Monsieur le vice-amiral Villeneuve, j'ai vu avec plaisir, par le

combat du 3 thermidor, que plusieurs de mes vaisseaux se sont

comportés avec la bravoure que je devais en attendre. Je vous sais gré

de la belle manoeuvre que vous avez faite au commencement de l'action,

et qui a dérouté les projets de l'ennemi. J'aurais désiré que vous

eussiez employé ce grand nombre de vos frégates à secourir les

vaisseaux espagnols qui, se trouvant les premiers engagés, devaient

nécessairement en avoir le plus besoin. J'aurais également désiré que

le lendemain de l'affaire vous n'eussiez pas donné le temps à l'ennemi

de mettre en sûreté ses vaisseaux _le Windsord-Castle_ et _le Malta_,

et les deux vaisseaux espagnols qui, étant dégréés, rendaient sa

marche embarrassée et lourde. Cela aurait donné à mes armes l'éclat

d'une grande victoire. La lenteur de cette manoeuvre a laissé le temps

aux Anglais de les envoyer dans leurs ports. Mais je suis fondé à

penser que la victoire est restée à mes armes, puisque vous êtes entré

à la Corogne. J'espère que cette dépêche ne vous y trouvera pas; que

vous aurez repoussé la croisière pour faire votre jonction avec le

capitaine Lallemand, balayer tout ce qui se trouverait devant vous, et

venir dans la Manche, où nous vous attendons avec anxiété. Si vous ne

l'avez pas fait, faites-le. Marchez hardiment à l'ennemi. L'ordre de

bataille qui me paraît le préférable, c'est d'entremêler les vaisseaux

espagnols avec les vaisseaux français, et de mettre derrière chaque

vaisseau espagnol des frégates pour les secourir dans le combat, et

utiliser ainsi le grand nombre de frégates que vous avez. Vous pouvez

encore l'accroître au moyen de _la Guerrière_ et de _la Revanche_, qui

emploieront les équipages de _l'Atlas_; sans cependant que cela

retarde vos opérations. Vous avez en ce moment sous votre commandement

dix-huit de nos vaisseaux, douze ou au moins dix du roi d'Espagne. Mon

intention est que, partout où l'ennemi se présentera devant vous avec

moins de vingt-quatre vaisseaux, vous l'attaquiez.

Par le retour de la frégate _le Président_ et de plusieurs autres que

je vous avais expédiées à la Martinique et à la Guadeloupe, j'ai

appris qu'au lieu de débarquer des troupes dans ces deux îles, elles

se trouvent plus faibles qu'auparavant. Cependant Nelson n'avait que

neuf vaisseaux. Les Anglais ne sont pas aussi nombreux que vous le

pensez. Ils sont partout tenus en haleine. Si vous paraissez ici trois

jours, n'y paraîtriez-vous que vingt-quatre heures, votre mission sera

remplie. Prévenez par un courrier extraordinaire l'amiral Ganteaume du

moment de votre départ. Enfin, jamais pour un plus grand but une

escadre n'aura couru quelques hasards, et jamais nos soldats de terre

et de mer n'auront pu répandre leur sang pour un plus grand et un plus

noble résultat. Pour ce grand objet de favoriser une descente chez

cette puissance qui depuis six siècles opprime la France, nous pouvons

tous mourir sans regretter la vie. Tels sont les sentiments qui

doivent vous animer, qui doivent animer tous mes soldats. L'Angleterre

n'a pas aux dunes plus de quatre vaisseaux de ligne, que nous

harcelons tous les jours avec nos prames et nos flottilles.

Sur ce, etc.

Au 14 août, il veut encore, et plus que jamais, l'expédition, malgré

Decrès.

_Au général Lauriston._

Boulogne, le 25 thermidor an XIII (14 août 1805).

Monsieur le général Lauriston, j'ai reçu vos deux lettres des 9 et 11

thermidor. J'espère que cette dépêche ne vous trouvera plus au Ferrol,

et que l'escadre aura déjà mis à la voile pour suivre sa destination.

Je ne vois point pourquoi vous n'avez pas laissé le 67e et le 16e

régiment à la Martinique et à la Guadeloupe. C'était cependant bien

exprimé dans vos instructions. Ainsi, après une expédition aussi

étendue, je n'ai pas même le plaisir de voir mes îles à l'abri de

toute attaque. Il n'y a pas à présent 3,000 hommes, et après

vendémiaire il n'y en aura pas 2,500.--J'espère que Villeneuve ne se

laissera pas bloquer par une escadre inférieure à la sienne. Il doit

avoir actuellement 30 vaisseaux de guerre. Je pense qu'avec cette

escadre il est dans le cas d'en attaquer une de 24 vaisseaux. Aidez et

poussez l'amiral autant qu'il vous sera possible. Concertez-vous avec

lui pour les troupes que vous avez à bord, et envoyez-m'en l'état de

situation; vous pouvez les laisser à bord. Si l'amiral le juge

convenable, vous pouvez les débarquer, et en former une division au

Ferrol.

Prenez des mesures pour former un dépôt des hommes que vous avez

débarqués à Vigo, et pour que toutes les troupes qui arriveraient du

Ferrol puissent s'y rendre et rejoindre après leurs corps.

Le capitaine Lallemand s'est fait voir sur les côtes d'Irlande dans

les premiers jours de thermidor. Il doit être depuis long-temps au

rendez-vous. Il devait prendre des renseignements de l'escadre, s'il

n'en avait pas eu connaissance, à Vigo, où un officier s'était rendu,

dans la supposition que l'amiral Villeneuve n'eût pas paru au 20

thermidor. _Nous sommes prêts partout. Une apparition de vingt-quatre

heures suffirait._

Sur ce, etc.]

[Note en marge: Espérances de Napoléon en apprenant la jonction des

flottes au Ferrol.]

Maintenant il ne doutait plus que Villeneuve n'essayât de se présenter

à Brest. Ganteaume était à Bertheaume, c'est-à-dire hors de la rade

intérieure, en face de la pleine mer, appuyé par 150 bouches à feu,

disposées en batterie sur la côte. Il fallait bien des malheurs pour

que Ganteaume ne pût pas prendre part à la bataille du déblocus, et

que les Français réunissant 50 vaisseaux, 29 sous Villeneuve, 21 sous

Ganteaume, ne parvinssent pas à chasser l'ennemi devant eux, et à

entrer avec 30 ou 40 dans la Manche, en perdissent-ils 10 ou 20.

--Vous voyez bien, disait Napoléon à Decrès qui était auprès de lui à

Boulogne, que, malgré une foule de fautes, d'accidents défavorables,

la nature du plan est foncièrement si bonne, que tous les avantages

sont encore de notre côté, et que nous sommes près de réussir.--

Decrès, qui avait la secrète confidence des douleurs de Villeneuve,

et qui partageait sa défiance de la fortune, n'était pas aussi

tranquille. Tout cela est possible, répondait-il, car tout cela a été

parfaitement calculé; mais si cela réussit, j'y verrai le doigt de

Dieu! Au reste, il s'est montré si souvent dans les opérations de

Votre Majesté, que je ne serais pas étonné de l'y voir encore

apparaître en cette occasion[24].--

[Note 24: Je me borne à analyser textuellement les nombreux billets

que Napoléon et l'amiral Decrès s'écrivaient tous les jours,

quoiqu'ils fussent à une demi-lieue de distance. L'un était au

Pont-de-Briques, l'autre au bord de la mer.]

[Note en marge: Vive attente de Napoléon du 15 au 20 août.]

[Note en marge: Napoléon envoie Duroc à Berlin, pour que la Prusse, en

menaçant l'Autriche, lui ménage le temps de passer le détroit de

Calais.]

C'est du 15 au 20 août que Napoléon fut en proie à la plus vive

attente. Des signaux préparés sur les points les plus élevés de la

côte, étaient destinés à lui apprendre si la flotte française

paraissait à l'horizon. Attentif à chaque courrier qui arrivait de

Paris ou des ports, il donnait à tout moment de nouveaux ordres pour

parer aux accidents qui auraient pu contrarier ses desseins. M. de

Talleyrand lui ayant appris que les armements de l'Autriche devenaient

de jour en jour plus significatifs et plus menaçants, et qu'une guerre

continentale était à craindre, mais qu'en même temps la Prusse,

séduite par l'appât qu'on avait fait briller à ses yeux, celui du

Hanovre, était prête à convenir d'une alliance avec la France;

Napoléon, sans prendre une heure pour délibérer, avait appelé Duroc,

lui avait remis une lettre pour le roi, et tous les pouvoirs

nécessaires pour signer un traité.--Partez sur-le-champ, lui avait-il

dit, rendez-vous à Berlin sans passer par Paris, et décidez la Prusse

à signer un traité d'alliance avec moi. Je lui donne le Hanovre, mais

à condition qu'elle se décidera tout de suite. Le présent que je lui

fais en vaut la peine. Dans quinze jours je ne lui referai pas la même

offre. Aujourd'hui j'ai besoin d'être couvert du côté de l'Autriche,

pendant que je vais m'embarquer. Pour obtenir ce service de la Prusse,

je lui accorde un vaste pays qui ajoutera quarante mille hommes à son

armée. Mais si plus tard j'étais obligé de quitter les bords de

l'Océan pour me retourner vers le continent, mes camps levés, mes

projets contre l'Angleterre abandonnés, je n'aurai plus besoin de

personne pour mettre l'Autriche à la raison, et je ne payerai pas si

cher un service qui me serait devenu inutile.--En conséquence,

Napoléon exigeait que la Prusse fît immédiatement des mouvements de

troupes vers la Bohême, et ne voulait d'ailleurs pas qu'on surchargeât

le traité de conditions relatives à la Hollande, à la Suisse, à

l'Italie. Il cédait le Hanovre, et voulait qu'on s'unît à lui sans

autre condition[25].

[Note 25: C'est l'analyse des instructions secrètes remises au grand

maréchal Duroc.]

On peut juger, par une démarche si grave, si promptement résolue, du

prix que Napoléon attachait dans ce moment au libre accomplissement de

ses projets. Le jour même où il donnait ces instructions à Duroc,

c'est-à-dire le 22 août, le courrier qui était parti du Ferrol pendant

que Villeneuve mettait à la voile arrivait à Boulogne. Napoléon

recevait directement au petit château du Pont-de-Briques la dépêche de

Lauriston, tandis que celle de Villeneuve, adressée à Decrès, allait

chercher celui-ci au bord de la mer, dans la baraque où il était

établi.

Napoléon, charmé de ces mots de Lauriston: _Nous allons à Brest_,

avait tout de suite dicté deux lettres pour Villeneuve et Ganteaume.

Elles sont trop dignes d'être conservées par l'histoire pour que nous

ne les rapportions pas ici.

Il disait à Ganteaume:

«Je vous ai déjà fait connaître par le télégraphe que mon intention

est que vous ne souffriez pas que Villeneuve perde un seul jour, afin

que, profitant de la supériorité que me donnent 50 vaisseaux de ligne,

vous mettiez sur-le-champ en mer pour remplir votre destination et

pour vous porter dans la Manche avec toutes vos forces. Je compte sur

vos talents, votre fermeté, votre caractère, dans une circonstance si

importante. Partez, et venez ici. Nous aurons vengé six siècles

d'insultes et de honte. Jamais, pour un plus grand objet, mes soldats

de terre et de mer n'auront exposé leur vie!--(Du camp impérial de

Boulogne, 22 août 1805.)»

[Note en marge: Grandes espérances de Napoléon.]

Il écrivait à Villeneuve:

«Monsieur le vice-amiral, j'espère que vous êtes arrivé à Brest.

Partez, ne perdez pas un moment, et avec mes escadres réunies entrez

dans la Manche. L'ANGLETERRE EST À NOUS! Nous sommes tout prêts, tout

est embarqué. Paraissez 24 heures, et tout est terminé.--(Camp

impérial de Boulogne, 22 août.)»

[Note en marge: Arrivée à Boulogne des dépêches contradictoires,

écrites par Villeneuve en sortant du Ferrol.]

Mais, tandis que Napoléon, trompé par la dépêche de Lauriston,

adressait ces ardentes paroles aux deux amiraux, Decrès avait reçu de

Villeneuve, par le même courrier, une dépêche fort différente, et qui

laissait peu d'espérance d'une marche sur Brest. Il s'était hâté de se

rendre auprès de l'Empereur, et de lui faire connaître le triste état

moral dans lequel se trouvait Villeneuve en quittant le Ferrol.

[Note en marge: Colère de Napoléon en lisant ces dépêches.]

[Note en marge: Efforts de l'amiral Decrès pour calmer la colère de

Napoléon, et faire contremander des ordres qu'il croit funestes.]

En apprenant ces nouvelles contradictoires, Napoléon fut saisi d'une

violente colère. Les premiers éclats de cette colère rejaillirent sur

l'amiral Decrès, qui lui avait donné un tel homme pour commander la

flotte. Il s'emporta d'autant plus vivement contre ce ministre qu'il

lui attribuait, outre le choix de Villeneuve, des opinions analogues à

celles qui avaient ôté tout courage à ce malheureux amiral. Il lui

reprochait et la faiblesse de son ami, et le dénigrement de la marine

française, qui portait le désespoir dans le coeur de tous les hommes

de mer. Il se plaignit de n'être pas secondé dans ses grands desseins,

et de ne trouver que des hommes qui, pour ménager ou leur personne ou

leur réputation, ne savaient pas même perdre une bataille, quand il ne

leur demandait, après tout, que le courage de la livrer et de la

perdre.--Votre Villeneuve, dit-il à Decrès, n'est pas même capable de

commander une frégate. Que dire d'un homme qui, pour quelques matelots

tombés malades sur deux vaisseaux de son escadre, pour un bout de

beaupré cassé, pour quelques voiles déchirées, pour un bruit de

réunion entre Nelson et Calder, perd la tête, et renonce à ses

projets? Mais, si Nelson et Calder étaient réunis, ils seraient à

l'entrée même du Ferrol, prêts à saisir les Français au passage, et

non dans la pleine mer! Cela est tout simple, et frappe les yeux de

quiconque n'est pas aveuglé par la peur[26]!--Napoléon appela encore

Villeneuve un lâche, même un traître, et prescrivit de rédiger tout de

suite des ordres pour le ramener forcément de Cadix dans la Manche,

s'il était allé à Cadix; et, dans le cas où il aurait fait voile vers

Brest, pour donner à Ganteaume le commandement des deux escadres

réunies. Le ministre de la marine, qui n'avait pas encore osé dire

toute son opinion sur la réunion des flottes au milieu de la Manche et

dans les circonstances présentes, mais qui trouvait cette réunion

horriblement dangereuse, depuis que les Anglais avertis s'étaient

concentrés entre le Ferrol, Brest et Portsmouth, supplia l'Empereur de

ne pas donner un ordre aussi funeste, lui dit que la saison était trop

avancée, que les Anglais étaient trop sur leurs gardes, et que, si on

s'obstinait, on subirait devant Brest quelque horrible catastrophe.

Napoléon avait à tout une réponse, c'est que 50 vaisseaux seraient

réunis à Brest si on y paraissait, que les Anglais n'auraient jamais

ce nombre, qu'en tout cas l'une des deux flottes perdue n'était rien

pour lui, si l'autre, débloquée, pouvait entrer dans la Manche et y

dominer vingt-quatre heures.

[Note 26: Ces scènes, qui n'ont plus de témoins vivants, seraient

perdues pour l'histoire sans les lettres particulières et autographes

de l'amiral Decrès et de l'Empereur. On y voit toutes les agitations

de ces journées mémorables. Il y en a un grand nombre pour le même

jour, quoique l'Empereur et Decrès fussent à une demi-lieue l'un de

l'autre.]

[Note en marge: L'Empereur et l'amiral Decrès s'expliquent par lettres

sur la situation.]

[Note en marge: Lettre de l'amiral Decrès à l'Empereur.]

Decrès, accablé par l'Empereur, prit le parti de lui écrire ce qu'il

n'osait pas lui dire, et le soir même lui adressa au Pont-de-Briques

la lettre suivante:

4 fructidor an XIII (22 août 1805).

«..._Je me suis mis aux pieds_ de Votre Majesté pour la supplier

de ne pas associer aux opérations de ses escadres les vaisseaux

espagnols. Loin d'avoir obtenu quelque chose à cet égard, Votre

Majesté entend que cette association s'accroisse des vaisseaux de

Cadix et de ceux de Carthagène.

«Elle veut qu'avec une pareille agrégation on entreprenne une

chose très difficile en elle-même, et qui le devient davantage

avec les éléments dont l'armée se compose, avec l'inexpérience

des chefs, leur inhabitude du commandement, et les circonstances

enfin que Votre Majesté connaît comme moi-même, et qu'il est

superflu de retracer.

«Dans cet état de choses, où Votre Majesté ne compte pour rien

mon raisonnement et mon expérience, je ne connais pas de

situation plus pénible que la mienne. Je désire que Votre Majesté

veuille bien prendre en considération que je n'ai d'intérêt que

celui de son pavillon et que l'honneur de ses armes; et, si son

escadre est à Cadix, je la supplie de considérer cet événement

comme un arrêt du destin, qui la réserve à d'autres opérations.

Je la supplie de ne point la faire venir de Cadix dans la Manche,

parce que ce ne sera qu'avec des malheurs que s'en fera la

tentative en ce moment. Je la supplie surtout de ne pas ordonner

qu'elle tente cette traversée avec deux mois de vivres, parce que

M. d'Estaing a, je crois, mis 70 jours ou 80 pour venir de Cadix

à Brest (et peut-être plus).

«Si ces prières, que j'adresse à Votre Majesté, ne lui paraissent

d'aucun poids, elle doit juger ce qui se passe dans mon coeur...

«C'est surtout dans ce moment, où je puis arrêter l'émission des

ordres funestes, selon moi, au service de Votre Majesté, que je

dois insister fortement. Puissé-je être plus heureux, dans cette

circonstance, que je ne l'ai été précédemment.

«Mais il est malheureux pour moi de connaître le métier de la

mer, puisque cette connaissance n'obtient aucune confiance et ne

produit aucun résultat dans les combinaisons de Votre Majesté. En

vérité, Sire, ma situation devient trop pénible. Je me reproche

de ne savoir pas persuader Votre Majesté. Je doute qu'un homme

seul y parvienne. Veuillez, sur les opérations de mer, vous

former un conseil, une amirauté, tout ce qui pourra convenir à

Votre Majesté; mais, pour moi, je sens qu'au lieu de me

fortifier, je faiblis tous les jours. Et il faut être vrai, un

ministre de la marine, subjugué par Votre Majesté en ce qui

concerne la mer, vous sert mal et devient nul pour la gloire de

vos armes, s'il ne lui devient nuisible.

«C'est dans l'amertume de mon âme, qui ne diminue rien de mon

dévouement et de ma fidélité à votre personne, que je prie Votre

Majesté d'agréer mon profond respect.

«Signé: DECRÈS.»

[Note en marge: Réponse de l'Empereur.]

L'Empereur, mécontent mais touché, lui répondit sur-le-champ du

Pont-de-Briques. «Je vous prie de m'envoyer, dans la journée de

demain, un mémoire sur cette question: Dans la situation des choses,

si Villeneuve reste à Cadix, que faut-il faire? Élevez-vous à la

hauteur des circonstances et de la situation où se trouvent la France

et l'Angleterre; ne m'écrivez plus de lettre comme celle que vous

m'avez écrite, cela ne signifie rien. Pour moi, je n'ai qu'un besoin,

c'est celui de réussir.» (22 août.--_Dépôt du Louvre._)

[Note en marge: Proposition faite par l'amiral Decrès d'ajourner

l'expédition.]

Le lendemain, 23, Decrès proposa à l'Empereur son plan. C'était,

d'abord, d'ajourner l'expédition à l'hiver, car il était trop tard

pour ramener la flotte de Cadix dans la Manche. On serait exposé à

exécuter l'entreprise au milieu des bourrasques de l'équinoxe.

D'ailleurs les Anglais étaient avertis. Tout le monde avait fini par

entrevoir un projet de jonction entre Boulogne et Brest. Suivant lui,

il fallait diviser ces trop nombreuses escadres en sept ou huit

croisières de 5 ou 6 vaisseaux chacune. Ce que faisait dans le moment

celle du capitaine Lallemand était une preuve de ce qu'on pouvait

attendre de ces divisions détachées. Il fallait les composer des

meilleurs officiers, des meilleurs vaisseaux, et les lancer sur

l'Océan. Elles désespéreraient les Anglais en ruinant leur commerce,

et formeraient d'excellents matelots et des chefs d'escadre. On

tirerait de là les éléments d'une flotte pour un grand projet

ultérieur.

C'est là, disait l'amiral Decrès, _la guerre suivant mon coeur_.

Si enfin, à l'hiver, vous voulez, ajoutait-il, une flotte dans la

Manche, il y a moyen de l'y amener. Vous aurez à Cadix une quarantaine

de vaisseaux. Réunissez là une armée d'embarquement, et donnez à cette

réunion la couleur d'un projet sur l'Inde ou sur la Jamaïque. Puis,

faites deux parts de l'escadre. Prenez, parmi les vaisseaux, les

meilleurs marcheurs; parmi les officiers, ceux qu'on a éprouvés depuis

un an comme les plus capables et les plus hardis; sortez secrètement

avec 20 vaisseaux seulement, en ayant soin de laisser les autres pour

attirer l'attention des Anglais; puis portez ces 20 vaisseaux autour

de l'Irlande et de l'Écosse, et de là dans la Manche. Appelez à Paris

Villeneuve et Gravina, ranimez leur coeur, et ils exécuteront, à coup

sûr, cette manoeuvre.

[Note en marge: Après une longue et violente agitation, Napoléon prend

enfin le parti de se jeter sur le continent.]

À la lecture de ce projet, Napoléon renonça entièrement à l'idée de

faire revenir immédiatement la flotte de Cadix, si elle y était allée

en effet, et il écrivit de sa main, sur le dos de la dépêche: _Former

sept croisières, distribuées entre l'Afrique, Surinam, Sainte-Hélène,

le Cap, l'Île de France, les îles du Vent, les États-Unis, les côtes

d'Irlande et d'Écosse, l'embouchure de la Tamise_[27]. Puis il se mit

à lire et relire les dépêches de Villeneuve, de Lauriston et de

l'agent consulaire qui avait long-temps suivi, à la lunette, la marche

de l'escadre française lorsqu'on l'avait perdue de vue des hauteurs du

Ferrol. Il cherchait là, comme dans une page du livre du Destin, une

réponse à cette question: Villeneuve marche-t-il vers Cadix ou

marche-t-il vers Brest?... L'incertitude dans laquelle le laissaient

ces dépêches, l'irritait encore plus que ne l'aurait irrité la

connaissance certaine de la marche sur Cadix. Dans cet état

d'agitation, et surtout dans la situation de l'Europe, c'eût été le

plus grand des services que de lui dire ce qui en était, car les

nouvelles de la frontière d'Autriche étaient à chaque instant plus

alarmantes. Les Autrichiens ne se cachaient presque plus; ils

bordaient l'Adige en force considérable, et menaçaient l'Inn et la

Bavière. Or, s'il ne frappait pas à Londres un coup de foudre, qui fît

trembler et reculer l'Europe, il fallait qu'il se dirigeât à marches

forcées sur le Rhin, pour prévenir l'outrage qu'on lui préparait,

celui d'être à sa frontière avant lui. Dans ce besoin de savoir la

vérité, il écrivit plusieurs lettres à l'amiral Decrès, du

Pont-de-Briques au camp, pour savoir de lui son avis personnel sur la

détermination probable de Villeneuve. Celui-ci, craignant de trop

irriter l'Empereur, et se faisant en même temps scrupule de le

tromper, lui répondit chaque fois d'une manière presque

contradictoire, lui disant tantôt oui, tantôt non, et partageant

l'anxiété de son maître, mais inclinant visiblement vers l'opinion

que Villeneuve allait à Cadix. Au fond, il n'en doutait presque pas.

C'est alors que Napoléon, afin de n'être pas pris au dépourvu, se

partagea entre deux projets, et passa quelques jours dans une de ces

situations ambiguës, insupportables pour un caractère comme le sien,

prêt à la fois à franchir la mer ou à se jeter sur le continent, à

faire une descente en Angleterre ou une marche militaire vers

l'Autriche. C'était le trait particulier de son caractère, dès qu'il

fallait agir, de se dominer sur-le-champ, de revenir tout à coup de

ces emportements auxquels il lui avait plu de livrer un instant son

âme, comme pour être plus maître de la reprendre, et de la gouverner

au moment où il en avait besoin. Après de nombreuses perplexités dans

la journée du 23, il donna les ordres nécessaires pour une double

hypothèse.--Ma résolution est fixée, écrivit-il à M. de Talleyrand.

Mes flottes ont été perdues de vue, des hauteurs du cap Ortégal, le 14

août. Si elles viennent dans la Manche, il en est temps encore, je

m'embarque et je fais la descente; je vais couper, à Londres, le noeud

de toutes les coalitions. Si, au contraire, mes amiraux manquent de

caractère ou manoeuvrent mal, je lève mes camps de l'Océan, j'entre

avec deux cent mille hommes en Allemagne, et je ne m'arrête pas que je

n'aie _touché barre à Vienne_, ôté Venise et tout ce qu'elle garde

encore de l'Italie à l'Autriche, et chassé les Bourbons de Naples. Je

ne laisserai pas les Autrichiens, les Russes se réunir, je les

frapperai avant leur jonction. Le continent pacifié, je reviendrai sur

l'Océan travailler de nouveau à la paix maritime.--

[Note 27: C'est sur la pièce même que je transcris ces détails.]

[Note en marge: Premiers ordres pour la guerre du continent.]

[Note en marge: Instructions au général Saint-Cyr, relativement à

Naples.]

Puis, avec cette profonde et incomparable expérience de la guerre

qu'il avait acquise, avec ce discernement sans pareil de ce qui

pressait plus ou moins dans les dispositions à prendre, il donna ses

premiers ordres pour la guerre continentale, sans rien déranger encore

à son expédition maritime, qui restait toujours prête, car tout le

monde continuait à demeurer ou à bord ou au pied des bâtiments. Il

commença par Naples et le Hanovre, les deux points les plus éloignés

de sa volonté. Il prescrivit d'ajouter à la division qui s'organisait

à Pescara sous le général Reynier, plusieurs régiments de cavalerie

légère et quelques batteries d'artillerie à cheval, afin de former

dans ce pays de guérillas des colonnes mobiles. Il transmit au général

Saint-Cyr l'ordre d'amener à lui cette division Reynier au premier

signe d'hostilité, de la joindre au corps qu'il ramènerait de Tarente,

et de se jeter sur Naples avec 20 mille hommes, afin de ne pas

permettre la descente, en Italie, aux Russes de Corfou, aux Anglais de

Malte.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 05 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 31 / 33 段