Il a été question de me mêler à un convoi d’émigrants qui viennent

d’Allemagne et vont en Russie; ils sont dispensés du passeport. Mais on

a trouvé ce moyen dangereux; ces gens verraient tout de suite que je ne

suis pas Russe et comme ils ne sont pas communistes, ils

s’empresseraient de me dénoncer aux policiers du train.

Vais-je donc rester éternellement ici?

J’ai proposé plusieurs moyens d’évasion, pensant que, puisque les

camarades me paraissaient assez pauvres d’imagination, il me fallait en

avoir pour eux.

Ne pourrait-on pas, avais-je dit, me mettre dans une voiture de paysan,

sous de la paille? Non, ce serait suspect, on regarderait dans la

paille.

Mais la nuit?

Les voitures n’ont pas le droit de circuler la nuit.

Une après-midi, enfin, un camarade que j’ai déjà vu m’annonce que je

prendrai le train le lendemain matin.

Mais le passeport?

Pas besoin. En disant cela, il tremble de tous ses membres. Je comprends

que le moyen est dangereux, car cet homme a l’habitude de passer des

camarades illégaux; s’il a peur, c’est qu’il y a un grand danger.

On diminuerait ce danger en faisant un peu de route à pied vers X... Il

y a bien des chances pour que la deuxième station soit moins surveillée

que la station frontière.

--Oui, me dit le camarade, mais il y a vingt kilomètres.

--Je les ferai.

--Alors, partons cette nuit.

Nous voilà dans les champs, tous les trois, la petite fille de Mme

Defarge vient nous conduire un bout de chemin. Que n’a-t-on adopté plus

tôt ce moyen? J’avais proposé plusieurs fois de faire toute la route la

nuit, en trois étapes; on a toujours refusé.

Je me sens presque en sécurité dans ce sentier au milieu des prairies.

Qui sait que je suis là? qui viendra m’y chercher? Ah, si j’avais été

seule, je serais à X... depuis longtemps.

Au bout de deux kilomètres, on amène les deux Italiens; nous disons

adieu à la petite fille. «Repassez par chez nous au retour et

emmenez-moi à Paris», dit-elle.

Je le lui avais promis, mais, au retour, mes dispositions ne seront plus

les mêmes. D’ailleurs, qui sait ce que deviendrait cette petite fille,

belle comme Mignon, qui marche nu-pieds, mais n’en a pas moins toutes

les convoitises. Comme elle s’accrochait à tous mes bibelots de

voyageuse, ma bouteille d’eau de Cologne, mon peigne, mes bas en soie

artificielle!

Paris est plein de pièges pour les jeunes filles qui rêvent de belles

robes.

Au milieu de la nuit nous faisons halte dans un village. Notre guide

nous a d’abord laissés à cinq cents mètres de la dernière maison et il

est allé éclairer la route. Il revient, nous le suivons à pas de loup.

La lune jette sur les chaumières de bois une lumière tragique. Il y a

une rivière que l’on franchit sur une passerelle avec d’infinies

précautions. Nous nous coulons dans l’isba; pas de meubles; le sol est

en terre battue. Une femme s’est levée et a allumé une chandelle. Elle

nous demande si nous voulons manger. Je voudrais du thé; elle n’en a

pas, mais elle a du lait, du pain et du beurre. On nous apporte tout

cela; je suis un peu dégoûtée du service, mais les produits sont

excellents et ce n’est pas le moment de faire la mijaurée.

On nous a fait passer dans la seconde pièce et j’ai la faveur du lit de

fer pour me reposer deux heures. Au-dessus de moi, accrochés au mur, les

portraits de Lénine, Trotsky, Liebknecht, Rosa Luxembourg resplendissant

dans leurs cadres noirs, vrais bijoux au milieu de cet intérieur

sordide.

Mais il faut se remettre en marche. J’avais trop présumé de mes forces,

mes deux semaines de claustration et d’émotion m’ont beaucoup affaiblie:

je suis très fatiguée; mais il faut marcher, il n’y a pas.

Le jour commence à poindre. Comme il vient tôt. C’est que je ne la

désire pas, cette aurore que j’appelais autrefois durant les longues

nuits de maladie. Maintenant, c’est la nuit que j’aime, la nuit bien

noire pour me dérober à la méchanceté des hommes. Mais quelque chose

brille à mes pieds, qu’est-ce donc, ah, un fer à cheval.

D’ordinaire, je ne suis pas superstitieuse, je vis dans le présent et ne

prends pas grand souci des malheurs à venir. Mais je suis tellement

déprimée en ce moment que je vois dans cet objet un gage de salut, je le

ramasse.

Nous arrivons une heure trop tôt à la petite gare. Dans un coin de la

salle d’attente, très vaste pièce meublée de quelques bancs de bois est

un mobilier en déménagement. Une jeune femme est là qui donne ses soins

à un enfant malade couché sur un lit tout installé. A terre traînent des

casseroles, la lampe, le moulin à café. Que fait là cette femme? je n’ai

pas le loisir de l’approfondir.

Pas d’incidents dans le train, mais à X..., c’est une cohue pour sortir

de la gare et voilà qu’on crie:

Les passeports!

Il faut payer d’audace ou je suis perdue. Pendant que les gens montrent

leurs papiers, je me faufile derrière eux, comme j’ai fait à la

frontière franco-suisse. Mais il faut passer au milieu des soldats qui

font la haie, je prends un air fatigué et je vais. Je m’attends à chaque

seconde à ce qu’une main se pose sur mon épaule, mais rien; il y a deux

marches, je les descends, je suis dans la rue.

Je vois le guide et les camarades passer devant moi; je les suis comme

je puis, car mes jambes sont raides et le pavé pointu rend la marche

difficile. Je rassemble mes forces, car il ne faut pas perdre mes

compagnons. Mais je vois un drapeau rouge flotter au premier étage d’une

maison, ce doit être la mission russe; c’est là, en effet; je vois les

camarades y entrer, j’y pénètre à mon tour.

Sauvés!

La mission russe jouit de l’exterritorialité, plus d’arrestation, plus

de fusillade!

Une délicieuse impression de détente nerveuse me pénètre tout entière;

enfin, c’est fini de trembler!

Nous sommes dans une grande salle ornée de rideaux en papier rouge. Les

murs sont couverts d’affiches illustrées qui rappellent des phases de la

Révolution russe. Sur l’une, un navire brisé que quitte un amiral qui a

perdu toute sa morgue d’antan; son uniforme est déchiré, ses souliers

percés, il est affaissé sur lui-même, comme un vieillard. Les matelots

qui tremblaient devant lui, autrefois, le huent. C’est le peuple russe

qui a mis la bourgeoisie à genoux.

En plusieurs langues, la devise du Parti: «Prolétaires de tous les pays,

unissez-vous!» La devise est même en jargon juif: ici, le jargon des

israélites a l’importance d’une langue européenne; des non-juifs le

parlent, et dans les rues, les affiches sont écrites en trois langues:

le russe, le letton et le jargon.

On nous fait monter au deuxième étage et nous pénétrons dans une sorte

de chambrée de caserne. Une dizaine de lits de fer sont alignés contre

un mur; il y a aussi des lits dans la pièce voisine et jusque sur le

palier.

Quelques personnes sont déjà là, des jeunes gens, un ménage et une très

jeune femme. Une inscription en russe est clouée au mur: «Sans entente,

pas de communisme.»

Dans l’après-midi, le maître du lieu vient nous voir. Il est vêtu d’une

sorte d’uniforme militaire bleu foncé et porte de hautes bottes en cuir

noir. Sur sa poitrine est attachée une médaille de bronze à l’effigie de

Karl Marx, l’insigne de sa fonction.

Il ne parle que le russe et l’anglais. Les Italiens lui racontent avec

force gestes les événements de leur pays. Je sais un peu l’anglais, il

se retourne vers moi et me dit d’un air sévère:

--Et la France, qu’a-t-elle fait?

Je réponds que la France, évidemment, s’est montrée moins avancée que

l’Italie en révolution. Je n’essaie pas de l’excuser, ce n’est pas dans

mes principes. «Capout, la France!» fait le commissaire.

De tout ce que j’ai acheté, à Berlin, pour la Russie, je n’ai sauvé que

quelques instruments; le commissaire demande à les voir. Le forceps

l’intéresse, mais voilà qu’il bondit sur le fer à cheval que j’ai

ramassé sur la route.

--Et cela, fait-il, est-ce un instrument?

Je désire que le plancher s’entr’ouvre sous moi pour cacher ma honte. Il

saisit le fer à cheval et le jette par la fenêtre.

Je suis humiliée, mortifiée et j’en veux au commissaire des sentiments

qui amoindrissent mon âme. Evidemment j’ai eu tort; seule la

démoralisation dans laquelle je me trouvais m’a fait donner dans cette

superstition. Mais je n’aime pas avoir à répondre devant un maître d’une

faiblesse qui, après tout, ne regarde que moi.

Je revois le «commandant», c’est l’homme qui m’a fait subir

l’interrogatoire malveillant à la frontière; il s’est humanisé et ses

yeux noirs ne me font plus peur.

Pour passer le temps, on joue à la «Commission Extraordinaire». Je suis

accusée, encore! Un allemand fait contre moi un réquisitoire terrible

basé uniquement sur les tissus adipeux dont la nature m’a gratifiée.

Tout le monde est maigre, ici, excepté vous, donc vous n’avez jamais

manqué de rien, donc vous êtes une bourgeoise! Naturellement je suis

condamnée à mort.

On me dit de me mettre au mur, le commandant m’administre trois coups de

son revolver, qui n’est pas chargé, je tombe foudroyée, nous éclatons de

rire.

Cela ne m’empêche pas de sentir vivement l’ennui, la bonne impression de

sécurité du début, une fois effacée par l’accoutumance. Pas un journal

français, pas un livre. Après des recherches minutieuses on a fini par

trouver dans un coin «Le livre rouge de la guerre russo-polonaise» en

français. Ce n’est guère attachant, et puis je l’ai bientôt lu.

Impossible d’avoir une conversation intéressante, personne ne parle

français et les pensionnaires de la mission sont des hommes d’action et

non des intellectuels. Conspirateurs de toutes les nations de l’Europe,

ils vont en Russie chercher un refuge contre la prison, quelques-uns

contre la mort.

Le commissaire m’a gratifiée d’un faux nom, il m’a baptisée

Capoutchévitch, quel nom baroque; les pensionnaires en font un calembour

macabre: capout Capoutchévitch (on tuera Capoutchévitch). Un jour il m’a

fait appeler dans son cabinet et m’a dit:

--Vous êtes mère!

--Quoi?

--Oui, vous êtes mère, il faut que vous le soyez, comprenez-vous?

--Soit, je suis mère.

Les deux Italiens sont là:

--Voilà vos deux fils: Michaël et Adolphe Capoutchévitch. Vous venez

de... (une ville allemande) et vous allez en Russie avec vos enfants.

C’est cela que vous direz aux policiers s’ils vous interrogent.

Mais mes enfants ne savent pas le français et moi je ne sais pas

l’italien, et puis, il y a une question d’âge, je suis vexée. Michaël a

cinq ans de moins que moi, j’aurais commencé jeune. Billevesées que tout

cela. J’essaie de graver cette histoire dans ma mémoire. Je retiens bien

le nom de mes fils, mais impossible de me rappeler d’où je viens, cette

ville allemande a un nom compliqué et puis je crois que le régime des

harengs saurs que je subis est tout à fait préjudiciable à mes facultés

d’acquisition intellectuelle.

Les Russes ne connaissent pas les susceptibilités de notre pudeur. Je

couche dans la même chambre que ces hommes; il y a quelques femmes

autres que moi. Je dois me lever la nuit et traverser toute la chambrée

et jamais je ne constate rien de choquant. Ces hommes, cependant, sont

loin d’être insensibles, il y a des flirts qui même, causent des larmes.

Je me couche tôt, le sommeil est le seul remède à l’ennui que j’éprouve

dans ce milieu qui n’est pas le mien, en dépit de l’opinion politique.

Un soir, je suis réveillée en sursaut par des cris, des pleurs, un bruit

de vaisselle brisée dans la chambre voisine. Je suis d’abord très

effrayée. Dans mon ignorance de tout, je pense que, peut-être il y a de

grands événements. L’exterritorialité est violée et on arrête toute la

mission. Je me blottis en chemise dans un placard.

Voyant que tout se calme, je me risque hors de ma cachette. Rien de

tragique. C’était la jeune femme en but à un flirt trop poussé. Pauvre

petite humanité!

On part demain pour la Russie; un commissaire de Moscou vient me voir:

--Vous allez être très mal me dit-il, pendant la première journée, on

est forcé de vous faire voyager avec des émigrants et de l’armée rouge,

excusez-nous. Ensuite vous serez très confortablement installée, vous

aurez le wagon diplomatique.

Grand merci.

Au fond, je suis sceptique; on m’a promis tant de choses depuis Berlin

que je ne crois plus guère aux paroles. Les Russes, semblables aux

hommes de l’Orient, n’ont pas l’air de se douter qu’une promesse soit

une chose sérieuse et qu’on n’en doit pas faire quand on n’est pas

certain de les pouvoir tenir.

On a alloué à la famille Capoutchévitch, huit cents marks pour se

nourrir pendant le voyage, et on nous les fait dépenser en provisions

fantastiques: quarante livres de pain, dix kilogs de sel, etc... Il n’y

a rien à Moscou, nous dit-on; préparez-vous comme pour un voyage au Pôle

Nord. A Moscou, il y a, en réalité, de tout; c’est l’argent qui me

manquera, alors que je ne saurai que faire de ce sel et de ce pain

devenu dur comme de la pierre.

Enfin nous sommes partis; nous voilà dans un affreux wagon à bestiaux

peint en rouge, une trentaine de personnes. Le coin de droite est occupé

par des familles d’émigrants; ils emportent des sacs de linge qui

répandent une odeur écœurante; il y a des enfants tout petits.

Dans le coin de gauche, le coin aristocratique, des camarades de la

mission et moi; au centre, des soldats rouges qui reviennent

d’Allemagne.

Un Polonais s’est caché derrière un tas de malles; il est recherché

paraît-il. Il raconte qu’on l’a poursuivi à coups de revolver dans les

rues de la ville; il s’était réfugié à la mission.

Le jour, la porte grande ouverte, je n’ai pas trop à souffrir, si ce

n’est de l’inconfort. Assise sur ma valise je regarde le paysage que je

vois pour la première fois: immenses forêts de pins, villages clairsemés

avec petites maisons de bois à nombreuses fenêtres. Au soir, les

émigrantes entonnent un chant plaintif qui est vraiment plein de charme

dans le jour finissant. Il dit la douleur des pauvres vies d’esclaves

foulées par les forts depuis l’origine du monde.

Le wagon--je l’ai dit--manque des commodités les plus indispensables;

aux stations, il faut descendre et le plancher de la voiture est à un

mètre du sol. Les soldats et les jeunes hommes sautent prestement. Ma

maladresse m’attire des moqueries que je trouve méchantes, on m’appelle

l’«acrobatic». L’envie m’étouffe de dire à ces gens que si je n’ai pas

leur souplesse, j’ai ce qu’ils n’ont jamais eu et n’auront jamais.

Un jeune homme, sanglé dans un impeccable uniforme kaki, fait les

fonctions de conducteur: il s’occupe surtout des soldats auxquels il

distribue du pain et des boîtes de conserve.

Voilà la nuit. Ceux qui, venus légalement ont des bagages, tirent des

couvertures. Je n’ai rien et je dois m’étendre sur les paniers d’osier.

On ne m’offre rien; il faut même que je demande une tasse de thé lorsque

j’ai soif; on n’a pas l’idée de me la proposer. J’ai abdiqué mon

amour-propre parce que je veux vivre mais, comme j’enrage d’être faible,

d’être obligée de m’abaisser devant ces gens. O Paris, mon Paris! où du

moins je ne demande rien à personne. Le «commandant» pourrait venir

m’offrir un passeport pour la France, je le prendrais avec joie; je ne

suis pas encore en Russie et l’envie de la voir m’a déjà passé.

Impossible de dormir dans l’air empuanti. J’ouvre un peu la lourde porte

et cela me vaut les récriminations à cause du froid. Je m’assois sur ma

valise juste en face de la fente pour respirer directement le filet

d’air qui arrive du dehors. Des insectes dégoûtants courent, je les sens

sur mon corps. Comme personne ne me voit, je donne libre cours à ma

faiblesse et pleure amèrement.

Nous sommes dans la capitale d’un Etat tampon; le wagon diplomatique

promis n’est pas arrivé. La voiture «bolchevique» où nous logeons est

parquée seule au fond de la gare comme une pestiférée. Il nous est

défendu de sortir en ville. Je vais au buffet me restaurer un peu et je

regarde la liberté à travers les fenêtres qui donnent sur la place.

Qu’ai-je fait pour voyager comme une prisonnière?

Le soir, comme je rentre au wagon, un policier me met la main sur

l’épaule; je me dégage et cours vers la voiture en criant: «Ich gehe

nach Rusland» (je vais en Russie).--Ah! ah! «ich gehe nach Rusland!»

crient haineusement trois hommes qui passent. Je comprends de quelle

ceinture de haine les heureux de ce monde ont entouré la nation où, pour

la première fois le prolétariat a osé s’affranchir.

Je raconte l’incident à un soldat allemand qui est dans l’armée rouge;

il frémit de colère; il voudrait avaler tous les Etats tampons.

Enfin, on nous raccroche à un train et nous repartons, du moins, je le

crois. C’était une illusion, car au matin on est de nouveau dans la

ville que nous avions quittée la veille au soir.

Encore une halte qui dure toute la journée; je suis brisée des nuits

sans sommeil et je pense encore une fois que je finirai par laisser ma

vie dans ce voyage.

Au soir nous repartons et, après avoir roulé toute la nuit et toute la

matinée, les locomotives, chauffées au bois ne font guère plus de trente

kilomètres à l’heure, nous nous trouvons à la frontière russe.

Je comptais entonner l’_Internationale_ en pénétrant enfin sur le

territoire béni du communisme, mais tout mon enthousiasme est parti, je

suis trop malheureuse. Si encore je n’avais à endurer que des

souffrances matérielles, ce ne serait rien. Je souffre d’être séparée de

mon milieu, d’être avec des gens d’une culture inférieure qui ne voient

guère en moi autre chose qu’une vieille femme et qui me traitent comme

telle avec, en moins, les égards que la civilisation donne à ceux qui

ont le malheur d’avoir l’expérience qui ne s’acquiert qu’avec les

années.

D’ailleurs l’enthousiasme n’anime personne. Même l’Italien au caractère

insouciant qui chantait toute la journée à la mission se tait

maintenant. Il n’y a, pour se réjouir, que la jeune Australienne.

Je m’étais demandé comment l’idée d’aller servir la Russie avait pu

germer dans une telle personne. Elle ne sait rien du communisme et ne

sort, lorsqu’elle en parle, que des puérilités; elle passe tout son

temps à manger, car elle a une malle pleine de provisions, et, quand

elle ne mange pas, elle flirte avec trois hommes, mes deux «fils», et

son compagnon de voyage. A l’annonce qu’enfin on est en Russie, elle

ouvre la lourde porte; c’est la nuit, mais cela ne fait rien, elle veut

voir quelque chose du pays tant désiré. Jolie fleur d’idéal, poussée

toute seule au milieu des chardons vulgaires.

Encore un arrêt, et on détache notre wagon qui reste seul; pourquoi?

Mystère. On nous dit que nous ne partirons qu’après-demain. Sur les

voies il y a des trains qui stationnent, sans doute pour longtemps, car

aux portes des wagons, des wagons à bestiaux peints en rouge, sont

apposées de petites échelles qui facilitent la montée et la descente.

L’un des trains est rempli de soldats qui ont l’air de camper là. Des

wagons sont organisés en salles à manger, d’autres en bureaux. Aux

panneaux, les portraits de Lénine et de Trotsky. Je vois une femme

soldat, la première; elle est vêtue comme ses camarades hommes, sauf

qu’elle a une jupe; dans sa main, elle porte un fusil. Je voudrais

m’approcher d’elle, lui parler, mais les avanies multiples que j’ai

endurées dans ce terrible voyage m’ont affligée d’une misanthropie

invincible, et je me dis que cette femme n’est peut-être qu’une brute,

elle aussi.

Un autre train est plein de gens qui quittent la Russie. Ils campent là

depuis longtemps sans doute, car devant les wagons ils ont installé des

cuisines. Ils font cuire des pommes de terre, des ragoûts. Je crois

d’abord que ce sont de pauvres gens qui fuient la Russie affamée. Mais

non; à travers les portes ouvertes des wagons on voit, au milieu d’un

désordre indescriptible de chiffons et de meubles, de riches samovars

qui brillent. Des femmes, par-dessus des robes haillonneuses, ont de

magnifiques manteaux de fourrure. Ce sont des juifs lithuaniens qui

retournent dans leur pays.

Nous allons voir une petite ville, le conducteur, quelques camarades et

moi.

Elle est à cinq kilomètres. Nous traversons un beau pays de collines et

de lacs; volontiers, on villégiaturerait là. Mais c’est sauvage, me dit

un Russe qui connaît le pays: vous ne trouveriez rien du bien-être que

donne la civilisation. Les champs sont cultivés; il me paraît y avoir

beaucoup de blé. La ville est mal tenue; les pavés pointus rendent la

marche très difficile et il y a partout des trous. Nous entrons dans une

boutique pour acheter à manger, impossible, des prix fantastiques pour

des aliments sordides.

Les habitants ne disent rien à mes camarades qui portent l’uniforme de

l’armée rouge; mais ils éclatent de rire en me voyant et ils me crient

des insultes que je ne comprends pas.

J’ai le malheur d’être femme, et moi qui croyais que la femme était

affranchie dans ce pays, qu’elle avait droit de cité au même titre que

l’homme.

Je vois qu’ici il y a beaucoup à faire pour élever les gens, je ne dis

pas jusqu’au communisme, mais seulement jusqu’à la civilisation.

Au centre de la ville un marché minable. Tout de même, on y trouve du

fil, des aiguilles, du savon; le blocus s’est amendé.

Les maisons sont en pierre, mais lézardées, et abandonnées, un désordre

et une saleté dont nous n’avons pas idée. Au bord d’un lac magnifique

est un jardin public. L’endroit serait ravissant si un peu de notre

Europe passait par là.

Notre conducteur découvre, ô bonheur! le restaurant soviétique. Pour une

petite fortune, nous y mangeons une soupe à peu près passable, un riz

semblable à de la colle, arrosé d’un verre de thé. Nous payons parce que

nous sommes étrangers, les ressortissants ne paient pas; ils apportent

leur carte de «paioc».

Nous rentrons, la soirée s’annonce très froide, déjà. J’ai l’idée

d’aller chercher du bois mort dans la forêt voisine; un camarade, avec

un morceau de tôle et un vieux bout de tuyau confectionne un poêle. Dans

le vent, ce poêle tire effroyablement, les flammes montent très haut,

des étincelles sont projetées au loin. J’ai peur que le feu ne prenne à

notre wagon: quelles seraient pour nous les conséquences? Je n’ose pas y

penser, dans ce pays où tout est militarisé.

Enfin, le matin du troisième jour, j’entends les enfants des familles

émigrantes crier joyeusement: «paravoz, paravoz» (locomotive). Une

locomotive arrive, en effet: on forme un train auquel on accroche notre

maison roulante; nous voilà partis.

Les villages défilent; maisons de bois aux nombreuses petites fenêtres;

quelques grandes gares, elles sont lamentables d’abandon, de désordre et

de malpropreté. Sans doute, cela tient au pays plus qu’au régime: car

j’ai déjà remarqué que la gare de Riga, capitale de la Lettonie, est

très sommairement aménagée.

Toute une population en haillons s’agite dans les gares; les spéculants,

surtout des enfants, crient les cigarettes, les pommes. Pas de boissons.

Toute gare a sa tchaïnaïa, désignée au voyageur par une théière peinte

sur la porte. On donne là de l’eau bouillante dans laquelle on n’a qu’à

jeter le thé dont le voyageur précautionneux porte toujours un paquet

dans sa poche.

Encore un arrêt; cette fois, il est sérieusement question de nous

changer de wagon; serait-ce enfin le wagon diplomatique?

Non, ce n’est qu’un wagon de troisième en très mauvais état. Et on a

failli nous l’interdire parce que les «papiers» n’étaient pas prêts. Je

manifestais l’intention d’y monter quand même, quitte à abandonner ma

pauvre valise; on se récria contre une pareille indiscipline.

Enfin, voilà les papiers. Quels papiers? Mystère. Tout est mystérieux

pour moi depuis que j’ai quitté X... Quand je demande un renseignement,

on ne me répond pas autrement que par un regard de dédain qui s’adresse,

je crois, à mon sexe.

Nous sommes en règle; allons, tant mieux, et je finis par croire que

j’ai de la chance, car le train part. Encore cinq minutes et nous

restions là, jusqu’à quand.

Tout délabré qu’il soit, ce wagon est superbe en comparaison de l’autre.

Il est aménagé à la russe; pas une place de perdue tant dans la

troisième dimension que dans les deux autres.

Partout des planches, repliées le jour et qui, relevées la nuit,

deviennent des lits, durs à la vérité, mais quand même confortables, car

on peut s’étendre. Il y a deux planches dans la hauteur du wagon, ce qui

fait avec la banquette, trois lits. Mêmes dispositions dans le couloir;

en somme, neuf personnes peuvent dormir à l’aise dans un compartiment.

Nous sommes dans le rapide, demain nous serons à Moscou; enfin, voilà

six semaines que j’ai quitté Paris.

Mon voyage aventureux en Russie communiste · 第 3 / 11 段