incommensurable ignorance du peuple russe un
présage de défaite révolutionnaire? Nullement. Ce peuple a subi le
tsarisme; c’est-à-dire une minorité d’aristocrates; pourquoi ne
subirait-il pas les bolchevistes? Que les communistes obtiennent la paix
des nations capitalistes; qu’ils finissent par arriver à donner à manger
à tout ce monde; ils seront solides. Et, alors que les gens du tsarisme
ne songeaient qu’à jouir personnellement, les bolchevistes peu à peu
décrasseront ce peuple.
J’erre le long des quais déserts de la Moskova. En face de moi, dans
l’enceinte du Kremlin, se dresse, au milieu d’un fouillis de clochetons,
l’ancien palais des Tsars. En arrière, une coupole surmontée d’un
drapeau rouge; c’est là, m’a-t-on dit, que travaille Lénine.
J’évoque les générations de princes et de princesses chamarrés de
titres, couverts de soie et de diamants qui évoluaient autrefois à
l’intérieur de ces palais. Ils étaient des hommes et des femmes comme
les autres, ni plus intelligents ni meilleurs. Leurs ancêtres, gens
d’audace et de peu de scrupules, s’étaient imposés aux masses
populaires. La sottise, l’ignorance quasi animale de ces masses avaient
fait accepter leur domination; les siècles à travers des tueries sans
nombre, avaient transformé les descendants en une surhumanité fictive.
En de pauvres chambres éparses dans toutes les grandes villes du monde,
des gens, vêtus d’habits usagés, chaussés de bottines éculées,
étudiaient, écrivaient pour forger les théories de transformation
sociale. Ils correspondaient entre eux, formaient des sociétés que
défaisaient, à mesure, la rivalité, l’égoïsme de la trahison. Des
enthousiastes perpétraient l’attentat terroriste et dévouaient leur vie
au lointain avenir.
Enfin, les temps sont venus et l’héritier de toutes ces générations de
conspirateurs est maintenant dans ce palais qu’ont abandonné pour l’exil
ou la mort les princes épouvantés.
A lui, les vastes salles aux murs dorés où se prosternait la foule des
nobles; à lui les richesses, les couronnes chargées de joyaux de toute
une lignée de tsars.
Mais, de ces richesses il ne profite pas. Il dédaigne les appartements
splendides et c’est d’un cabinet de travail modeste que le conspirateur
Lénine préside aux destinées de la Russie. Un pas en avant a été fait,
les enthousiastes ne sont pas morts en vain.
Je commence à m’orienter dans Moscou et je vais voir l’Université. Elle
n’est pas très loin de chez moi; on descend la Tverskaïa jusqu’à la
petite place où se trouve un sanctuaire minuscule. On vient là,
paraît-il, de toute la Russie, se prosterner et baiser la crasse des
carreaux. En face, sur le mur d’un monument de briques rouges, ressort
en lettres blanches la fameuse inscription: «La religion est l’opium des
peuples.» Personne ne regarde cette inscription qui a fait, cependant,
tant de bruit dans le monde entier. On m’a assuré que le gros des
moujicks n’en comprend même pas le sens et prendrait volontiers «opium»
pour un saint nouveau. Je tourne à droite et longe un jardin en bordure
du Kremlin. Au bout de l’avenue est une bâtisse toute blanche que
surmonte une sorte de belvédère à colonnes; c’est l’Université.
A qui m’adresser, je ne sais pas; il n’y a pas de concierge. Je compte
aviser la première personne que je rencontrerai, mais j’hésite.
D’ordinaire, les Moscovites ne renseignent pas volontiers les gens, un
«ia nie snaiou» (je ne sais pas), dur et sec est tout ce qu’on obtient.
La cour, très vaste, est occupée par un petit square. Sur un banc une
jeune fille, sans doute une étudiante, lit un livre; je prends place à
côté d’elle.
Elle ne sait pas le français, mais elle sait l’allemand; j’engage la
conversation: «On est en septembre, les cours ne sont pas commencés, me
dit la jeune étudiante, mais, si vous vous intéressez à la chimie, les
laboratoires sont ouverts; je vais vous y conduire.»
Nous traversons de vastes salles abandonnées. Dans quelques-unes,
d’énormes bancs de classe sont dans un coin entassés les uns sur les
autres en un désordre inexprimable. Je comprends que cette qualité de
savoir mettre chaque chose à sa place, que je croyais si simple et que
je méprisais même, comme dénotant la mesquinerie du caractère, est
l’effet de la civilisation et que les pays arriérés, comme la Russie, ne
la possèdent pas encore.
Nous arrivons à la section de chimie, un assistant me reçoit, il parle
français et veut bien me montrer les laboratoires. Voici d’abord
l’amphithéâtre des cours; il rappelle nos facultés de province. Près de
la chaire, est un petit poêle de fortune, en briques de construction:
«C’est avec ce poêle que nous chauffons l’hiver, me dit l’assistant,
quand nous avons du bois. Parfois il y a, dans cette salle, plusieurs
degrés au-dessous de zéro: impossible de travailler. J’ai voulu faire,
l’hiver dernier, l’expérience du sodium sur l’eau; l’eau a gelé
subitement dans le récipient.
Dans le laboratoire de recherches, une dizaine de chimistes, jeunes gens
et jeunes filles, travaillent; il reste encore des produits du stock
d’avant-guerre. J’adore la chimie et je resterais volontiers là, dans ce
laboratoire. Mais les conditions de la vie matérielle sont trop dures,
je sais que je ne pourrai pas m’adapter surtout au terrible hiver.
Nous passons au laboratoire de chimie élémentaire, il est vide: «A la
rentrée, me dit mon guide, il sera rempli d’élèves. Ce sont des
ouvriers, ils travaillent durant la première partie de la journée et
viennent à l’Université de 4 heures à 8 heures du soir. Aucun diplôme
n’est exigé pour l’inscription: il faut seulement savoir lire, écrire et
les quatre règles de l’arithmétique. A force de travail, les jeunes
élèves intelligents arrivent à se mettre au niveau de l’enseignement
supérieur, mais la majorité se décourage, elle ne va pas jusqu’au bout.»
Pour ces jeunes gens, la Révolution aura été un grand bienfait. Sans
elle, ils fussent restés dans les ténèbres, travaillant toute leur vie à
un métier de manœuvre, sans joie intellectuelle, livrés aux seuls
plaisirs de la vie animale. Grâce au communisme, ils deviendront
d’autres hommes, même ceux qui ne vont pas jusqu’à la fin des études,
car il leur restera tout de même quelque chose de la culture reçue.
Mon guide se plaint du blocus: «On ne sait pas ici ce qui s’est fait en
France dans la chimie depuis 1914.»
Je le remercie pour le dérangement et passe dans une autre section. Il y
a de fort beaux appareils, mais ils sont recouverts de toile, rien ne
fonctionne. Une jeune fille me fait les honneurs de l’établissement.
Elle est très anticommuniste.
L’institut, me dit-elle, a refusé catégoriquement de recevoir les
ouvriers et, pour les éloigner plus sûrement, on exige pour
l’inscription la connaissance de quatre langues européennes. Ces
langues, dit-elle, sont nécessaires pour étudier les ouvrages traitant
de notre spécialité.
Un assistant me montre son laboratoire. J’ai publié dans ma jeunesse
quelques travaux de la science qui l’occupe. J’ai le plaisir de
constater qu’il les connaît.
La mère de la jeune fille vient aussi à moi: elle se laisse aller à sa
colère contre le régime. Mais elle a un peu peur; elle comprend que si
je puis visiter la Russie, c’est que je suis bolchevique, elle craint
une dénonciation. Je la rassure. Certainement je suis bolchevique, mais
ce n’est pas une raison pour dénoncer quelques personnes isolées qui ne
sauraient être pour le régime un sérieux danger. D’ailleurs je suis une
intellectuelle et je croirais manquer à l’honneur en faisant une
dénonciation.
Tout ce monde vit misérablement; la mère est coiffée d’un chapeau à
brides dont l’usage prolongé a fait une galette informe. Si vous saviez,
me dit-elle, à quelles besognes nous sommes obligés pour vivre. Nous ne
travaillons presque plus en notre science; on n’a pas le temps. Le
Gouvernement ne nous donne rien ou à peu près.
Dans cet établissement on ne fait qu’attendre la contre-révolution, je
m’en rends compte. Combien d’intellectuels, en Russie, sont dans ce cas;
ils n’ont vu en la dictature du prolétariat que l’invasion des barbares.
C’était bien un peu cela, à vrai dire: en mettant à part les grands
chefs qui sont des intellectuels, beaucoup de communistes n’ont qu’une
culture primaire. Leur ignorance fait d’eux les adversaires d’études
dont ils ne comprennent pas la portée, seules les sciences susceptibles
d’application immédiate à l’amélioration des conditions matérielles de
la vie sont jugées par eux dignes d’intérêt. La philosophie, la
psychologie, les mathématiques, etc., leur apparaissent comme un vain
bavardage.
C’est tout à fait regrettable, mais il faut franchir ce stade, à la
longue, les cerveaux finiront par s’éclairer, une élite se créera, qui
viendra à la direction de l’Etat, et les sciences abstraites
recouvreront leurs droits. On reconnaîtra que sans elles il n’y a pas de
civilisation.
On m’annonce que Souvarine, le délégué de la France au Comité Exécutif,
est arrivé à Moscou et qu’il demeure dans l’hôtel, à la chambre 14. Je
laisse passer plusieurs jours sans l’aller voir; il est relativement
nouveau dans le Parti et ne me connaît pas. Enfin, je finis par me
décider. Quoi, fait-il, vous ne pouvez rien voir, pas de communications,
mais demandez une auto. Si vous ne demandez rien, vous n’aurez rien. Les
bureaucrates, vous savez, il faut les eng..., sans cela ils ne bougent
pas. Où habitez-vous?
--Tout en haut, chambre 331.
--Est-ce possible? mais il fallait exiger une bonne chambre. Attendez,
je vais m’occuper de vous.
Grâce à Souvarine, je descends au deuxième étage. J’ai une grande
chambre qui présente l’avantage de posséder le téléphone, comme tout
logement qui se respecte à Moscou. Malheureusement il ne me sert pas
beaucoup; j’y estropie la langue russe et les demoiselles de Gutenberg
de là-bas m’envoient régulièrement promener.
Il n’y a pas encore deux heures que je suis entrée en jouissance (style
des propriétaires parisiens) de ma nouvelle chambre, que deux hommes
viennent me contester le droit aux délices de la Capoue soviétique.
L’un, a l’air terrible avec sa grande barbe et ses grosses lunettes;
l’autre est plus aimable. Ils s’installent en maîtres sur mon canapé,
déploient sur ma table un immense registre. L’homme barbu me toise sans
bienveillance. Serait-ce cette fois la W. Tchéka?
--Que faites-vous ici?
Je suis tout à fait abasourdie par la question. Ce que je fais. Mais ne
le sait-on pas encore. Je réponds que le journal français «La voix des
Femmes» m’a déléguée pour... Il ne me laisse pas achever.
--Déléguée à quoi?
Je me rappelle ce que m’a dit Souvarine des bureaucrates et je me dis
qu’il faut répondre n’importe quoi, pourvu que cela soit précis.
--Je suis déléguée à la Conférence des femmes.
--Mais elle est finie, cette conférence. A quoi servez-vous ici, vous ne
travaillez pas.
--Comment pourrais-je travailler, il y a seulement huit jours que je
suis à Moscou.
--Alors on travaille pour vous?
Je me rebiffe:
--Avec cela que je n’ai pas travaillé pour la Russie. Je ne parle que
d’elle à Paris, dans ma propagande.
--Avez-vous demandé votre passeport?
--Non, mais je le demande, plus tôt vous me le donnerez, plus vous me
ferez plaisir.
Les deux hommes s’en vont, je suis bouleversée. Quelle sottise et quelle
grossièreté: de telles gens feraient de moi une réactionnaire. S’ils
croient que j’ai fait trois mille kilomètres pour me faire entretenir
dans les conditions que j’ai dites!
Je vais conter aux Français l’avanie que je viens de subir; ce sont des
anarchistes, ils triomphent.
Tout est comme cela ici; ce que l’un fait, l’autre arrive derrière pour
le défaire. La voilà la dictature du prolétariat que vous approuvez,
vous en sentez les effets: soyez contente.
Je ne suis pas contente, mais je ne deviens pas anarchiste pour cela. Le
mal ne vient pas du régime, il vient des hommes dont le mauvais naturel
rendrait haïssables les meilleures institutions.
Je ne suis pas tranquille, j’ai peur d’être à nouveau reléguée au
cinquième et d’avoir à dire adieu au beau rêve d’aller visiter en auto
les institutions soviétiques.
--Ne vous en faites pas, me dit un employé de l’hôtel, si ce camarade
vous a dit tout cela, c’est «pour vous épater».
Je ne suis pas épatée et ne vois aucune utilité pour la Russie à ce que
je le sois. Je suis profondément attristée, voilà tout.
L’enquête des deux hommes ne me visait pas particulièrement, ils l’ont
faite chez tous les pensionnaires. Si on a été grossier avec moi, c’est
que quelqu’un m’en veut, à moins qu’on n’en veuille à Souvarine qui
s’est occupé d’améliorer mon sort.
O Paris, mon Paris. Tout est loin d’y être rose, je ne le sais que trop,
mais, tout de même, mon terme payé, ma porte fermée, je n’ai de compte à
rendre à personne.
On ne voulait pas que m’épater. Quelqu’un, je ne sais qui, m’est hostile
ici. Depuis la visite de l’homme barbu, l’employé du 34, qui était
bienveillant envers moi jusque là, me refuse tout. Il ne m’a pas donné
de billet pour une réunion où devait parler Trotsky, sous le prétexte
que je ne sais pas le russe et que je n’ai nul besoin de voir Trotsky,
qui n’est «qu’un homme comme un autre».
On a jugé, paraît-il, mon cas au Komintern (Comité International), et on
a conclu «très favorable». On me donne des autos pour les longues
courses et quelques portes s’ouvrent devant moi. Mais je sens
l’hostilité sourde des gens qui ont fait de la propagande des choses de
Russie leur propriété personnelle. Tout ce qui n’est pas de leur coterie
est considéré comme intrus. On s’arrange pour que je reste inconnue à
Moscou. Des femmes russes m’ont demandé de parler dans une de leurs
réunions. La Française qui m’annonce cela, me dit qu’elle n’a pas le
temps de me servir d’interprète et que je dois en chercher une. «Je vous
attends en bas pour vous conduire au local, tâchez de trouver
quelqu’un», fait-elle. Après avoir essuyé deux ou trois refus, je finis
par mettre la main sur une camarade de bonne volonté. Nous descendons,
la Française est partie.
Je tente de voir Lénine. Impossible. La même barrière devant moi. Je
constate avec peine que je verrais plus facilement M. Millerand que le
chef de la République des Soviets. Evidemment, en temps de révolution un
chef de l’Etat est un homme occupé, mais, tout de même, il ne doit pas
se faire aussi inaccessible qu’un roi. Le chef de la Révolution russe
aurait pu dire des choses utiles à une propagandiste active comme moi.
Seul, il peut donner l’idée générale d’un mouvement que les camarades
moins doués ne voient que par leur petit côté.
La République des Soviets fait un gros effort pour la culture du
prolétariat. Les universités telles que celles dont j’ai parlé plus
haut, périclitent: mais la vie qui les quitte s’en va animer un
organisme né de la Révolution; l’enseignement populaire.
Les universités populaires russes n’ont rien de commun avec celles qui
ont fleuri chez nous au temps de l’affaire Dreyfus, si imparfaites
qu’aient été ces dernières, il ne faut cependant pas trop en médire.
Elles ont donné le goût de la culture intellectuelle à nombre
d’ouvriers. Ils ont acquis, grâce à leur impulsion, une instruction qui,
si incomplète soit-elle, vaut mieux que rien. Il faut laisser aux
réactionnaires le soin de médire des demi-savants; un demi-savant vaut
mieux qu’un ignorant, alors même qu’il tiré de sa demi-science un
orgueil excessif.
Les bolchevistes sont les premiers gouvernants qui veulent sérieusement
mettre le peuple au niveau des classes cultivées, ils ont commencé cette
grande œuvre.
A cette œuvre ils ont été, à vrai dire, poussés par la nécessité
impérieuse. Devant la défection des intellectuels, il a fallu que le
prolétariat pourvoie à tout, et les chefs ont vite senti son
insuffisance.
Le type des établissements d’instruction populaire est l’Université
Sverlof, je suis allée la voir un matin.
Elle occupe plusieurs bâtiments à Moscou. Le principal est un édifice de
style allemand qui appartenait, avant la révolution, au Cercle des
Marchands. L’installation est magnifique: escaliers de marbres rehaussés
de dorures, lampadaires luxueux. Au plafond de ce qui est maintenant la
salle de lecture, des cartes à jouer peintes, indiquent l’ancienne
destination du lieu.
Une dame me fait les honneurs. Elle est petite et toute menue. Ses
fonctions dans l’université sont multiples; professeur de philosophie
marxiste, économe de l’université, explicatrice aux musées moscovites de
culture prolétarienne, etc.
Elle est vêtue d’effets d’avant-guerre et mange très mal. Elle est
aussi, me dit-elle, très mal logée, n’ayant que trois pièces, pour elle,
son mari, deux grands enfants et une vieille mère qui est malade. Bien
que son mari occupe une situation élevée, la famille vit misérablement;
c’est un problème que d’acheter des chaussures. Mais on supporte tout ce
mal être avec un stoïcisme qui a quelque chose de religieux. Cette femme
est une héroïne obscure comme il y en a des milliers dans la Russie
communiste.
Tout d’abord, me dit ma cicerone, les ouvriers ne faisaient ici qu’un
stage de quinze jours. On voulait dans ce court laps de temps leur
donner une vision de culture intellectuelle supérieure afin de leur
inspirer le désir de l’acquérir. On a échoué: les ouvriers et les
paysans n’étaient qu’ahuris; rien ne leur restait. Je pense en moi-même
que c’était bien à prévoir. Le travail intellectuel n’est pas un gâteau,
pour l’aimer il faut y être dressé depuis longtemps. Nombre de paysans
et d’ouvriers français qui ont été à l’école, sont incapables de
s’intéresser même à la lecture d’un roman, ils ont mal à la tête aux
premières pages.
Devant cet échec, on a prolongé le stage qui varie maintenant de six
mois à deux ans et même davantage.
L’institution est un internat; la durée obligatoire du travail est de
huit heures par jour. Les étudiants sont nourris, logés, habillés et
instruits aux frais de l’Etat, on leur donne même, chaque mois, une
petite somme. Ils apprennent les langues étrangères, les mathématiques,
les sciences physiques et naturelles, l’économie politique, le dessin,
le chant. A l’Université est annexée une école de journalisme.
J’assiste quelques minutes au cours d’économie politique. Deux cent
cinquante étudiants environ sont là. La plupart sont très mal habillés
et encore plus mal chaussés. Certains portent des lapkis, sortes
d’espadrilles en osier de façon très grossière. Mais les figures sont
éveillées, les yeux intelligents. En dépit de leur extérieur misérable
on sait que ces jeunes gens ont été transformés par la culture
intellectuelle.
Le bâtiment d’en face est consacré au logement des élèves. Les chambres
sont proprement tenues, mais incroyablement pauvres: lits bas en bois
blanc, tables et chaises grossières, un tableau noir pour les calculs,
pas de bibliothèque. Et quatre étudiants habitent la même pièce.
Les étudiantes arrangent plus coquettement leur logis. Au mur, elles
mettent des photographies. Elles cachent la nudité des planches avec des
ouvrages de dentelle.
Nous visitons l’infirmerie. Une jeune fille, assise sur son lit, fait
une lecture. Elle semble triste. Ma conductrice me dit que cette
étudiante est allée au front, comme soldat, dans la dernière guerre elle
y a contracté la tuberculose.