si maltraité, qu'une frégate fut obligée de le retirer du combat, pour
l'empêcher de tomber en nos mains. D'autres bâtiments anglais avaient
essuyé de fortes avaries. Les vaisseaux français, au contraire, se
comportaient vaillamment, et avaient été assez heureux pour ne pas
éprouver de grands dommages. Nos alliés espagnols, qui formaient le
premier tiers de la ligne de bataille, avaient beaucoup plus souffert,
sans qu'il y eût de leur faute. Leurs trois vaisseaux _l'España_, _le
San-Firmo_, _le San-Rafaël_, les plus voisins de nous, se trouvaient
dans un état fâcheux. _Le San-Firmo_ notamment avait perdu deux mâts.
Comme le vent portait de nous aux Anglais, ces vaisseaux, ne pouvant
plus manoeuvrer, étaient entraînés vers l'ennemi. Voyant cela, le
brave capitaine du _Pluton_, M. de Cosmao, placé le plus près des
Espagnols, sortit de la ligne, et s'avança pour couvrir avec son
vaisseau les vaisseaux espagnols désemparés. Le premier des trois
espagnols en dérive, _le San-Rafaël_, mauvais marcheur, avait imaginé
de se laisser couler, entre les deux lignes, vers l'arrière-garde,
dans l'espérance de se sauver par ce mouvement. _Le San-Firmo_, plus
maltraité, fut en vain défendu par M. de Cosmao, qui ne put l'empêcher
de tomber sous le vent, et dès lors d'être jeté au milieu des Anglais.
Mais M. de Cosmao parvint à sauver _l'España_, qui, grâce à lui, fut
maintenue dans la ligne. Vers six heures une éclaircie découvrit ce
spectacle à l'amiral Villeneuve. On voyait _le San-Rafaël_ s'échappant
vers l'arrière-garde, _le San-Firmo_ entouré déjà d'ennemis, et
entraîné peu à peu vers l'escadre anglaise. Comme on se battait de
loin, il restait assez d'espace entre les deux armées pour qu'on pût
se porter tous en avant, et, par ce mouvement de notre ligne, replacer
dans nos rangs les vaisseaux désemparés. Le général Lauriston n'avait
pas quitté Villeneuve, et il entendait les officiers de l'escadre
proposer cette manoeuvre. Il lui conseilla donc de faire le signal de
_laisser arriver_ tous ensemble, c'est-à-dire de céder au vent, qui,
conduisant vers les Anglais, aurait permis de remettre au milieu de
nous les vaisseaux compromis. On se serait trouvé plus près de
l'ennemi, et celui-ci, maltraité et moins nombreux, aurait
probablement plié devant ce mouvement offensif. Villeneuve, à travers
la brume, voyant mal ce qui se passait, craignant de déranger son
ordre de bataille, et de courir de nouveaux hasards, préféra la perte
de deux vaisseaux au risque de réengager l'action. Il se refusa donc à
donner l'ordre sollicité de toutes parts. Dans ce moment la nuit se
faisait, et le feu avait presque cessé. Les Anglais se retiraient,
traînant à la remorque deux de leurs vaisseaux très-endommagés par le
feu, et les deux espagnols que nous leur abandonnions par notre faute.
Quant à nous, nous avions peu souffert; il n'y avait pas un de nos
équipages qui ne fût prêt à recommencer le combat, et qui ne se crût
vainqueur, à voir le champ de bataille nous rester. On ignorait dans
la flotte la perte des deux bâtiments espagnols.
Toute la nuit on aperçut les Anglais, ayant des feux à leur poupe,
placés au loin sous le vent, et tâchant de se réparer.
[Note en marge: Les Français et les Espagnols demandent à courir après
l'ennemi.]
[Note en marge: La poursuite ordonnée par Villeneuve, mais lentement
exécutée.]
On en faisait autant de notre côté. À la pointe du jour on discerna
clairement la situation des deux escadres. Les Anglais étaient en
retraite, mais emmenant avec eux deux vaisseaux espagnols. La douleur
et l'exaspération devinrent générales à bord de nos bâtiments. On
demandait à combattre et à livrer une action décisive. On avait le
vent pour soi, car il était le même que la veille, et portait de nous
aux Anglais. Si, en cet instant, Villeneuve avait résolument fait
signal de courir sur l'ennemi, sans autre ordre de bataille que
l'ordre de vitesse, quatorze de nos bâtiments sur dix-huit qui nous
restaient, ayant une marche égale, seraient arrivés ensemble sur les
Anglais; les quatre autres seraient arrivés peu après, et le combat
eût été certainement à notre avantage. Poussé par le cri qui s'élevait
chez tous les officiers, Villeneuve prescrivit enfin ce mouvement, et
passa avec Lauriston à bord de la frégate _l'Hortense_, pour donner
ses ordres à la voix à chaque chef de division. _L'Argonaute_,
vaisseau amiral espagnol, ayant sa vergue de petit hunier cassée,
demanda le temps de la réparer. Villeneuve voulut l'attendre, ce qui
prit jusqu'à midi. Alors il commença la poursuite; mais le vent avait
molli, et il vit les Anglais se dérober devant lui, sans qu'il s'en
rapprochât beaucoup, même en faisant force de voiles. Imaginant qu'il
ne les joindrait qu'à la nuit, il remit au lendemain afin de combattre
de jour. Mais le lendemain le vent avait passé au nord-est,
c'est-à-dire à une direction toute contraire. Les Anglais étaient
au-dessus de nous dans le vent: les joindre devenait difficile.
Villeneuve avait dès lors une bonne raison pour s'arrêter. Il
s'éloignait du Ferrol, courait la chance de trouver les Anglais
renforcés, et, pour deux vaisseaux perdus, s'exposait à manquer son
but, celui de débloquer le Ferrol, et de poursuivre l'objet de sa
mission.
[Note en marge: Sans la perte des deux vaisseaux espagnols, la
bataille pourrait être considérée comme gagnée.]
[Note en marge: Abattement de Villeneuve, se jugeant lui-même plus
sévèrement qu'il ne méritait.]
[Note en marge: Villeneuve relâche à Vigo.]
Ainsi finit ce combat, qui aurait pu passer pour une victoire, sans la
perte des deux vaisseaux espagnols. Les équipages, malgré leur
inexpérience, s'étaient bien battus; mais, d'une part, la brume qui
avait ajouté aux irrésolutions naturelles de l'amiral Villeneuve, de
l'autre sa défiance exagérée de lui-même et de ses matelots, avaient
paralysé les ressources dont il disposait, et empêché que cette
rencontre ne devînt un succès éclatant. Là, comme en tant de batailles
navales, une aile de notre armée n'était pas venue au secours de
l'autre; mais cette fois ce n'était pas la faute de l'aile restée
inactive, car le contre-amiral Magon n'était pas homme à se tenir
volontairement éloigné du feu. Dans le premier moment qui suivit la
bataille, Villeneuve était presque heureux d'avoir pu rencontrer les
Anglais sans essuyer un désastre; mais, sorti de l'action, rendu à
lui-même, son découragement et sa tristesse habituelle se changèrent
en une profonde douleur. Il se vit exposé au blâme de Napoléon et de
l'opinion publique, pour avoir perdu deux vaisseaux en combattant avec
vingt contre quinze. Il se crut déshonoré, et tomba dans une sorte
d'abattement voisin du désespoir. Le jugement sévère de ses équipages,
qui se plaignaient tout haut de son irrésolution, et qui exaltaient la
bravoure, la décision de l'amiral Gravina, lui poignait le coeur. Pour
comble de disgrâce, le vent, deux jours favorable, était redevenu
contraire. Aux malades, dont le nombre s'était accru, il fallait
ajouter les blessés. On manquait de rafraîchissements à leur donner;
on n'avait de l'eau que pour cinq ou six jours. Dans cet état,
Villeneuve voulut encore se rendre à Cadix. Le général Lauriston s'y
opposa de nouveau: on transigea, et on fit une relâche à Vigo.
[Note en marge: Après cinq jours de relâche à Vigo, l'escadre remonte
vers la Corogne.]
Ce port était peu sûr, et ne présentait pas d'ailleurs de grandes
ressources. Cependant on y trouva des moyens de soulagement pour les
malades et les blessés. Trois vaisseaux, un français, _l'Atlas_, deux
espagnols, _l'America_ et _l'España_, étaient si mauvais marcheurs,
qu'ils ne pouvaient pas naviguer en escadre. Villeneuve prit le parti
de les laisser à Vigo. On fit de _l'Atlas_ un hôpital, dans lequel on
déposa les malades et les blessés. Le général Lauriston avait apporté,
pour sa division, le matériel nécessaire à une ambulance; il l'employa
au soulagement des marins laissés à Vigo. On avait l'argent du galion
espagnol, on s'en servit pour se procurer tout ce dont l'escadre avait
besoin. On se munit de vivres frais, on prit de l'eau pour un mois, on
donna la solde à toute l'escadre, et, ayant un peu ranimé les esprits,
ce qui se fait vite avec des soldats d'un tempérament vif, on remit à
la voile après une relâche de cinq jours, qui avait été utile. Le vent
n'était pas mauvais, l'escadre remonta de Vigo jusqu'à la hauteur du
Ferrol, et, le 2 août, entra dans la rade ouverte qui sépare le Ferrol
de la Corogne.
[Note en marge: Entrée au Ferrol le 2 août.]
À l'instant même où l'escadre française paraissait, les agents
consulaires, placés sur le rivage par ordre de Napoléon,
communiquaient à l'amiral Villeneuve les ordres qui lui étaient
destinés. Ces ordres lui enjoignaient de ne pas entrer dans le Ferrol,
d'où l'on ne sort pas aisément; de prendre à peine le temps de rallier
les deux divisions qui attendaient la jonction, et de repartir pour
Brest. Villeneuve transmit cet ordre à Gravina, mais celui-ci était
déjà dans la passe, il ne pouvait plus rétrograder, et une partie de
l'armée y entra avec lui. Le reste, obéissant à Villeneuve, s'arrêta
vis-à-vis, c'est-à-dire à la Corogne.
C'était une séparation qui mettait les deux escadres à trois ou quatre
lieues de distance. Le plus grand mal qui en pût résulter, était une
perte de deux à trois jours pour ressortir. Cette perte eût été fort
regrettable avec un amiral qui n'aurait pas souvent perdu des
journées; mais, avec Villeneuve, on pouvait s'en consoler.
[Note en marge: Les lettres de Napoléon, reçues à la Corogne,
remontent le moral de Villeneuve.]
Cet amiral trouva à la Corogne les ordres pressants de Napoléon, ses
paroles encourageantes, ses promesses magnifiques, et les lettres
intimes du ministre Decrès, son ami d'enfance. L'Empereur et le
ministre l'engageaient à ne pas séjourner un instant, se porter devant
Brest, à livrer bataille à Cornwallis, à se faire détruire, s'il le
fallait, pourvu que Ganteaume parvînt à sortir sain et sauf, et à
rallier ce qui resterait entier de l'escadre qui l'aurait débloqué.
Toutes ces nouvelles relevèrent un moment le moral de Villeneuve. Le
peu d'importance que Napoléon mettait à sacrifier des vaisseaux, afin
qu'une flotte arrivât dans la Manche, avait de quoi le rassurer. S'il
eût bien compris sa mission, il aurait dû être satisfait plutôt que
désolé. Après tout, si on lui avait ravi deux vaisseaux dans la
dernière bataille, il avait rejoint le Ferrol sain et sauf, échappé
aux croisières ennemies, et trompé les précautions de l'amirauté
anglaise. Des deux amiraux anglais et français, le plus maltraité par
la fortune était Calder, et non pas Villeneuve; car Villeneuve avait
atteint son but, et Calder avait manqué le sien. En défalquant les 2
vaisseaux pris, les 3 laissés à Vigo, il y avait maintenant 29
vaisseaux français et espagnols réunis au Ferrol, pouvant à tout
moment être portés, par la division Lallemand, à 34, et dès lors assez
nombreux pour oser tenter le déblocus de Brest. Du reste, l'amirauté
anglaise elle-même et Napoléon en jugeaient ainsi peu de jours après;
l'amirauté faisait comparaître l'amiral Calder devant une cour
martiale, et Napoléon adressait publiquement de grands éloges à
Villeneuve, pour avoir rempli, disait-il, l'objet de sa mission, bien
que deux vaisseaux fussent demeurés au pouvoir de l'ennemi.
Quelle crainte pouvait donc concevoir pour sa responsabilité, un
officier auquel un maître tout-puissant, disposant de la réputation et
de la fortune de ses lieutenants, ne cessait de dire: Faites-vous
battre, même détruire, pourvu que, par vos efforts, la porte de Brest
soit ouverte.--Mais il semble qu'une sorte de fatalité s'attachât aux
pas de ce malheureux homme de mer, pour lui troubler l'esprit, pour le
conduire, de douleur en douleur, au résultat qu'il voulait fuir,
c'est-à-dire à une grande bataille perdue, et perdue sans qu'il
parvînt au seul résultat que lui demandait Napoléon, celui d'être
vingt-quatre heures dans la Manche.
Il éprouva cependant quelque consolation en voyant la division du
contre-amiral Gourdon, qui avait beaucoup navigué avant d'être
enfermée au Ferrol, qui avait été soigneusement réparée et complétée,
et qui méritait toute confiance. Il vit avec non moins de satisfaction
9 vaisseaux espagnols, équipés par M. de Grandellana, et de beaucoup
supérieurs à ceux de l'amiral Gravina, parce qu'on avait mis à les
équiper le temps qui avait manqué pour ceux qui étaient sortis de
Cadix. «Plût à Dieu, écrivait Villeneuve en comparant la division du
Ferrol à celle de Cadix, que jamais l'escadre espagnole (_l'Argonaute_
excepté) et le vaisseau _l'Atlas_ n'eussent fait partie de mon
escadre. Ces vaisseaux ne sont absolument propres qu'à tout
compromettre, ainsi qu'ils l'ont toujours fait. Ce sont eux qui nous
ont conduits au dernier degré des malheurs!»
Ce langage montre à quel point l'âme de Villeneuve était affectée,
puisqu'il appelait le dernier degré des malheurs une campagne qui,
jusqu'ici, le menait au but indiqué par Napoléon, et qui lui valait
même des éloges de la part de ce maître difficile.
[Note en marge: Fausses nouvelles de Nelson, de nature à troubler
profondément l'esprit de Villeneuve.]
Villeneuve, en ce moment, était tout entier à ce qui l'attendait au
sortir du Ferrol. Il supposait que Calder allait reparaître, joint à
Nelson ou à Cornwallis, et qu'on trouverait une nouvelle bataille,
dans laquelle, cette fois, on pourrait bien être détruit. Des lettres
de Cadix lui disaient, en effet, que Nelson était revenu en Europe,
qu'il avait été vu à Gibraltar, mais qu'il était reparti pour l'Océan,
afin de se réunir ou à Calder devant le Ferrol, ou à Cornwallis devant
Brest. La vérité est que Nelson, marchant avec une rapidité
prodigieuse, avait abordé à Gibraltar vers la fin de juillet, à
l'époque même où Villeneuve livrait bataille à Calder; qu'il avait
repassé le détroit, qu'il luttait actuellement contre les vents
contraires pour regagner la Manche, qu'il n'avait que onze vaisseaux,
qu'il n'avait encore rallié ni Calder, ni Cornwallis, que son
intention, après deux ans de navigation continue, était de prendre un
instant de relâche pour ravitailler sa division épuisée. Villeneuve
ignorait ces faits; mais il connaissait ses ordres, qui, pour un homme
de coeur, étaient les plus faciles à exécuter, puisqu'on ne lui
ordonnait pas de vaincre, mais de combattre à outrance pour débloquer
Brest. Si devant Brest, il était secondé par Ganteaume, il n'est pas
probable que la bataille, livrée avec 50 ou 55 vaisseaux contre 20 ou
25, fût perdue. Si, au contraire, les circonstances de mer empêchaient
Ganteaume de prendre part à l'action, Villeneuve, en combattant à
outrance, même jusqu'à se faire détruire, devait mettre Cornwallis
dans l'impossibilité de tenir la mer et de continuer le blocus, et
Ganteaume, recueillant avec sa flotte restée entière les débris d'une
flotte glorieusement vaincue, pouvait encore dominer la Manche
pendant quelques jours. C'était tout ce que Napoléon demandait à ses
amiraux.
[Note en marge: Villeneuve se dispose à quitter le Ferrol vers le 10
août.]
Malheureusement Villeneuve avait touché terre. Les vaisseaux qui
avaient combattu tenaient à se refaire. Ils auraient navigué encore
plus d'un mois ou deux, s'ils avaient été condamnés à tenir la pleine
mer; mais, à portée d'un grand arsenal, ils voulaient tous réparer
quelque avarie. On prit des mâts de rechange, on raccommoda le
gréement, on fit de l'eau; on voulut verser les vivres des vaisseaux
qui en avaient plus, sur ceux qui en avaient moins. On mit ainsi toute
l'escadre à 45 jours. Les ordres de Napoléon d'avoir du biscuit par
deux et trois millions de rations dans chaque port, n'avaient pu
s'exécuter au Ferrol, à cause de la disette espagnole. Mais on devait
en trouver à Brest, à Cherbourg, à Boulogne. D'ailleurs, 45 jours
suffisaient. Enfin on se disposa, le 10 août, à lever l'ancre.
Villeneuve se plaça en dehors de la Corogne, à la baie d'Arès,
attendant que Gravina et la seconde division espagnole sortissent du
Ferrol, ce qui n'était pas facile à cause du vent. Il attendit trois
jours, et les employa à se tourmenter. Il écrivait au ministre Decrès:
«On me rend l'arbitre des plus grands intérêts; mon désespoir redouble
d'autant plus que l'on me témoigne plus de confiance, parce que je ne
puis prétendre à aucun succès, quelque parti que je prenne. Il m'est
bien démontré que les marines de France et d'Espagne ne peuvent pas se
montrer en grandes escadres... Des divisions de trois, quatre ou cinq
vaisseaux au plus, c'est tout ce que nous pouvons faire que d'être
capables de les conduire. Que Ganteaume sorte, et il en jugera.
_L'opinion publique sera fixée._»
«Je vais partir, mais je ne sais ce que je ferai. Huit vaisseaux se
tiennent en vue de la côte, à huit lieues. Ils nous suivront; je ne
pourrai pas les joindre, et ils iront se rallier aux escadres devant
Brest ou Cadix, suivant que je ferai route pour l'un ou l'autre de ces
deux ports. Il s'en faut beaucoup que, sortant d'ici avec 29
vaisseaux, je puisse être considéré comme pouvant lutter contre un
nombre de vaisseaux approchant; je ne crains pas de le dire, à vous,
je serais bien fâché d'en rencontrer vingt. Nous avons une tactique
navale surannée; nous ne savons que nous mettre en ligne, et c'est
justement ce que demande l'ennemi... Je n'ai ni le moyen ni le temps
d'en adopter une autre, avec les commandants auxquels sont confiés les
vaisseaux des deux marines..... Je prévoyais tout cela avant de partir
de Toulon; mais je me suis fait illusion seulement jusqu'au jour où
j'ai vu les vaisseaux espagnols qui se sont joints à moi... alors, il
a fallu désespérer de tout...»
[Note en marge: Villeneuve quitte le Ferrol en écrivant à Decrès qu'il
se rend à Cadix, et en faisant écrire à l'Empereur qu'il se rend à
Brest.]
Au moment de partir, les vaisseaux provenant de Rochefort,
_l'Algésiras_ et _l'Achille_, avaient été envahis de nouveau par la
fièvre; des vaisseaux espagnols, en sortant du Ferrol, s'étaient
abordés; il y avait eu des bouts de beaupré cassés, des voiles
déchirées. Ces accidents, fort indifférents en eux-mêmes, s'ajoutant à
toutes les contrariétés que Villeneuve avait déjà éprouvées,
achevèrent de le réduire au désespoir. Prêt à mettre à la voile, il
donna ses ordres au capitaine Lallemand. Celui-ci, avec une excellente
division de 5 vaisseaux et plusieurs frégates, devait aborder le 15 ou
le 16 août à Vigo. Il aurait suffi à Villeneuve de s'y transporter
pour rallier cette division, et se procurer ainsi une augmentation
considérable de forces; mais n'osant pas se mouvoir, toujours de peur
de rencontrer Nelson, il envoya un officier au capitaine Lallemand, et
lui prescrivit de se rendre à Brest, sans être sûr de s'y rendre
lui-même, exposant ainsi cette division à périr si elle y arrivait
seule. Il écrivit à l'amiral Decrès une dépêche où, mettant à nu les
douleurs de son âme, il laissa entrevoir la disposition de se porter à
Cadix plutôt qu'à Brest. À Lauriston, dont la présence importune lui
rappelait l'Empereur, il dit qu'on ferait voile vers Brest. Lauriston,
affligé de le voir dans un pareil état, mais charmé de sa résolution,
écrivit à l'Empereur par un courrier dépêché du Ferrol, qu'enfin on
allait à Brest, et de Brest dans la Manche.
[Note en marge: Chance heureuse que la fortune présentait en ce moment
à Villeneuve s'il voulait la saisir.]
Au milieu de ces anxiétés déplorables Villeneuve s'éloigna de la
Corogne, et perdit de vue la terre dans la journée du 14. Pour
surcroît de malheur, le vent de nord-est, qui soufflait assez fort,
était loin de le pousser vers sa grande destination. Triste
conséquence du découragement, qui nous fait négliger souvent les plus
belles faveurs de la fortune! Dans ce même instant, Calder et Nelson
n'étaient pas, comme le craignait Villeneuve, réunis près du Ferrol.
Nelson, après avoir vainement cherché les Français à Cadix, était
remonté au nord, avait long-temps louvoyé contre ce même vent de
nord-est, qui soufflait actuellement, et avait enfin rejoint
Cornwallis devant Brest, le jour même (14 août) où l'escadre française
sortait du Ferrol. Il laissait à Cornwallis le petit nombre de ses
bâtiments qui pouvaient encore tenir la mer, et allait avec les autres
se refaire à Portsmouth, où il touchait le 18 août. Calder, de son
côté, après la bataille du Ferrol, avait rejoint Cornwallis avec sa
flotte maltraitée. Une partie de ses vaisseaux avait été expédiée dans
les ports de la Manche pour y être réparés. Cornwallis lui avait
immédiatement recomposé une division de 17 ou 18 vaisseaux, et l'avait
renvoyé devant le Ferrol, gardant tout au plus 18 vaisseaux pour
bloquer Brest. Calder revenait donc, et allait trouver le Ferrol
évacué. Si Villeneuve, reprenant un peu de confiance, ralliait
Lallemand à Vigo, et s'acheminait vers la Manche par la pleine mer, il
se croisait, sans le rencontrer, avec Calder, qui serait venu bloquer
le Ferrol vide; il surprenait Cornwallis séparé de Nelson et de
Calder, ayant 18 ou 20 vaisseaux au plus, l'abordait avec 35, sans
compter les 21 de Ganteaume. Quelle chance lui faisait perdre
l'abattement de son âme! Du reste, le général Lauriston l'obsédait de
ses vives instances: un moment de retour dans les vents et dans les
esprits abattus de Villeneuve, et la grande pensée de Napoléon pouvait
encore s'accomplir!
[Note en marge: Longue attente de Napoléon sur la plage de Boulogne.]
[Note en marge: Embarquement de toute l'armée.]
On se figurerait difficilement l'impatience dont Napoléon était
dévoré sur cette plage de Boulogne, où il attendait à chaque instant
l'apparition de ses flottes, et l'occasion tant désirée d'envahir
l'Angleterre. Tout son monde était embarqué, depuis le Texel sur
jusqu'à Étaples. Au Texel, les chevaux d'artillerie et de cavalerie
étaient à bord depuis plusieurs semaines. Les troupes, sans exception,
étaient sur les bâtiments. L'escadre de ligne, chargée d'escorter le
convoi, n'attendait que le signal de lever l'ancre. Dans les quatre
ports d'Ambleteuse, Wimereux, Boulogne, Étaples, on avait fait prendre
plusieurs fois les armes aux 130 mille hommes destinés à passer sur
les bateaux plats. On les avait amenés sur les quais, et on leur avait
fait occuper à tous leur place sur chaque bâtiment. On avait ainsi
reconnu quel était le temps nécessaire pour cette opération. À
Ambleteuse, les hommes du corps de Davout avaient été embarqués en une
heure un quart, et les chevaux en une heure et demie. Il en avait été
de même à Étaples et à Boulogne, proportion gardée du nombre d'hommes
et de chevaux.
Tout était donc prêt lorsque Napoléon apprit enfin la nouvelle du
combat du Ferrol, de la relâche à Vigo, et de l'entrée à la Corogne.
Quelque déplaisir que lui causât l'état moral de Villeneuve, quelque
sévèrement qu'il le jugeât, il fut cependant satisfait du résultat
total, et par ses ordres toutes les gazettes continrent le récit du
combat naval, avec les réflexions les plus louangeuses pour
Villeneuve, et pour les deux flottes combinées. Les deux vaisseaux
perdus ne lui parurent qu'un accident attribuable à la brume,
regrettable sans doute, mais de nulle importance à côté du résultat
obtenu, celui de l'entrée à Vigo, et de la jonction des deux
flottes[23].
[Note 23: Voici les lettres que Napoléon écrivait à ce sujet à
l'amiral Villeneuve et à son aide-de-camp Lauriston.
Boulogne, le 25 thermidor an XIII (13 août 1805).
_À l'amiral Villeneuve._