trois flirts: l’ouvrier russe qui l’accompagne depuis l’Australie l’a
traitée de personne immorale. Naturellement, elle se fâche; elle crie,
pleure, emplit le wagon de ses récriminations. Les Italiens prennent
parti et tous ces révolutionnaires sont tellement absorbés par
l’intéressante discussion qu’ils ne voient pas qu’on est à Moscou et
qu’il faut descendre.
CHAPITRE II
Mon séjour à Moscou
I
Le commissaire de la mission de X... m’avait annoncé qu’à Moscou je
serais logée à l’hôtel Luxe en ma qualité de propagandiste. Un camarade
qui faisait partie de notre troupe avait promis de m’y conduire. Mais
X... est loin; le camarade me rit au nez lorsque je lui rappelle sa
promesse.
On nous laisse à la gare, les Italiens, une femme qui garde ses
nombreuses malles, l’Australienne, les familles émigrantes et moi.
Les autres qui connaissent Moscou sont partis, ils vont s’occuper de
nous, disent-ils et reviendront dans une demi-heure. Nous sommes arrivés
à onze heures du matin: les heures passent; personne. Il fait froid et
il pleut, je pénètre dans le hall; sur un mur des emblèmes soviétiques,
des portraits des chefs du Gouvernement; mais tout cela vieilli, jauni,
plein de poussière; mon cœur ulcéré par le mauvais voyage m’y fait lire
la lassitude, l’abandon du premier enthousiasme. Dans un coin un piano,
une jeune fille qui porte au bras le brassard de la Croix-Rouge joue des
valses lentes. Je lui demande de jouer l’Internationale; elle a un
sourire de mépris qui va à moi ou à la chanson, je ne sais pas;
peut-être à toutes les deux. J’ai froid; j’ai faim. Il y a bien une
cuisine soviétique d’où je vois sortir des gens avec du pain et des
saucisses appétissantes; mais je n’y ai pas droit. Je n’ai droit qu’au
buffet bourgeois: il est au diapason de la classe. Sur le haut meuble
luxueux traînent dans des assiettes poussiéreuses quelques gâteaux
défraîchis, sur lesquels se restaurent d’innombrables mouches.
Mais je ne suis pas en situation de faire la difficile. Je mange un de
ces gâteaux que j’arrose d’un abominable café au lait couleur de
poussière délayée; j’en suis quitte pour quelques milliers de roubles.
A six heures du soir les camarades reviennent; ils se sont occupés
d’eux-mêmes et pas de nous. Ils nous disent que nos papiers ne sont pas
prêts et que nous devons rester là; combien de temps, on ne sait pas.
Je suis furieuse. Certes, je ne demande l’aide de personne, mais au
moins qu’on me laisse me débrouiller. Je ne veux pas coucher sur un banc
de la gare: après tout je suis dans la capitale de la Russie et j’ai un
peu d’argent; je trouverai bien une chambre, que diable!
Les Italiens paraissent consternés de mon indiscipline; mais je n’ai
cure de leur opinion et je m’en vais.
La petite place est encombrée de marchands qui vendent des cigarettes,
des pommes, du pain noir, des poissons secs. Où aller, comment me
diriger? Je suis ici bien autrement isolée qu’en Allemagne, à peine si
je puis lire le nom des rues à cause de l’alphabet russe et je n’ai sur
moi aucune adresse, puisque j’ai tout brûlé en Lithuanie. Je regarde
bien la disposition des rues car si je ne trouve pas d’hôtel il faut que
je puisse au moins revenir à la gare. Je suis bientôt toute mouillée car
il pleut.
Moscou est une capitale, mais la Russie n’est plus en régime
capitaliste, par conséquent il n’y a pas d’hôtels. Je dois me remettre
sous la tutelle de mes compagnons, si odieuse me soit-elle devenue.
J’ai cependant un espoir. Dans une large rue, je vois une enseigne:
chambres meublées.
J’ai pu la déchiffrer parce que je sais un peu de russe; entrons.
Ce n’est pas facile d’entrer, pas de concierge, personne, enfin au fond
d’une cour je trouve un escalier délabré. Au premier étage j’entre par
la porte ouverte dans un appartement dévasté, des meubles brisés sont
dans tous les coins; des lattes du parquet même sont arrachées. Un bruit
de voix me guide, je traverse plusieurs chambres. Enfin dans une pièce
bien abandonnée aussi, deux femmes assises à une table sur laquelle
trône un magnifique samovar prennent du thé. L’une d’elles se lève et
vient à moi; je dis l’objet de ma visite.
«Nous n’avons pas de chambre, répond-elle en excellent français, ce
n’est pas nous qui louons, c’est une de nos amies, la femme d’un
général.» Très aimablement on me fait asseoir pendant qu’on me donne
avec l’adresse un mot de recommandation. La dame me reconduit jusqu’au
bas de l’escalier.
Dans la rue je réfléchis: loger chez la femme d’un général, peut-être
d’un général réactionnaire, cela peut être dangereux. Retournons d’abord
à la gare; je n’irai à l’adresse indiquée que si je suis vraiment
abandonnée.
A la gare je trouve un nouveau conducteur; on me cherchait. Il fait
embarquer nos bagages sur un affreux camion traîné par un cheval étique.
Nous montons et nous asseyons tant bien que mal sur nos valises; les
cahots de la voiture menacent de nous en précipiter à chaque instant; il
pleut à verse. C’est dans ce triste équipage que je fais mon entrée dans
la capitale du communisme.
Le quartier que nous traversons présente l’aspect de la désolation la
plus lamentable. Les gens sont vêtus de guenilles et chaussés de
chiffons retenus par des ficelles; des femmes portent des robes en toile
de sac. Beaucoup de ces gens ont sous leur bras un énorme pain noir.
Devant certaines maisons, de longues queues de femmes et d’enfants
attendent je ne sais quoi.
C’est cela la Russie? Ah! mon Dieu, Wells avait raison!
De cette misère nous en sommes cause. La bourgeoisie mondiale a suscité
à la Russie déjà ruinée par la guerre impérialiste des guerres
interminables. Par le blocus, elle a privé ce malheureux pays des
produits industriels indispensables parce qu’il ne sait pas les
fabriquer lui-même. Je me rappelle une phrase du commissaire de X...
pour répondre à mes critiques de l’organisation dont j’avais pâti
pendant mon voyage: «Oui nous sommes mal organisés; mais nous avons
battu Kornilof, Dénikine, Wrangel, tenez, mon tabac, c’est du tabac de
Wrangel.»
Je peux voir que Moscou est loin d’être dénuée au point de vue des
aliments. Dans les boutiques, des choux énormes, des pommes de terre, de
grands poissons conservés et jusqu’à des vins fins.
Quelle ville originale! Elle ne ressemble à aucune capitale de l’Europe.
D’innombrables chapelles à coupoles dorées: le Kremlin entouré d’un mur
en briques rouges avec des créneaux.
Après une course très longue, nous nous arrêtons devant une grande
bâtisse peinte en blanc.
Une dame assise à un bureau nous reçoit plus que froidement et je
commence à m’inquiéter.
Où nous a-t-on conduits? Quelle est cette maison? Des cris d’enfants qui
jouent arrivent jusqu’à moi; j’interroge:
--Ecole?
--Non.
--Hôpital?
--Non, refuge.
Ainsi on me loge dans un refuge. Moi, une propagandiste qui viens
visiter la Russie dans le but unique de la servir. Par exemple!
Si on me considère aussi peu, que ne m’a-t-on refusée à Berlin. Si on
m’a payé le voyage à Berlin c’est qu’on tient un peu à moi; alors,
pourquoi me traiter de la sorte? Vraiment des anti-bolchevistes auraient
organisé mon voyage de façon à me donner l’horreur de la Russie
communiste qu’ils n’auraient pas mieux fait.
Au bureau, pas moyen de m’expliquer; un scribe qui retourne vingt fois
sa plume dans ses doigts avant d’écrire un mot ne veut rien savoir de
moi; il se tourne vers les Italiens qui sont des hommes.
Les Italiens augmentent la confusion; ils tiennent à garder le nom de
Capoutchévitch et ils voudraient me l’imposer.
Je proteste; je veux mon nom, qui est un nom de militante connue à
Paris: je n’ai que faire de la maternité d’occasion dont on ne m’a
affublée que pour la sécurité du passage à travers les Etats tampons.
Mais le «fonctionnaire» n’a de papiers qu’au nom de Capoutchévitch; il
ne connaît pas Pelletier et ne veut pas m’écouter.
On nous fait monter tout en haut et on nous donne, à l’Australienne et à
moi, une mansarde en réparation. On y apporte deux lits garnis chacun
d’un matelas très mince et d’une saleté repoussante. Ni draps ni
couvertures. Voilà!
Mais, j’ai faim.
Demain!
Les fenêtres, toutes petites, sont à ras de terre: elles donnent sur la
Moscova; il fait froid, je suis en vêtements d’été et j’ai reçu la pluie
dans tout le trajet de la gare. Je n’ai pas mangé, et depuis mon départ
de la mission je me restaure fort mal de pain et de saucisson. Je
frissonne déjà; j’ai peur de la congestion pulmonaire qui m’emporterait
en quelques jours.
Et l’Australienne, qui sait le russe, me dit que nous sommes dans une
demi-prison et que nous n’aurons pas le droit de sortir avant qu’on nous
ait fait un passeport. Je désespère.
L’Australienne me propose de rapprocher son lit du mien, afin que je
puisse profiter de sa couverture; j’accepte avec empressement.
Les Italiens et les compagnons de la jeune fille sont dans la chambre en
face. J’y vais le lendemain, et je me rassure un peu en voyant que le
«conducteur» a couché là.
Il va nous emmener au «Comité Exécutif»; mais il n’emmènera pas tout le
monde. J’ai déjà peur d’être évincée, parce que les Italiens tiennent à
m’imposer le nom de Capoutchévitch. Mais le «conducteur» sait que je ne
suis pas la mère de ces hommes, il déclare que j’irai au «Comité».
Après une très longue marche, avec beaucoup de détours (le conducteur
semble mal connaître la ville), nous arrivons à un palais superbement
meublé: vitraux, tableaux, œuvres d’art, meubles de prix, fauteuils et
canapés luxueux. C’est le palais de l’ambassadeur d’Allemagne.
Mais personne n’est encore arrivé; seules deux vieilles dames assises à
un bureau, semblent reviser une liste. L’une a des cheveux courts tout
blancs.
J’expose mon cas; les dames parlent français.
--Oh! si vous êtes aux «Emigrants», restez-y, fait l’une d’elles; il n’y
a pas de place à Moscou.
--Mais je suis venue pour étudier la Révolution; il faut que je voie des
camarades, dans cet endroit je ne puis rien apprendre.
Elles ne répondent pas.
Désespérée, j’écris à Y., un camarade dont je recevais la correspondance
à Paris; il habite Pétrograd.
Ma lettre terminée, une des dames la prend, la lit et la montre à sa
compagne: «Regardez donc, dit-elle, comme la lettre L est mal faite;
c’est étrange.»
Bon, voilà que l’on prend mon innocente requête pour je ne sais quel
cryptogramme contre-révolutionnaire.
Mais l’heure passe; les employés, hommes et femmes, arrivent, il y en a
beaucoup. A peu près tout le monde est mal habillé: vieilles robes
d’avant-guerre rafistolées tant bien que mal. Quelques hommes portent le
costume semi-militaire des bolchevicks: hautes bottes de cuir, blouse
russe ou dolman, casquette ornée de l’étoile soviétique.
On m’amène devant le bureau d’un de ces hommes, il parle français, pas
trop mal. Je lui raconte les principaux avatars de mon voyage; arrivée
au récit du passage de la troisième frontière, il saute sur mes mains et
les serre avec effusion:
«Ah! vous avez fait cela! C’est que je la connais cette frontière, je
l’ai passée: tous les trous dont vous me parlez me sont familiers. Hein,
ils sont durs, les Lettons, plus durs que les Russes, vous avez dû en
souffrir.»
Et je ne suis qu’une pauvre Française!
Il m’a fait apporter du thé avec du pain et du beurre et me donne un bon
pour l’«Hôtel Luxe».
En me reconduisant, l’aimable fonctionnaire me présente le local: «Vous
êtes ici au palais de l’ambassadeur allemand. On l’a tué dans cette
pièce avec une bombe. Derrière mon bureau, il y a encore des traces de
sang.»
L’autobus peint en rouge, naturellement, est confortable; il est rempli
de monde, pas de receveur, le transport est gratuit.
Nous longeons l’Arbat, puis le boulevard, une promenade plantée d’arbres
qui ressemble de loin à notre avenue de l’Observatoire; la plupart des
maisons sont lézardées; les boutiques, closes avec des planches clouées
en travers. Ces quartiers, cependant sont moins misérables que ceux que
j’ai traversés hier: la Tverskaïa est fréquentée, nous en longeons une
partie et arrêtons bientôt devant l’«Hôtel Luxe».
Une grande pancarte rouge frappe d’emblée mon regard, elle règne en haut
des colonnes de marbre gris qui décorent l’entrée. On y lit: «L’armée
rouge est la sauvegarde du communisme.»
On me fait monter au premier et on m’indique la chambre 34, où siège le
bureau d’admission. Je montre mon papier, on me donne une chambre tout
en haut de l’hôtel, une carte d’alimentation et un papier violet qui
atteste ma qualité de pensionnaire de la maison.
Je monte l’interminable escalier; il y a bien un ascenseur, mais il est
capricieux: en ce moment, le préposé m’a dit: «Nié Rabot», il ne
travaille pas.
La chambre est confortable. Un lit de fer avec des draps blancs, une
armoire à glace de style américain, un canapé, un lavabo, une chaise, un
tapis. J’ouvre la double fenêtre et j’aperçois les quartiers
périphériques de Moscou, portant des coupoles d’or surmontées de croix
dorées aussi qui étincellent au soleil.
Enfin, je redeviens un être humain.
En bas, dans le salon de lecture des anarchistes, les seuls Français qui
restent me reconnaissent: «Ah! voilà Madeleine Pelletier.»
Mais quatre heures arrivent: il faut aller manger. Ma carte me donne le
droit de m’asseoir à la table des «délégat», la mieux servie. Elle peut
tenir une cinquantaine de personnes et elle se garnit entièrement
plusieurs fois par repas; l’Hôtel Luxe a de nombreux locataires. Il y a
là des gens de toutes les nations du monde: Caucasiens aux cheveux et
aux yeux très noirs, au teint basané. Ils portent des armes de toutes
espèces: sabres, dagues, poignards, revolvers magnifiques rehaussés
d’argent, parfois de pierres précieuses. Il y a aussi des Indiens, des
Chinois, des Japonais; tout l’Orient venu là à la lumière et à la
liberté.
Le menu est plus que frugal: soupe très mauvaise presque toujours,
ragoût fait de porc mal conservé, qui a le goût de viande corrompue,
pain noir mangeable, thé à discrétion que l’on sucre avec un bonbon.
Il paraît que les ouvriers de Moscou accusent les habitants du «Luxe» de
s’empiffrer aux dépens de la République des Soviets. Si j’étais le
Gouvernement, comme on dit chez nous, je les inviterais à tour de rôle;
ils verraient ou plutôt ils mangeraient et n’auraient plus de
préventions.
Juste retour des choses d’ici-bas: les domestiques de l’hôtel mangent
beaucoup mieux que nous. Lorsque je vais à la cuisine prendre de l’eau
bouillante pour mon thé, j’envie leurs pommes de terre appétissantes,
leurs choux bien cuisinés et les petits gâteaux qu’ils mettent à cuire
dans le four.
Mon voyage que j’ai raconté à table, suscite l’étonnement. Tout le monde
a voyagé commodément par le train, et on se demande comment il a pu
m’arriver tant d’aventures. «Personne ne vous croira, me dit-on, si vous
racontez cette histoire à Paris.» Heureusement, mes ex-fils, les
Italiens, sont là, à la table des collaborateurs, et ils racontent, en
la dramatisant plus encore, notre odyssée à tout le monde.
«Ce voyage, il est excellent, me dit un camarade. Vous avez souffert,
vous avez tremblé à l’idée de la mort que vous croyiez proche; c’est une
bonne leçon de révolution!»
Des leçons de révolution je commence à croire qu’il m’en faudrait toute
une série. Je suis à Moscou comme sur un volcan et je ne sais pas où
mettre le pied. J’ai peur d’être victime de cette extraordinaire
indifférence qui semble bien être le fond de l’âme russe, indépendamment
de tout régime. Je m’attendais à être entourée de bonne camaraderie;
personne n’a l’air seulement de se douter que j’existe. Si, je me
trompe, il y a des gens qui s’intéressent à moi: les quelques
anarchistes qui sont restés après le Congrès, et ils ont changé en
effroi mon désappointement.
Ils me racontent des histoires terribles de la W. Tchéka ou Commission
extraordinaire: arrestations, exécutions sans jugement, dans une cave.
«Soyez extrêmement prudente, me disent-ils; l’hôtel est plein d’espions.
On tâchera de vous faire parler pour connaître votre pensée véritable.
Certainement, quelque policier est attaché à vous surveiller; peut-être
habite-t-il une chambre contiguë à la vôtre; peut-être des microphones
sont-ils placés dans les meubles pour enregistrer les conversations.»
Si j’étais à Paris, j’appellerais cela un délire des persécutions; à
Moscou, ce n’est pas la même chose, mais tout de même les camarades
exagèrent.
Tout en faisant la part de l’état d’esprit dans lequel les met une
situation anormale, je ne suis pas rassurée, car j’ai collaboré au
_Libertaire_.
Le Parti m’avait mise à l’écart autrefois, parce que j’étais trop à
gauche. Mon anti-parlementarisme m’avait aliéné les chefs, à peu près
tous députés. Pour pouvoir défendre mes idées, j’avais accepté d’écrire
au _Libertaire_, qui m’ouvrait ses colonnes. Le _Libertaire_ appréciait
mes articles sur l’antimilitarisme, le néo-malthusianisme, l’Education
du Prolétariat, l’affranchissement de la Femme, etc. Mais, loin
d’attaquer le bolchevisme, je le soutenais de tout mon pouvoir, autant
qu’on voulait bien accepter ceux de mes articles qui traitaient de la
question.
Prendra-t-on la peine d’examiner mon cas avec justice? Qui sait si on ne
me traitera pas en ennemie du seul fait de ma collaboration au journal
qui publie la campagne anti-bolcheviste de Wilkens?
L’histoire fourmille d’erreurs judiciaires de cette nature. Combien
a-t-on guillotiné de gens pendant notre Grande Révolution qui n’étaient
coupables qu’en apparence?
Ce n’est pas sans appréhension que je remonte le soir à ma chambre. Les
lampes électriques de faible puissance versent dans le long corridor une
clarté lugubre; je pense à quatre-vingt-treize. Cela serait bête tout de
même de venir mourir ici, du fait d’un régime qu’on s’est évertué à
défendre et une phrase de Lénine me hante: on a fusillé des camarades!
«Mais non, mais non, vos craintes ne sont nullement justifiées, me dit
un fonctionnaire que j’ai rencontré par hasard. Evidemment, nous sommes
sous le régime de la terreur; la W. Tchéka est une réalité, il faut se
défendre: le pays est plein de contre-révolutionnaires. Si on se laisse
aller à la clémence, les menchévistes et les anarchistes s’uniront pour
nous renverser; c’en sera fait de notre œuvre, sans parler du massacre
effroyable qui ne manquerait pas d’avoir lieu. Mais il ne faut tout de
même pas nous prendre pour des sauvages; la W. Tchéka, elle n’est pas
pour vous!»
Je dors mieux cette nuit-là dans la chambre 331 de l’hôtel «Luxe».
L’horaire de Moscou diffère beaucoup du nôtre. Vous seriez très
indiscret en allant visiter avant onze heures du matin une personne avec
qui vous n’êtes pas intime. En revanche vous pouvez sans crainte l’aller
voir une heure après minuit; c’est une heure normale, on ne se couche
guère avant trois heures. En réalité, lorsque les Russes sont couchés,
nous le sommes aussi. A mesure que j’avançais dans l’Est, je devais
retarder ma montre, car lorsqu’il est onze heures à Moscou, il n’est que
huit heures à Paris. Mais sans jeu de mots, on peut dire que seul le
soleil est le maître de l’heure, il reste donc vrai que les Russes se
couchent fort tard et se lèvent de même.
De dix heures à midi, on sert le premier déjeuner dans la salle à manger
de l’hôtel «Luxe». On s’achemine d’abord vers un petit bureau où on
présente sa carte d’alimentation; la préposée vous la prend et coupe le
numéro correspondant au quantième du mois; elle vous remet en échange un
ticket qui donne droit au repas. Une fois par semaine on touche des
cigarettes; j’ai touché en outre deux savonnettes et une livre de
bonbons que j’ai accueillis comme bien on pense avec un grand plaisir.
Muni de son ticket, le pensionnaire va s’asseoir à table. Une bonne lui
prend le papier et lui remet en échange une assiette garnie d’un morceau
d’omelette, d’un morceau de beurre et d’un carré de gruyère. Je mange
rarement le beurre qui est rance presque toujours. Alors mon voisin me
dit: «Elle ne mange pas le beurre, ces une menchévik!» Pour corriger sa
mauvaise impression je mets le beurre sur son assiette: «Mangez; vous
serez doublement communiste!»
Non seulement il ne faut pas récriminer sur la nourriture, ce qui après
tout n’est que de la politesse; mais il est de bon ton de la manger, ce
qui tout de même est excessif. Les camarades sont un peu puérils à cet
égard de mêler la politique à ces questions de mangeaille. J’ai remarqué
que deux anarchistes recherchent ma société à table, non pour ma
conversation mais pour les revenants-bons qui ne manquent jamais de leur
échoir; car je suis affligée d’un détestable estomac qui se rebelle
contre la cuisine soviétique.
Le pensionnaire français doit s’armer de patience, car il faut attendre
jusqu’à quatre heures le second repas qui est le plus abondant de la
journée, une soupe, un ragoût de porc conservé. Enfin de dix heures à
minuit, petit repas composé de pain, de beurre et de poisson fumé en
très petite quantité. Le thé est à discrétion à tous les repas; c’est
sur lui que je me rattrape, car avec le thé on a un bonbon ou un morceau
de sucre; et on sait que le sucre est un dynamogène.
Malgré son aide cependant, je me sens dépérir, j’ai des vertiges, après
un kilomètre de marche, je me sens déjà fatiguée et j’ai toutes les
peines du monde à lire pendant une heure de suite un traité de physique
que j’ai pris à la bibliothèque du Komintern.
Je réussis à échanger contre deux cent cinquante mille roubles
soviétiques un billet de cent francs français. J’en profite pour aller
me payer les jours où j’ai trop faim, un dîner au restaurant
capitaliste. Elles ne sont pas brillantes ces stolovaïa, mot à mot
(salles à manger) de Moscou. Une pauvre petite boutique avec quelques
tables recouvertes de serviettes maculées de taches. C’est la patronne
ou le patron qui sert et le plus souvent ils le font en costume de
ville, sans tablier, on dirait qu’ils font ce métier en amateurs. Tout
de même pour mes trente mille roubles j’ai là un bon beafteck avec des
cornichons à la russe, des pommes de terre, un gâteau, un verre de thé:
pas de vin, il est à un prix inabordable. Ce dîner ingéré, je vois sous
un meilleur jour la vie en général et Moscou en particulier.
La première fois, j’ai la naïveté de raconter mon «festin» aux
camarades.
Les voilà qui s’indignent, de pareilles choses, disent-ils, ne s’avouent
pas, et quand on a la faiblesse de les faire on doit avoir la pudeur de
les cacher.
Quelle pudeur? Mais c’est au restaurant que je suis allée. Est-ce que la
nouvelle politique ne permet pas le commerce; si on laisse les
restaurants ouvrir leurs portes, c’est pour qu’on aille s’y restaurer.
Lénine tolère, mais il ne permet pas; surtout à une communiste qui doit
se contenter de ce que la République des Soviets lui donne.
Je trouve à la fois puérils et mesquins ces reproches. Je comprends la
nécessité de la dictature et admets volontiers que les camarades
s’inquiètent de mon attitude politique; mais avoir à tenir compte de
l’opinion de mon entourage pour des questions de mangeaille serait me
rabaisser singulièrement. Les hommes font du communisme qui est une
belle idée une bien pauvre petite chose: j’ai déjà envie de retourner à
Paris.
Allez au restaurant, me dit malicieusement un délégué; c’est même la
seule façon de ne pas tomber malade; seulement n’en dites rien.
L’hôtel «Luxe» n’est pas trop mal tenu. Les chambres sont faites tous
les jours, les escaliers balayés, les commodités nettoyées, ce qui ne
les empêche pas d’être fort sales dès le milieu de la journée. Depuis la
guerre on ne fait pas de réparations et les russes sont en général très
peu soigneux.
Une nuit je suis réveillée par un bruit soudain dans ma chambre. Quoi?
Serait-ce un membre de la W. Tchéka qui vient épier mon sommeil? A
Moscou dans un hôtel soviétique, on ne pense pas aux voleurs. Je tourne
le bouton de l’électricité; personne. Sans doute je rêvais, ou bien le
bruit venait de la chambre à côté. J’éteins: le bruit recommence; on
remue les papiers dans ma corbeille de rebut. Je rallume, un énorme rat,
gros comme un jeune chat, saute de la corbeille et se réfugie dans un
trou, près du radiateur.